Part 8
Les écoles des frères étaient les plus nombreuses, et leurs élèves, des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut rien de commun. Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la casquette, avec leurs bannières et des branches de verdure, en chantant un hymne patriotique, et se rangèrent de front devant le perron de la Préfecture. Après que les commissaires eurent passé une sorte de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et chantèrent un choeur composé tout exprès pour la circonstance à ce que je crois; quelques bribes m'en sont restées dans la mémoire:
Ils avaient dit dans leur délire, Vous réclamez en vain vos droits: Vos droits nous saurons les proscrire. Courbez-vous tous, nous sommes rois! A cet ordre, loin de se rendre. Le Peuple souverain S'est levé soudain. Sa grande voix s'est fait entendre:
Egalité, fraternité, C'est le cri de toute la France, Et désormais indépendance, Union, force et liberté!
Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup des écoliers d'alors ont senti plus tard se réveiller dans leur coeur l'enthousiasme de leurs jeunes années pour la République et la Liberté, et se sont remémoré ces jours où tous les enfants du peuple étaient réunis dans un fraternel sentiment.
Quelque temps après, le conseil de révision m'exempta comme fils unique de veuve. Comme si elle n'eût eu plus rien à faire sur la terre, ma pauvre mère tomba malade. Elle languit quelque temps et mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, contente, disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.
Cependant, mon père avait refusé de se confesser à l'article de la mort; mais la pauvre bonne femme pensait qu'un si brave homme que son défunt mari ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes qu'elle avait fait dire l'avaient sûrement tiré. Cette manière de voir n'était peut-être pas très catholique, mais elle était bien raisonnable et humaine. Les dernières recommandations que ma mère nous fit à mon oncle et à moi, furent de ne pas la faire enterrer à Périgueux; ce grand cimetière froid lui faisait peur, mais de la porter là-bas chez nous, dans le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher homme.
Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil dans un char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et avec M. Masfrangeas qui nous accompagnait, nous prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer les droits des curés et les leurs. C'est une chose bien forte, qu'on puisse demander le salaire d'un travail qui n'a pas été fait. Les gens simples comme nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M. Masfrangeas nous assura que les curés étaient dans leur droit, et mon oncle paya, non sans dire que c'était des mendiants.
Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle Ponsie, des parents à nous, venus de Sorges, de Tourtoirac, d'Hautefort, et puis tout le monde du Frau, et des voisins des villages.
Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et puis, après, nous mîmes la pauvre femme dans une fosse, à côté de la pierre de mon père. Quand tout fut fini, nous nous en fûmes au Frau, avec nos parents qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le lendemain.
En partant, ma tante Françonnette me fit promettre d'aller les voir la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais beaucoup cette tante, chez qui j'avais demeuré deux ou trois ans, tandis que mon père et ma mère changeaient souvent de ville, à cause des nécessités du métier. Il n'y avait pas de régent dans notre commune en ce temps-là, et pour aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi on m'avait mis chez elle, où j'allais en classe avec mes cousins. Il fut convenu avec ma tante donc, que le jeudi d'après je trouverais à Excideuil mon cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à Hautefort.
Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux avec une charrette pour déménager. Le soir nous soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon oncle lui dit alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à propos que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas convint que c'était bien un peu épineux pour un jeune homme de vivre seul à la ville, où il y a tant d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta que s'il avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait pris chez lui; qu'au reste la première chose était de savoir si j'avais dans l'idée de continuer la carrière des bureaux, parce que si cela était, il me trouverait une maison pour me mettre en pension, où je serais en famille.
Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça ne me riait pas, il y avait longtemps que je ne restais à la Préfecture que pour faire plaisir à ma mère, car le métier et le genre de vie ne m'allaient point du tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas dit alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait pas avec goût, et que par ainsi, je faisais bien de revenir au Frau.
Ayant chargé la charrette, nous partîmes de Périgueux sur les onze heures du matin. Nous n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu pour la Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous autres pour le mérenda.
A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait avec les boeufs, car d'aller avec une jument aussi chargée dans nos chemins, il n'y fallait pas songer. Il fallut donc décharger la plus grande partie des affaires pour les recharger sur la charrette des boeufs; tout ça prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures lorsque nous fûmes au Frau.
III
Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie, réglée par le soleil, les saisons, les époques des travaux de la campagne, le cours naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine de toutes pour le corps et l'esprit.
Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Révolution n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire était changé; à la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux, qui restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot, son adjoint, sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner à la République, en quoi il avait du tout réussi, car Migot, qui, auparavant, ne voyait et ne parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était devenu un bon républicain: il n'avait fallu pour ça qu'une écharpe à franges d'or. Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle était conseiller, tout bonnement; il aurait pu être adjoint et même maire, mais il disait qu'il fallait laisser les places à ceux qui en avaient besoin pour s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content d'être maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.
