Part 7
J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à la demoiselle. C'était un samedi, M. Silain était allé au marché de Thiviers; je la trouvai seule dans la cour et je lui dis qu'il me fallait m'en retourner à Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne plus la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout naïvement que maintenant je regrettais de quitter le moulin, parce qu'à Périgueux je serais loin d'elle et que peut-être, quand je reviendrais, elle serait mariée; je me sentais prêt à pleurer.
--Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir près d'elle, n'aie crainte va, tu me retrouveras toujours; qui aurait soin de mon père si je n'y étais pas?
Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien prendre un état, et que puisque ça convenait à ma mère, il fallait entrer à la Préfecture et bien travailler; que d'ailleurs Périgueux n'était pas au bout du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.
Cette espérance me consola un peu et alors je pris du courage pour le départ. Elle m'accompagna jusqu'au bout de l'allée de noyers, et quand nous fûmes là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna lentement vers le château. Moi je descendais le chemin, la suivant des yeux. Au moment d'entrer dans la cour, elle se retourna: je levai ma casquette, elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.
Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à Savignac avec la jument. Tout en marchant, il me parla de ce que j'allais faire, et me dit que puisque c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et tâcher de faire quelque chose.
Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler à la Préfecture; mais que, puisque ma mère avait arrangé ça avec M. Masfrangeas, il me fallait bien y aller. J'ajoutai que j'aurais autant aimé rester au Frau avec lui maintenant.
--Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant il te faut contenter ta mère; la pauvre femme n'a plus que toi.
Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans une haie et il cheminait, l'arrangeant, tandis que j'étais sur la jument pour ménager un peu mes jambes.
Nous nous arrêtâmes au _Cheval-Blanc_, pour boire un coup. Quand ce fut fait, je pris mon petit paquet, mon bâton, et l'oncle vint me faire la conduite jusqu'à la sortie du bourg.
--Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si tu t'ennuyais trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir. Au Frau, tu seras toujours chez toi. Allons, adieu, porte-toi bien, et bonjour à ta mère.
Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère que trois heures, pour faire les cinq lieues qu'on compte de Savignac à Périgueux.
Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas était venu dans la journée, et lui avait dit de m'envoyer le lendemain. Pendant que j'étais au Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes affaires: ayant soupé, je me couchai et après avoir un peu pensé à la nouvelle vie qui m'attendait, je m'endormis.
Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je passai chercher M. Masfrangeas et nous voilà partis pour la Préfecture.
La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus bien vite rassuré, car en entrant dans le bureau j'en eus de suite une idée assez piètre. Ce bureau était une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous ces casiers étaient bourrés de cartons et de papiers, qui répandaient cette odeur particulière aux vieilles paperasses, odeur désagréable à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés déjà arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait des manches de cotonnade noire par-dessus celles de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé ce qu'il fallait me donner à faire. Celui-ci apporta des états pleins de colonnes de chiffres, qu'il s'agissait de copier. Après m'avoir fait donner devant lui toutes les explications nécessaires et m'avoir recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans son bureau qui communiquait avec celui-ci.
Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes gens vinrent près de moi, et me firent diverses questions auxquelles je répondis de mon mieux. Ils ne me laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune homme. Sur ces entrefaites arriva un autre employé qui parut enchanté de la venue d'un surnuméraire, qui le déchargeait sans doute un peu du travail qui l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était sous-chef de bureau, mais c'était le dernier arrivé, M. Gignac, gros brun, prétentieux et beau parleur, qui donnait le ton, et recueillait des deux expéditionnaires, la considération due au sous-chef, auquel il n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait ces jeunes gens auquel il servait de plastron, et ne paraissait pas s'apercevoir des sottes plaisanteries qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient trouvé joli de rechercher les mots dont la première syllabe avait la même consonnance que le nom du sous-chef. L'un commençait: Ser-pent, l'autre répondait: Ser-ment, le troisième ajoutait: Ser-gent, et cela continuait comme ça longtemps entre les trois complices: Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, Ser-vice, etc. Et ils imaginaient des farces bêtes dans le genre de celles-ci: M. Serr, sortant de sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle, trouva un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. Il appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, et de pas-ser son coupe-choux au travers du reptile...
Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le vieux M. Serr levait les épaules et disait tout haut, sans cesser son travail: tas de crétins!
Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement à ces messieurs. Le sous-chef étant sorti, M. Gignac s'écria tout à coup qu'il n'avait plus de guillemets et me dit: Jeune homme, allez donc à la 1re division, chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien quelque farce, mais ne sachant trop, j'y allai. A la 1re division un monsieur très sérieux, avec une calotte grecque soutachée, me répondit gravement que la boite était à la 2e division. J'allai à la 2e, où on me dit qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui venait de l'envoyer quérir. Je finis par comprendre, et je revins me mettre à mon travail.
--Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?
--Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.
Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés des deux expéditionnaires.
Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans cette sale boîte, comme disaient les jeunes gens, moi qui étais si libre là-bas! Des fenêtres, on voyait les toits en tuiles creuses, des vieilles masures étagées sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front, pleins de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, de vieilles savates, et où errait parfois un chat maigre et hérissé. Ah! ce n'était plus la vue du bief du moulin qu'on avait de la chambre de mon oncle. Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme un relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange de poussière et de pâtes aigries. Et quand on ouvrait les fenêtres, c'était bien autre chose: on avait les senteurs infectes de la rue du Lys, mal nommée, dont le ruisseau du milieu gardait les résidus de tous les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce qui me déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat pour les odeurs, plus que nous ne le sommes d'ordinaire dans le peuple. En respirant ces sales puanteurs, je me rappelais le temps où je galopais partout dans les bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans les termes pleins de genévriers, où venaient la lavande embaumée et les immortelles sauvages à l'odeur de miel. Ah! me disais-je, si je pouvais encore, traversant une terre, humer la forte senteur de la roberte et me rouler le matin dans les chenevières, dont l'odeur me grisait étant petit!
Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant fixement le coq juché sur la cime en pomme de pin du vieux clocher de Saint-Front, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des cris perçants et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un passereau encagé.
Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant, sous le prétexte de le réparer! ainsi que la vieille cathédrale, d'ailleurs qui a été traitée comme le couteau de Jeannot et a perdu, intérieurement, ce caractère de grandeur antique et de sévérité imposante qu'elle avait autrefois.
Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.
J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand dégoût me prit, et je fus au moment de m'en aller au Frau. Mais ma pauvre mère était aux anges de me voir dans une position qu'elle trouvait très enviable, car elle me croyait bonnement sur le chemin de la fortune et des honneurs. Je n'eus pas le courage de lui dire la vérité et de lui causer ainsi un chagrin qui eût été très grand.
Mais il me passait par la tête des envies folles de retourner là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Même il me semblait que rien que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de respirer quelques minutes le même air qu'elle, ça me ferait du bien. Cette idée me tenait tellement, qu'un soir, ayant soupé, je partis sans rien dire à ma mère, qui se couchait de bonne heure.
Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au lieu de passer sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et Sorges. Une fois là, je suivis les chemins de traverse par Ogre et Lamigaudie, et après avoir laissé le château de Glane sur ma droite, je remontai en suivant presque la rivière.
J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant point de peur. Je conviens tout de même que si Delcouderc avait été par les champs, je n'aurais pas été fort tranquille, et bien des gens auraient été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux veillées: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les langues de village, avaient doublé de nombre, et les conditions dans lesquelles ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à fait extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y en avait qui appartenaient à d'autres fameux brigands de jadis. Bref, il se faisait une légende sur son compte, et l'ordinaire de ces contes, est de brouiller les époques, de confondre les faits, et surtout de les augmenter. Mais cela n'empêche, qu'en ce temps-là, dans nos campagnes, les petits enfants épeurés en oyant ces histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant d'aller se coucher; il fallait les mener par la main.
Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé dans la prison, là-bas près de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait été renvoyée par la Cour d'assises à une autre session, je m'en allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément de la prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais ça ne m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en émouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers.
Après avoir marché plus de quatre heures de temps, j'entendis les écluses du Frau devant moi. Je pris à droite par un petit sentier qui passait dans un bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y avait de grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime du terme. Je restai la un moment essayant de reconnaître la fenêtre de la demoiselle, mais je ne pus, étant trop loin. Je traversai les terres au plus court, et je me mis à grimper au milieu des chênes truffiers. A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus la fenêtre. Je restai là un moment en contemplation, pensant à la demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune mauvaise pensée ne me troublait; j'étais seulement content, heureux, de penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de la chambre où elle dormait. On n'entendait aucun bruit au château; les chiens qu'on laissait la nuit en liberté dans la cour, s'étaient retirés au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore, jusque sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou éventé, ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant à travers les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût parti sous le nez.
Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet séparé de notre logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence. A l'heure ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau.
Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de nuit. Il me semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils d'Aymon, et dans ma pensée je prenais en pitié mes camarades de bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant, à ce que je me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire, c'était d'avoir marché neuf heures, sans être trop las; pour un enfant de seize ans, ça n'était pas mal. Mais je mettais aussi en ligne de compte, d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles les enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par suite des contes de vieilles qu'on débite dans nos campagnes.
Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire, je m'y accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu près, en sorte que ma mère, renseignée par M. Masfrangeas, était contente. Notre vie était bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mère avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille francs d'une de ses tantes, et le revenu de cet argent, placé chez le notaire de Coulaures, était tout ce que nous avions pour vivre. C'était peu de chose, mais la vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les haricots, les pommes de terre, les châtaignes ne nous manquaient pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un jambon, et des bons grillons arrangés avec des ciboulettes.
Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture, j'étais un jeune homme et je commençais à me raser. Je n'étais plus aussi innocent; on ne vit pas longtemps à la ville dans cet état, et mes camarades avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais à regarder autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'était la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et en regardant effrontément les femmes.
Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous portait toujours quelque chose. De mon côté, j'allais quelquefois au Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de congé de rang. Au Carnaval, nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de même ce n'était plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'étais distrait de mes adorations de jadis par d'autres pensées.
Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur coup, l'évasion de Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain.
Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place Francheville, où était l'échafaud. C'était un mercredi, le 16 avril 1845, jour de marché. Il y avait là une foule grande, car les crimes de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.
J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête pour ne rien voir. Cependant, je m'étais bien promis de regarder cela courageusement, mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec la guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond de la place, dans un terrain vague, où on portait des décombres, du côté de Saint-Pierre-ès-Liens, il y avait une petite maison où on la serrait, démontée, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient frissonner; mais voir tomber une tête, c'était bien autre chose.
Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me donnait vingt-cinq francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma mère me laissait pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et mon argent passait en pots de pommade, et autres bêtises de ce genre. Je ne manquais aucune occasion de la voir, le dimanche à la promenade, ou à la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites rencontres me plaisaient: à l'âge que j'avais alors, on s'amuse de ces enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'était aperçue de mon manège; mais qu'elle le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments. C'était à un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu une invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé quinze jours auparavant à cette fête. Mais j'eus peu de succès: j'étais gauche et point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons.
Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je figurais avec Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner. Or, comme elle ne parlait que d'élégance, de bon genre, de distinction, et disait couramment qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli, on doit penser que ma timide déclaration fut assez mal reçue. Au reste, aurais-je été un cavalier fashionnable que ses visées étaient plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un meunier; elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas mot, jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.
Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à sa fille des nouvelles de mes débuts:--Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni polker, ni valser, mais il ignore même à peu près le simple quadrille; c'est inimaginable!
--Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit père Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il t'apprendra.
Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves amoureux sur Mlle Lydia. Ma mère serra tout mon habillement dans un tiroir de la commode et je ne l'ai plus remis.
Je passerai vite sur les années qui suivent, années qui me semblèrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois rien qui mérite d'être rapporté. L'année 1848 approchait cependant, et comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827, au commencement de l'année je tirai au sort et j'amenai un mauvais numéro, ce qui m'était égal, d'ailleurs, puisque j'étais fils unique de veuve.
Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle arriva à Périgueux, de la journée du vingt-deux février, toute la ville fut agitée, comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux, et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a des barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir. Le soir il repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les nouvelles.
Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde attendait l'arrivée du briska qui apportait les dépêches. J'avais comme les autres déserté le bureau, et je me trouvais là, lorsqu'arriva la proclamation de la République. C'est une chose que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux lettres était alors dans une maison où fut plus tard l'étude Ranouil. Le seuil de la maison était plus élevé que la chaussée et se trouvait à peu près au niveau de la place. Un monsieur, je ne sais plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche. Peu l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de: Vive la République! monta de cette foule immense, se prolongeant, se répétant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes, les bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'eût pas vécu à son aise, et qu'on respirât plus librement.
En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa casquette ou à son chapeau. Les modistes étaient assiégées, et elles ne suffisaient pas à les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et allaient chez eux: leurs femmes, leurs soeurs, avaient vitement fait de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le lendemain, les enfants des écoles même, avaient leur petite cocarde à la casquette, et suivaient les rues en chantant _la Marseillaise_ et _le Chant du départ_.
Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie de citoyens qui se réjouissait ainsi; c'était tous. Légitimistes, républicains, libéraux, prêtres, riches, pauvres, tous acclamaient la République. Il n'y avait guère de fâchés que les employés du gouvernement qui s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi ceux-là, il y en avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la République! pour conserver leur place.
Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut remplacé par des commissaires du gouvernement, dont était M. Chavoix, maire d'Excideuil, si connu et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle qui lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture et c'était justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce qu'il était employé du gouvernement; sous la République, il en fit autant, par dignité, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux hommes du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à son air content, à ses actes, on connaissait bien qu'au fond il était républicain, et beaucoup plus même, que quelques braillards qui depuis ont tourné leur veste.
Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y travaillait guère, on faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on tenait là, comme un petit club, dissous quelquefois par M. Masfrangeas qui, impatienté, sortait de son bureau, et renvoyait les bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la République était d'aller à leur travail.
Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de députations de toute espèce, pour complimenter les commissaires et leur faire part des voeux de leurs citoyens. Les petits enfants des écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester de leur jeune dévouement à la République. Les frères vinrent aussi avec leurs élèves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut pas s'étonner de ça; c'était le temps où les curés bénissaient les arbres de la Liberté, et montaient leur garde comme les autres citoyens. La gravure du _Curé patriote_, les buffleteries croisées sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur quelque temps après.