Part 5
Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le tour de la chambre, je m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fenêtre ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort d'une gorge, bordée d'un côté par une étroite lisière de prés dominés par des coteaux boisés, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque à pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout à la cime, de grands châtaigniers, venus là par hasard, se penchaient comme pour regarder dans la rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.
En quelques endroits, un peuplier miné par les crues s'inclinait aux trois quarts tombé, comme pour jeter un pont sur la rivière. Tous ces arbres penchés sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce qui, vu de loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la surface de l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient çà et là, et se posaient sur les crêpes et les marguerites d'eau, où les hirondelles qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des baïonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait à la surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le cercle formé par le remous, allait s'agrandissant toujours et finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur passait d'une rive à l'autre comme une flèche empennée de bleu, en jetant son petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivière en laissant derrière lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de bec.
C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je restai là, toute l'après-dînée, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis jamais fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans après, de la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent la plume dans l'écritoire pour regarder.
Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher par écrit ces histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois.
Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons ne sont pas développés, la verdure est claire, l'herbe des prés commence à pointer; c'est le temps où les droles font des chalumeaux avec des branches de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la terre; les oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on entend au loin le coucou chanter dans les bois.
Dans ce moment où j'écris, en novembre, les feuilles jaunissent et tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chêne se mêle aux feuilles jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se nuancent selon l'âge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues de loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne. Seuls les peupliers déjà dépouillés dressent tristement sur les bords de l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules. Quelquefois une pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la Saint-Martin, où nous sommes, la rivière charrie lentement les feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se répand dans la gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui se meurt pour renaître à la Noël.
L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les prés sont morts, grisâtres et tristes; la terre est durcie par la gelée; les herbes folles et les grands chardons desséchés sont blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux où l'eau dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes noircis des grands châtaigniers se dressent immobiles sur le ciel couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des fougères séchées, éclairent leur verdure terne de quelques fleurs jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles grappes de graines rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois tout là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la fumée lourde de quelque feu de bergères, et que plus haut passent en couahnant des bandes de graules.
J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances, mais l'hiver, c'est bien triste.
Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte les blés mûrs, lorsqu'elle décline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver. Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je regarde une grande étendue de pays couverte de neige, jusque vers Saint-Raphaël. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les bestiaux à l'étable, et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups de fusil des avant-postes... Revenons au moulin.
J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là, 1844, le 26 mai était tombé un dimanche, de manière que la foire avait été repoussée au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisième jour qui, dès cette époque, n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait plus de gens faisant la noce que des affaires.
Le surlendemain de ma venue au Frau était donc un jeudi, jour de marché à Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec lui.
Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-là. Je fis souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du minage à la place des cochons, où il fallut en acheter deux que Jardon, le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien de fois dans la rue des Cordeliers, sans parler des entrées dans les cafés ou les auberges pour chercher quelqu'un à qui mon oncle avait affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui l'accostaient, lui secouaient la main, et après les informations sur la santé: Comment ça va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui est ce drole?
Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors à parler des affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne disait pas de bien des gens qui étaient à Paris à la tête. Les principales choses dont on se plaignait, c'était que le sel était trop cher et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce qui payaient cet impôt. Mais tous et un chacun se révoltaient de bien travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les patentes et tout, et de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs que ceux qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en brocardant sur quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de bon sens. On ne disait pas guère de bien de nos députés non plus. Comme il était du pays, que c'était un général, et qu'il faisait beaucoup travailler à la Durantie, on ne parlait pas du maréchal Bugeaud, mais les autres députés étaient mal arrangés. Lorsque mon oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de chasser sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements qui n'en finissaient plus pour tuer un lièvre, alors les gens juraient, et ne se gênaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les messieurs qui voulaient rétablir à leur profit les anciens droits des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de Cubas qui se mit fort en colère. Il disait qu'il faudrait recommencer la Révolution, parce que les bourgeois et les nobles s'entendaient pour remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et il assurait que dans son endroit, tout le monde était de cet avis.
--Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département et toute la France puissent penser ainsi!
