Le moulin du Frau

Part 6

Chapter 63,994 wordsPublic domain

J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle redescendit. Qu'elle était jolie avec sa collerette à pointes découpées, sa robe froncée avec une boucle dorée à la ceinture, des manches à gigot, et une jupe courte qui laissait voir le bas des jambes, où des rubans noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, pour tenir le petit soulier! Elle portait dans une couverture de berceau, tout plein de petites affaires d'enfant: drapes, maillots, brassières et des petits bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire voir. Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien qu'elle avait fait tout ça avec affection, et qu'elle aurait été bien contente d'avoir à elle de petits enfançons à habiller. Elle avait pour lors vingt-six ans; elle aurait été une bonne mère; elle méritait d'être heureuse, mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait au crochet, ou à la pendille, comme disait mon oncle.

Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et mises dans un grand cabas attaché au panneau de la bourrique, et après ça en croupe, la grande Mïette attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et nous voilà partis.

En sortant de la cour je demandai un peu tardivement des nouvelles de M. Silain.

--Ah! répondit la demoiselle, mon père est à chasser les loups à Jumilhac, avec des messieurs du Limousin; qui sait quand il reviendra.

Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le chemin. Moi je tenais la bride, le long des grosses pierres, pour l'aider à monter, et ensuite j'allais derrière, touchant la bourrique avec une verge de châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, de l'admirer, avec ses petits frisons d'or dans le cou. Lorsqu'elle se tournait vers moi, je me baignais, il me semblait, dans ses beaux yeux bleus si bons. Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle belle journée! J'avais oublié le moulin, la Préfecture et tout: J'aurais voulu que Prémilhac fut aussi loin que Limoges.

Notre chemin était par la Boudelie et Magnac, mais nous prenions quelquefois des traverses. Au passage du ruisseau du Ravillou, ce fut le diable; la bourrique ne voulait pas passer.

--Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous ne serez plus sur la bourrique, je la ferai bien passer de force, et après ça, je vous traverserai sur mes bras, vous ne vous mouillerez pas.

Elle se mit à rire en secouant la tête:

--Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.

Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée, une envie folle de la passer comme ça dans mes bras.

--N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus fort qu'il ne faut, vous ne risquez rien.

Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant inutilement essayé de la persuader, je mis mon mouchoir sur les yeux de la bourrique, et je la poussai dans le ruisseau que je lui fis traverser en reculant, la demoiselle toujours dessus et riant.

Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de Prémilhac, où on voit des restes d'anciennes constructions, des marques d'antiques murailles, que dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que ces ruines viennent d'un ancien moustier bâti, il y a quinze cents ans, par un saint homme appelé Sulpice qui donna son nom à la paroisse dans laquelle était Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens, toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux ont été bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les souvenirs de la grande guerre de Cent ans.

L'accouchée était dans son lit, gardée par une vieille voisine, et son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle nous vit entrer, elle joignit les mains et s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire plus long pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.

Après les questions sur la santé, la demoiselle Ponsie prit le poupon qui était plié dans un mauvais morceau de drap tout percé, et l'habilla avec les affaires qu'elle avait apportées: et tout ce temps, elle le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire téter.

Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac et donnée à la vieille, qui apprêta une marmite et la mit au feu pour faire de bon bouillon. Après ça, la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de vin vieux.

--Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait la pauvre femme dans son lit; que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous le rendent! Je les prierai bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le méritez!

--Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie bien, mais c'est peu de chose que tout ça.

--C'est bien quelque chose tout de même, notre demoiselle, et plus que nous ne méritons; mais ce qui vaut le plus de tout, c'est votre bonté d'avoir pensé à nous.

Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La demoiselle l'embrassa encore, promit de revenir et nous repartîmes.

Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à Puygolfier. Le souper fut vite prêt: une omelette à la vignette, et des bonnes rimottes de bouillie de maïs que la grande Mïette fricassa dans la poêle, là, devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à Puygolfier, quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai avec appétit et gaîté, et la demoiselle était heureuse, comme elle l'était toujours, après avoir fait du bien à quelqu'un.

Après souper, elle voulut me faire tâter de ses cerises à l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, lorsque j'étais tout petit, elle me les présentait comme on fait aux jeunes geais nouvellement dénichés, pour leur apprendre à manger. Elle riait de ce jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je touchais quelquefois ses doigts de mes lèvres.

Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis au moulin bien content de ma journée.

Quel temps heureux! mes journées se passaient en paix et tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord, au milieu d'une nature paysanne et forte. Il me semblait que cette terre couverte pour lors de moissons, me communiquait sa vie.

Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux ou les cordes posés le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle, je m'en allais avec la Finette faire courir un lièvre. Cependant, je pensais toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les occasions de retourner à Puygolfier, n'osant pas y aller de but en blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes pensées. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup, lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite en tirant l'épervier le soir au-dessous de l'écluse. D'autres fois, c'était une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois. J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne cherchais pas à résister; pensant à elle, lorsque je ne la voyais pas, et avide de sa présence; la recherchant sans autre but que de la voir, de l'entendre, et d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que j'étais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'était que l'amour; mais je trouvais un plaisir grand à être toujours occupé d'elle, à me faire sa chose par la pensée. Malgré les émotions que je ressentais quelquefois en sa présence, et le trouble que me donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en vient aux jeunes gens encore innocents, mes sentiments étaient ceux d'une respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure; elle était pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le plus grand bonheur que je concevais, était de lui être utile et de me dévouer pour elle.

Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par là que M. Silain était revenu. Il était là, en effet, planté près de la terrasse, les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai pour le saluer avec un certain émoi, car outre qu'il m'avait toujours beaucoup imposé, je me figurais sottement qu'il allait deviner ce à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu'à lui.

C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse velours olive, avec des boutons de cuivre à têtes de loup et de sanglier, et d'un pantalon à pont-levis de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une casquette ronde en velours noir et des souliers à fortes semelles. Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait à cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand, et avait l'air de quelqu'un avec son nez recourbé, ses moustaches un peu rousses taillées en brosse, et ses petits favoris coupés carrément à la hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les gardes du corps de Charles X.

Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop au-dessous de lui pour que ça tirât à conséquence. Mais avec les bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il était très raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités que font naître souvent le voisinage, même entre gens de classes différentes. Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms, titres et qualités: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier. Les soirs de chasse, à ce que contait un de ses voisins et camarades, après avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre d'un puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce qu'il paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.

Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut pas dire qu'il fût un méchant homme. Avec ça, il faisait quelquefois des choses qui n'étaient pas de faire, par caprice ou par colère. Ses goûts n'étaient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie, car il était gros mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays, buvait son vin à l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards, dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les légumes, les champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse, dévalait à la plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés, où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine blanc-truité, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait; pourvu, bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il allait chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans la forêt de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis pour aller faire ses petites tournées à Périgueux le mercredi, ou le jeudi à Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.

Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient été suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais c'était l'argent, c'était les écus pour le dehors, qu'il était difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se mangeait sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le profit des bestiaux, passait à payer la taille et les réparations. Cependant, il lui en fallait pour solder les hôteliers, dans ses expéditions, sans compter que le soir après souper, ces messieurs faisaient une petite bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on racontait.

Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son bien, et avançait une coupe de bois, en sorte que ses revenus allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquiétait guère; il était de cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le malheur de leurs proches, et ne s'en doutent même pas, loin d'avoir des remords, habitués qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.

En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me fit compliment sur ma poussée, et émit cette opinion que je ferais un beau lancier. Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la Préfecture, il s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier? bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille plutôt mille fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle!

Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et son fusil, siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la demoiselle au grenier, où elle était pour lors, à ce que me dit la grande Mïette.

