Le moulin du Frau

Part 4

Chapter 44,084 wordsPublic domain

Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est jamais pressé, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout déparpaillé et un bonnet de coton sur la tête. Toute son attention est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet, il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours sur la bête, le regarde faire en riant un petit.

--Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?

--Ça fera une bonne petite mule.

--Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien pensé.

Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou prend les brides et mène nos montures à l'écurie.

Notre maison était une bonne vieille maison périgordine à toit aigu, bâtie sur la pente du coteau. On y accédait par une rampe pavée de gros cailloux de rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on arrivait dans une cour formée par des murs de soutènement. Du côté de la cour, la maison tournée au levant, avait de plain pied, le cellier et le cuvier. La grange et l'écurie étaient dans un bâtiment séparé, en équerre sur la cour, à droite. Le premier et seul étage étant du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du côté du coteau. On y montait par un escalier de pierre extérieur, abrité par un auvent soutenu par des piliers massifs. Là, sous l'auvent étaient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le chambalou pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour les cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y avait d'un côté deux chambres où couchaient mon oncle et la Mondine, et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivière et le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient ceux qui venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la poêle qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser à plusieurs fois en s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure:

--Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera bientôt prêt; tourne-toi vers le feu.

--Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un étranger, que tu fricasses là quelque chose?

--J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça n'aurait pas de bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme ça ce drole, pour le premier soir que le voilà chez lui.

--Comment, comment, chez lui?

--Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras ça tien, Sicaire?

--Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine, il est bien chez lui.

--Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole.

Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne fît pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre près du feu quand on a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient connues dès l'enfance. C'était la maie avec son couvercle, le vieux buffet et son vaissellier au-dessus, où on voyait bien rangée d'ancienne vaisselle d'étain, puis des plats et des assiettes de faïence, rondes ou découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme ceux que je faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge, du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'étaient pas toujours bien placées, mais que faisait cela.

Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande boîte de noyer, percée d'un rond vitré qui laissait voir le balancier battre lentement les secondes. Au mur étaient accrochés les chaudrons et les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque côté.

Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce mobilier campagnard: la chaise où j'avais mis mon nom en chicotant avec la pointe d'un couteau, et le crochet à peser pendu derrière la porte d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier avec son trou du chat, fermé par une planchette pendue à l'intérieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes écartaient avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtières, l'oulle aux châtaignes. Sur des planches sont les toupines de confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la cuisine solidement attaché aux poutres. Aux poutres encore, pendent des quartiers de lard et aussi de la graisse pliée dans la toile du ventre, et posée sur des cercles en vimes suspendus comme des balances.

Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier, le vieux fusil à pierre à un coup, avec lequel mon oncle ne manquait guère le lièvre, et puis une grande canardière dont le canon a bien cinq pieds de long.

Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais refaire l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait guère de choses. Mon grand-père reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries qui nous viennent de nos anciens et leur ont servi.

La nuit était venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre et le pendit dans la cheminée à seule fin de voir au fricot. Puis elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'étain, les fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a toujours le sien dans sa poche; le couteau est inséparable de l'homme, et c'est la première chose que les droles demandent à leur père quand ils commencent à marcher.

Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer à boire. La Mondine sortit sur l'escalier et cria à Gustou, qui arriva un moment après sans se presser; puis elle accrocha le chalel à une cannevelle encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de la table.

Mon oncle, comme le maître de la maison, était assis au bout de la table sur une chaise; moi à sa droite, Gustou à sa gauche, sur les bancs, et la Mondine allant et venant:

--Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.

C'était un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que je voulais toujours avoir quand j'étais petit. C'est miracle que je ne l'aie jamais cassée.

Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec sa cuiller et sa fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au régiment, et moi à la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une habitude bien conservée, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun de nous avala sa pleine assiette de vin.

J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval m'avait creusé, et puis en ce temps-là, je n'avais pas besoin de ça. Après avoir mangé la moitié de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de haricots bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde me regardait faire avec plaisir.

--Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon estomac.

Tandis que nous étions à table, la Finette tournait autour de nous, attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir pâtir les bêtes autour de lui.

Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos montures, et mon oncle alluma sa pipe.

--Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau, Mondine.

Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses et d'autres.

--La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre jour, tu sais, Hélie, me dit la vieille servante.

--Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta mon oncle.

--Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.

--Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point méprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher à vingt lieues à la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille.

--Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.

--Ça veut dire que les messieurs de par ici sont bien bêtes, repartit la vieille: une demoiselle comme ça!