C'a toujours été un grand sujet de mécontentement que cette loi sur la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la cheminée, et celui qui s'en va couper de la bruyère, ou abattre un arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le cachent dans le creux d'un châtaignier. Dans les foires et les marchés, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres paysans, nous comprenions bien, qu'elle était faite pour que nous ne chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les messieurs pussent tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi M. Chavoix qui nous connaissait bien, lorsque nous l'eûmes nommé représentant du peuple, il fit tout le possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais y arriver.
Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou sur les places, lorsque les gendarmes venaient à passer, avec leur grand chapeau bordé, leurs habits à queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça. Eux cependant n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette époque, on ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui avaient leur barbe étaient regardés, je ne sais pas pourquoi, comme des républicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'était, passait pour un homme dangereux, à ce que j'ai su depuis. Mais ça, c'est des idées bêtes comme les gens s'en mettent quelquefois dans la tête. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI, étaient bien rasés, et n'avaient pas tant seulement un poil aux joues, pas plus que ceux qui ont commencé la Révolution, Mirabeau et les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires; mais à cette époque les gens en place croyaient ça.
Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intéresser à ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison; mais voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut sembler fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées; ils avaient peur des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur des curés qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos campagnes; des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent; peur des maires aussi, qui représentaient le gouvernement, et des gros bourgeois qui vous faisaient des procès aux mauvaises têtes, comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui les occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas?
--Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement: que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les tailles!
--Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux ne s'est pas bâti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs propriétés sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent. Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour donc où les paysans ne travailleraient plus pour eux, que deviendraient-ils? ils crèveraient de faim. C'est le peuple qui fait tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un pauvre âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans le pays.
Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois bien, mais ceux qui viennent après nous, verront ça. En attendant, il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre les gens méchants et durs. Ça ne sert de rien d'être craintif et soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice, quoiqu'elle ait la force pour elle en ce moment.
Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'égrenait dans les villages. A Saint-Germain, deux nous donnèrent le bonsoir et restèrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory, et nous deux nous continuâmes le nôtre:
--Dire que nous en sommes là, cinquante ans après la Révolution! fit mon oncle quand nous fûmes seuls.
Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en chemin, je pensais à la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais avec passion, et même quelque chose de plus, car j'avais pour elle une sorte d'adoration, tant elle était bonne, et belle plus qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux, pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du terme, et où les roues des charrettes avaient fait des ornières dans le roc, voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un feu dans les terres au souffle du vent.
Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur lui, et finissait à une allée de noyers d'une centaine de pas, au bout de laquelle on voyait, percée dans un fort mur de clôture de dix pieds, la grande porte charretière, accolée d'une autre petite porte ronde pour les piétons. De chaque côté, les murs étaient percés de meurtrières. Les portes, ferrées de gros clous à tête pointue, étaient coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là, au grand portail, était clouée, les ailes étendues, une dame-pigeonnière.
En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la maison du métayer, la grange, le cuvier, le fournil, le clédier, ou séchoir à châtaignes, et dans une autre petite cour entre deux bâtiments, le tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les bâtiments, et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier, où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clôture, les écuries et le chenil, et, après un espace vide, le long de la terrasse, le château dominant la plaine; petit château assez délabré, formé de bâtiments inégaux irrégulièrement assemblés autour d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En entrant, on se trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A gauche, la tour à toit pointu avec une girouette, qui contenait l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon à manger.
La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui s'exclama en me voyant, et se mit à me faire des questions sur ma santé, mon arrivée et le reste. Mais j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa demoiselle était au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitrée était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses.
--Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle; mais je m'étais déjà jeté dans ses bras comme je faisais étant enfant, et je l'embrassais. En sentant à travers le linge ses seins fermes sur ma poitrine, j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle s'aperçut, sans doute, car elle se retira.
--Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse, te voilà un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai plus, tu me donnerais de la barbe!
Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de ça, sans trop savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus être avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me menant pendu à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me hausser jusqu'à elle.
Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes, des mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer à la Préfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve, il me semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider et le remplacer plus tard, je lui répondis avec un petit air important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère, que je pourrais arriver à quelque chose dans l'administration.
--Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le monde le dit; le voilà chef de bureau, c'est son bâton de maréchal. Si tu as autant de capacités et de chance que lui, tu y arriveras peut-être, après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou trente ans, et avoir supporté les ennuis du métier, les caprices des chefs, les injustices des supérieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait mieux être tout bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et tranquille en travaillant.