C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un pêle-mêle de meubles éclopés, de fauteuils défoncés, de tableaux crevés, de morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espèce, cassés ou hors d'usage, de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues, de vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte, chiffons, ferraille, et l'autre bondé de papiers et de vieux parchemins.

La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis, cherchant un morceau de tapisserie assez bien conservé, pour recouvrir le grand fauteuil où M. Silain dormait le soir après souper. Je lui aidai à bouleverser et retourner toutes ces défroques qui sentaient le passé, et représentaient des modes défuntes et des usages perdus. Dans un coin, je retrouvai une ancienne coiffure militaire; une espèce de chapeau de fer, avec les bords en croissant, tout mangé par la rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du temps de nos guerres de religion. Je la mis sur ma tête, et la demoiselle me dit en riant:

--Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps du capitaine Vivant.

Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle s'assit sur un vieux fauteuil et se mit à mesurer le morceau pour voir s'il y en aurait assez. Au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce bric-à-brac, sa jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des reflets dorés qui éclairaient le grenier un peu sombre. Je restai là, à la regarder sans rien dire.

--Descendons, dit-elle en me réveillant.

L'après-dînée se passa pour elle en occupations diverses, mais la seule mienne était de me prêter à tout ce qu'elle voulait, soit qu'il s'agit de tenir son écheveau, ou de porter le panier à la grenaille pour aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger où était le rucher, en me recommandant de ne pas courir, de ne pas faire de grands gestes, et de me tenir coi près d'elle. Les mouches à miel vinrent à notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance. Pour elle, elle les maniait sans crainte, les prenant sur ses mains au sortir de la ruche, et celles qui volaient, se posaient sur sa tête et sur ses épaules, comme des oiseaux apprivoisés.

Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain, et je ne revins pas à Puygolfier le lendemain. Je m'en allai courir dans les bois, ruminant mes pensées, et de cette affaire-là, je manquai un lièvre que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.

Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce jour-là je n'allais pas à Puygolfier, la demoiselle étant au bourg pour les offices, je voulus essayer de me revancher. A l'Angélus, je partis avec la Finette, mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le temps allait bien, c'était un plaisir; les dernières brumes de la nuit s'enlevaient dans les fonds, l'air était clair, la terre fraîche et point guère de rosée. En cheminant tout doucement tandis que la chienne donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une voie, dans les passages des haies, dans les cafourches, dans les coulées sous taillis, je respirais avec plaisir la fraîcheur du matin, et je reniflais les bonnes odeurs des bois faites des senteurs des feuilles mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des champignons, du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de la veille, j'allai droit à une terre où je pensais qu'il devait avoir fait sa nuit. Je n'y étais que depuis un petit moment quand la chienne rencontra, et à la voir brandir la queue, je connus de suite que la voie était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la sortie, elle commença à s'en aller plus vite, tandis que sa queue venait lui battre les côtes. Elle rapprochait, et bientôt un premier coup de gueule dit que le lièvre était dans les alentours. Puis la voie s'échauffa; le lancer approchait. Tout d'un coup le lièvre lui part sous le nez, et voilà la Finette qui s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant après lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de l'avance, afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller sa voie sur les chemins, et dans les friches pierreuses.

Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la chienne était en défaut. A ce moment, le soleil montait lentement à l'horizon, comme une grande bassine de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne migrant pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la piste. En effet, au bout d'un moment, voici sa voix forte qui monte d'une grande combe du côté de Roulède. Lorsque je fus sûr de la randonnée du lièvre, je vis qu'il me fallait aller au poste du Châtaignier-du-guet. J'avais souvent accompagné mon oncle à la chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. Lorsque je fus rendu au gros châtaignier planté à la cafourche de trois chemins sur une lande, j'attendis. Pendant que la chienne était dans les fonds, je n'entendais pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle suivait, et lorsqu'elle passait sur un coteau, je l'entendais cogner à pleine gorge. Au bout d'une heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un sentier. Il se plantait de temps en temps, se dressait sur son cul pour écouter la chienne et repartait. En approchant du carrefour, il s'allonge pour passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas, mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon premier lièvre et je m'en fus bien content, il pesait six livres un quart.

Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec un plat de brochetons sous l'herbe de mon panier, la jument de M. Silain était sellée et attachée par la bride dans la cour, près de la porte du château. Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée qui était en retour du corps de logis, et, du côté du dehors, enfermait la petite cour intérieure que la tour ronde de l'escalier closait du côté de la grande cour.

Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des livres, des papiers, des vieux journaux; mais au reste c'était là qu'il mettait toutes ses affaires. Ses pistolets d'arçon étaient accrochés au mur, à côté d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la bourse pour le furet et les grelots; sur la table étaient les accouples de ses chiens, la corne pour les appeler, sa poire à poudre, son sac à plomb, et une ancienne tabatière de corne ronde où il mettait les capsules pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien sous la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant aux livres, M. Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait de suite, car ils étaient pleins de poussière. Au reste, c'étaient les philosophes du siècle dernier, jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, dont l'aïeul de M. Silain avait été si engoué, qu'après avoir lu _l'Emile_, il avait voulu faire apprendre la menuiserie à son fils; mais celui-ci avait préféré s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut. Voyant cela, son père avait pris lui-même un état, en se mettant bravement à labourer sa réserve, ce qui l'avait rendu si populaire, qu'il était resté tranquillement chez lui pendant la Révolution.

Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre état que de chasser, et de mener une vie très active en ne faisant rien. Un noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes, mais il s'endormait en les lisant. A l'égard des livres, il ne les supportait que dans un cabinet de lecture de Périgueux, où il faisait quelquefois de longues pauses. Même encore, les mauvaises langues disaient que ce n'était pas pour les livres qu'il y allait, mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les officiers passaient en retroussant leurs moustaches.

Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans son cabinet en train de mettre ses bottes.

--Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant que tu grattes le papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider à coupler les chiens; prends les couples, moi je prends mon fouet.

Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ. Une fois couplés, à la réserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la cour du chenil dans la grande cour. Après ça il mit son fouet dans sa botte, détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt de Lammary.

Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant regardé dans le salon à manger, où elle se tenait d'habitude, puis dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma question, la grande Mïette répondit:

--Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la nièce de M. le Curé.

Je redescendis au Frau tout déferré.

Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle était moins gaie que d'habitude. Presque toute l'après-dîner, elle se tint dans la petite cour à raccommoder du linge. Elle était assise sur une chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise où était son linge. Sa fine tête et ses beaux cheveux, baignés de lumière, se détachaient en clair sur le vieux mur décrépi et tout écaillé. Qu'elle était jolie ainsi! Je dis toujours la même chose, mais c'est que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je restai longtemps immobile à la regarder, répondant à ses questions, mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa présence.

Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était sans aucune mauvaise idée, je la regardais et l'admirais naïvement, mais cela la gênait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose.

Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre; c'était _La Nouvelle Héloïse_.

Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables, ce bavardage prétentieux, me fatiguèrent bientôt. Je l'avoue d'ailleurs, je ne comprenais rien à tout cet étalage de sentiments; tout cela me paraissait faux et artificiel, et partant ne m'intéressait point.

--Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en souriant: laisse-le, va, en voilà assez.

J'allai replacer le livre et je revins. En même temps les sabots de la grande Mïette se faisaient entendre sous la galerie. Elle venait dire à la demoiselle que le métayer demandait à lui parler.

Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez triste.

Le temps se passait cependant. Le surlendemain, chez Puyadou firent dire à mon oncle, par un homme qui venait au moulin faire moudre, que ma mère me mandait de rentrer; c'était le postillon de la voiture qui avait fait la commission.