La garde nationale avait été aussi mise sur pied dans la commune, et comme de juste, les gens, bêtes ainsi que toujours, avaient nommé M. de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le capitaine était tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'étaient fait faire des blouses d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient comme ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers, les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette époque, la loi sur la chasse n'avait pas encore fait disparaître toutes les vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes nationaux venaient faire l'exercice avec. C'étaient des fusils à pierre bien entendu, et à un coup le plus souvent, dont les crosses quelquefois cassées, étaient raccommodées avec des bandes de fer posées par le maréchal, et dont le canon était maintenu par un fil de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les bretelles étaient faites presque toutes avec des lisières de drap; ceux qui en avaient de cuir étaient comme des aristocrates, et les autres les enviaient.
On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec la garde nationale sous les armes et en présence de quasi toute la commune. M. Silain était là, à la tête de ses hommes, car dans le commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait beaucoup ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait, et il ajoutait que la République valait bien mieux que Philippe: plus tard, il les mit dans le même sac.
L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de notre pré jusqu'au bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en chantant _la Marseillaise_. On le planta en grande cérémonie sur la petite place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien tassée autour et que laissé à lui-même il commença à se balancer doucement au vent, il fut salué par la décharge de tous les fusils des gardes nationaux qui partaient les uns après les autres: ça fit une belle pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau à l'eau bénite, fit un discours où il dit que l'Eglise pouvait avoir des préférences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en repoussait aucun, et vivrait en paix avec la République, pourvu que celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques mesures prises par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh! il ne demandait pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis, mais en fait, le clergé devaient être le premier dans l'Etat, comme sous la Restauration, et il fallait que la République fît de bonnes lois pour faire respecter la religion.
Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais il n'y en avait guère, car dans notre contrée arriérée, beaucoup n'entendaient pas le français et le curé prêchait ordinairement en patois, à cause de ça.
Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et fit le tour de l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bénite avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou.
Pendant ce temps les gardes nationaux avaient rechargé leurs fusils, et cette fois bien guidés par leur capitaine, ils firent une seconde salve avec un peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques pintes à l'auberge.
Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir, pour me distraire un brin, car j'étais bien triste comme on peut penser. J'allai me coucher de bonne heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis comme une souche.
Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis à demander choses et autres à Gustou, sur la conduite des meules et les affaires du métier. Ho! dit mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? Demain nous irons à Excideuil chercher de l'étoffe pour t'habiller. Toi, aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; il ne doit pas y être, mais quelqu'un des voisins te dira où il travaille par là, et tu iras lui demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te faire tes habillements.
Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant sur les gros quartiers posés exprès le long du gué, puis prenant par de petits chemins et des sentiers, je montai jusqu'au village où demeurait Lajarthe. Il n'y était pas en effet, et personne ne put me dire où je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas grand monde là, que quelques vieux; tout le monde était dans les terres. Une bonne femme me dit pourtant que le matin il avait dû passer au bourg chez Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit que Lajarthe travaillait dans une maison à Lavergne, du côté de Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en savait rien. Mais le village n'est pas bien grand et quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon homme. La femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe eut dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier, elle déclara qu'elle m'avait vu au moulin lorsque j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait pas reconnu, et elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un coup, et mit le chanteau sur la table avec une touaille et alla tirer à boire. Les hommes de la maison n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe, qui me dit que ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le lendemain, céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain, sans faute.
Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut commencer par boire le vin blanc; après ça Lajarthe regarda le drap que nous avions porté d'Excideuil, il le fit claquer dans ses doigts, demanda le prix, et quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous avait pas trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh! c'était bientôt fait; il ne le faisait même que pour contenter les pratiques qui auraient eu peur, sans ça, qu'on leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se servait guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête; mais il avait le coup d'oeil et ne se trompait pas. On racontait comme exemple de son habileté, qu'un jour ayant une culotte à faire pour un homme d'Autrevialle et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer qu'il récurait, comme l'homme voulait descendre pour se faire prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est pas besoin; tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton affaire! et qu'il s'en était retourné ainsi. Et l'homme assurait que jamais de sa vie il n'avait eu une culotte où il fût plus à son aise.
Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit homme sec et brun, avec des petits yeux noirs qui brillaient comme des chandelles. Le moyen que ses parents avaient employé pour les lui éclaircir avait réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il disait, les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait des pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. A ce moyen, lui avait ajouté le tabac, et lorsqu'il travaillait, il tirait souvent sa tabatière à queue de rat, étendait la main, le pouce bien détaché, et dans le petit creux qui se formait, il faisait couler doucement une forte prise qu'il reniflait en deux coups, un dans chaque nasière, sans en perdre un brin.
Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait pas bon passer par sa langue; mais il n'attrapait que ceux qui le méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, et il en pensait long. Bon homme au fond et facile avec les pauvres gens, il n'aimait pas les riches, ni les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles histoires du pays, pour les avoir ouïes des anciens, et il les racontait avec une bonne humeur endiablée. Quand on venait à parler de quelque riche bourgeois de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait l'histoire de leur fortune. Et il racontait comment le père avait gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en courant les campagnes pour acheter la vieille ferraille; comment le fils avait fait profiter ces écus en achetant des coupes de bois pour les forges aux gens gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.
C'est comme ça, par exemple, que le défunt M. Chabannet avait eu pour un morceau de pain de bonnes propriétés, et même la papeterie du Coudreau, dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député, et il avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait que les nobles, qui riaient joliment d'ailleurs du sot orgueil de celui dont le grand-père avait étamé leurs casseroles.
Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet rouge, et était un des plus chauds Jacobins de la Société populaire d'Excideuil: pourquoi était-il royaliste à cette heure? pourquoi suivait-il le parti des nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les plus féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle de la hache révolutionnaire?
Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés pourquoi portait-il le dais aux processions, lui dont le même aïeul avait fait mettre en réclusion, avec raison d'ailleurs, les curés des environs qui prêchaient contre la République?
Comment! il avait encore dans son héritage des biens nationaux, ou des écus en provenant, et voici qu'il reniait son grand-père et la Révolution! Quel malheur!
C'est en dévoilant impitoyablement les origines des bourgeois vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches, qu'il consolait les pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui parlait des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'était plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et là-dessus il citait ce riche maître de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à qui il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands féodaux qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais il n'y avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il, que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un cluzeau, près de Périgueux, une trentaine de paysans qui s'y étaient cachés pour lui échapper, je me demande comment il s'est sauvé un seul noble à la Révolution!
--En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose. Les nouveaux riches sont plus ridicules, les anciens étaient plus méchants; mais les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les misères qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on le fait crever de misère, ça revient au même, sans compter que c'est plus long.
--Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez nous, répondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup, mais il y en a. Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font supporter tous les autres qui ne valent rien.
D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous faut, c'est de la justice!
Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir à ceux qui la travaillaient, et les outils aux ouvriers.
--Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs de terre, ni de patrons pour les ouvriers.
--Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus de métayers?
--Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont métayers de Puygolfier de père en fils dès longtemps avant la Révolution. Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la métairie ce qu'elle est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle? Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là, est-ce qu'ils n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis près d'un siècle ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre générations ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier? Tu me diras peut-être: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres? Et je le répondrai à ça, qu'une famille ne doit pas avoir plus de terre qu'elle n'en peut travailler.
Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de domestiques si ce n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre la tenue d'un ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois que tu as bien connu ton métier de meunier, tu aurais dû t'établir si les affaires marchaient comme il faut.
--J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a pas loin d'ici, dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aidé, je le sais; mais moi j'aime mieux rester ici, où je suis comme chez moi, sans en avoir les tracas.
Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:
--Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y, la liberté avant tout; mais ça n'empêche pas que ce que je dis soit vrai.
C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé Pinot appelait Lajarthe: révolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'était pas communiste, ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule fin de travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait que deux choses: chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre Pinot n'entend rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient communistes, comme le disait l'ancien curé Meyrignac, qui avait posé la soutane à la Révolution. Lui-même l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et sa nièce, il trouve que tout est bien.
Et on riait.
Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la grande lingère; ils doivent y être encore, pour moi, je ne les ai jamais revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir avec la mule pour rendre de la farine à Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui dis-je; je vais y aller; et me voilà parti. J'avais ressenti, je ne sais quelle sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant la demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé de faire depuis, de marcher droit à ces fumées vaniteuses, ce qui est le vrai moyen de les dissiper.
Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau et je portai le sac à la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint, et ne fit aucune attention à mon habillement. Avec son grand bon sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier j'en eusse le costume. Mais qu'elle était changée, la pauvre! Je n'y avais pas pris garde à l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je m'en aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par dessous, son front avait déjà quelques fines rides, elle avait maigri, et surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait mal à voir. Elle avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son train de vie; voyageant d'un côté et d'autre, mangeant son bien morceau à morceau, de façon que la pauvre, elle voyait venir la misère pour ses vieux jours.
Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mère, et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette réflexion, que pour ma mère qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de l'avoir vue comme ça.