C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors capable de comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la persuasion de M. Masfrangeas, avait tourné de ce côté, tous les rêves d'avenir qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mères, et je ne pouvais bonnement guère penser autrement qu'elle, après avoir tant entendu vanter cette carrière, ni la contrarier, quand même j'aurais pensé autrement. Au reste, les quelques années que j'ai passées à la 3e division de la Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles m'ont dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine, éloignée de la nature; elles m'ont appris les misères qui se cachent sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer à leur valeur, la santé, le grand air et la liberté. Combien de fois depuis, j'ai reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon oncle, que je translate ici de notre patois en français:
Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand coeur: voisin du bonheur.
Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai à monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras étendus. C'était toujours sa petite chambre avec des boiseries peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés, et sa commode au ventre arrondi, avec des poignées de cuivre. Au-dessus de la cheminée, il y avait dans un cadre doré, une petite glace, et, plus haut, une peinture représentant un berger; non pas de ces bergers dépenaillés de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien poudré, qui offrait à sa bergère deux tourterelles dans une cage.
Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la demoiselle me fit monter au second, où personne ne couchait, et qui n'était même pas meublé. Dans une chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur des couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi quelques pommes, nous redescendîmes faire collation avec, et des fromages de chèvre au gros sel.
Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle Ponsie, nous irons à Prémilhac: j'ai des affaires à porter à la femme de notre ancien métayer des Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né, et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses, rien, ils sont si pauvres! Je vais m'habiller, dis à la Mïette de mettre le panneau sur la bourrique.
Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance avec le salon à manger. Rien n'était changé: de chaque côté de la cheminée, de grands placards en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux papier imitant des boiseries, étaient rangées les chaises à dos façonné en forme de lyre. Au coin du foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert d'une tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse fatigante. A l'autre bout du salon, en face de la cheminée, il y avait un grand buffet à dressoir, où se voyaient des restes d'un service d'ancienne porcelaine de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres entrelacés.
Autour, étaient accrochées aux murs, dans des cadres à la dorure ternie, des gravures qui avaient fait le bonheur de mes premières années. Quand la demoiselle m'amenait au château, je les suivais une à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et j'avais une réflexion pour chacune de ces images.
C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI, en manteau parsemé de fleurs de lys, et son bâton appuyé sur une table où était la couronne royale.
--Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros monsieur lève-t-il sa robe; c'est-il pour montrer sa belle culotte?
Et elle de rire.
En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour, la poitrine étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait dit bâtie par un architecte, et qui ne devait pas passer aisément sous les portes.
Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon blanc, court, avec des souliers découverts à boucles, un petit justaucorps et une collerette. Il goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui des généraux et des officiers, le chapeau sous le bras.
Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de bon coeur, je disais toujours:
--Il ne la trouve pas bonne, la soupe!
Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant sur le front des troupes pour passer une revue. Il était reçu par les généraux qui le saluaient tous ensemble, le chapeau au bout du bras demi tendu vers lui:
--Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je à la demoiselle.
Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient tous: ils avaient de grands nez droits, de petits favoris, pas de moustaches, et les cheveux frisottés ramenés sur le front.
Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à Paris; la prise du Trocadéro, où on ne voyait rien, rapport à la fumée; un portrait de feu Monseigneur de Lostanges, et quelques autres tableaux.
Sur la tablette de la cheminée, était toujours un gros chat sauvage empaillé, tué par M. Silain dans le bois que depuis on a appelé le Bois-du-Chat; au-dessus, était accroché un baromètre, que le Monsieur ne manquait pas de consulter en partant pour la chasse.
Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un paravent curieux. Sur le papier de couleur claire, la défunte dame de Puygolfier et sa fille avaient collé partout des images découpées, qui n'étaient, pour la plupart, que des caricatures sur Louis-Philippe, sa famille et son gouvernement. Il faudrait une heure pour les mentionner toutes. Le roi des Français était toujours représenté avec une tête de poire! Il y avait une de ces images représentant un musée, où tous les tableaux, paysages, monuments, portraits, objets quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi les messieurs qui regardent, en voici encore en tête de poire, avec un parapluie...