--C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il n'y en a guère à Puygolfier.

--Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise, Sicaire.

--Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!

--Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté sur mes bras pour te connaître. Je sais bien que tu ne regarderais pas à l'argent, tant qu'à la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont jamais été avares; de tout temps, ils ont été de braves gens. Ton grand-père, celui du temps de la grande Révolution, n'était pas des plus tendres, mais c'était un homme franc, juste et courageux comme on n'en voit guère. Ton père et tes oncles étaient bons comme du pain de fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait au grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de son père en plus.

Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin. Nous en fîmes autant bientôt; la Mondine avait mis des draps à un des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle vint me border dans les couvertures, comme lorsque j'étais petit, puis s'en alla après avoir fermé les courtines.

II

Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des hirondelles faisaient leur petit ramage du réveil, et portant mes yeux en haut, je vis le nid attaché à une solive et les hirondelles sur le bord, prêtes à sortir. Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux bestioles, après avoir jasé assez, s'envolèrent par un carreau cassé.

J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent lorsqu'on a l'esprit tranquille, et le corps bien reposé. Le bruit des eaux qui passaient sur l'écluse, me berçait doucement, et je me laissai aller à des rêveries d'autrefois.

Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, jouant au-dessous du moulin sur le bord de l'eau, et faisant dans le sable de petits lacs où je mettais des gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais avec un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller et venir tout étonnées de se voir enfermées.

Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là. C'était alors une belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme dans une pomme. Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux blonds annelés! Elle était venue faire laver la lessive, et comme c'était l'heure du mérenda, elle voulait me faire manger des crêpes. La charrette qui avait porté le linge était là-bas le long du pré du moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec une bonne odeur d'eau de rivière. A l'ombre des peupliers, la servante de Puygolfier avait posé son lourd panier et sa grande pinte, et les lavandières étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que c'était, et comme la demoiselle savait les replier joliment, après avoir épandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller dans un petit pot.

Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à l'ombre, et la demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des mouches.

Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la cour, regardant dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je m'encourus à son avance, et elle me fit grimper sur la pierre montoire du moulin et me prit en croupe, après avoir fait dire à chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous voilà partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des marrons. A la montée des termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été une chose difficile.

Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique, il y avait des affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane en plein bois de châtaigniers. C'était une bien pauvre demeure: les murs étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais chez nous. Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il était éclairé par le jour qui venait de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin, un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse bourrée de paille d'avoine et un méchant couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table, une oulle pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte où la vieille faisait rarement de la soupe. La table était faite avec des planches clouées sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes, une soupière ébréchée en terre brune, une cuiller de fer et une cruche à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans un coin, c'était tout. Quand on levait la tête on voyait le toit de balais. Sous la porte on aurait passé la main. Dans les nuits d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en grognant.

C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivât malheur, de façon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer à l'hospice d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de ça, ni même de venir demeurer dans le bourg.

Les gens de par chez nous la croyaient sorcière, et pas un n'eût voulu la rencontrer le matin en allant à la foire, sûrs que, s'ils achetaient une paire de veaux, ils se seraient écornés, ou, s'ils ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'était pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le père de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il l'apercevait sur la porte de sa cabane, ou dans les châtaigniers, cherchant du bois mort ou des châtaignes, il désarmait son fusil, cornait ses chiens et s'en retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon autour de lui ce jour-là.

Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fîmes notre entrée chez la vieille après avoir attaché la bourrique à un arbre. La soi-disant sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en deux. La demoiselle tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et un verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tête sans la relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa un peu et commença à parler un brin, remerciant de son mieux: que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse, demoiselle!

Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à fait, et elle se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'était du temps du grand-père de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque blanche, une épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait pas d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes dans sa jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés venant d'Auberoche, et ils avaient tout brûlé à Puygolfier, et le seigneur était parti après les Anglais qui allaient au château des Chabannes qu'ils brûlèrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle en joignant les mains.

Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons, et comme nous avions emporté de chez la vieille, une braise avec de la cendre dans un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était bon de manger comme ça dans les bois!

Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la bourrique et nous redescendîmes vers le moulin. Ma grand'mère remercia bien la demoiselle de m'avoir emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.

Une autre fois encore... mais à ce moment mon oncle entra dans la chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est levé depuis un moment; saute du lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te promènera.

Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de vin gris, mon oncle prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis.

A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine d'années, qui touchait un troupeau de brebis.

--Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te voilà ta foire. Et il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.

--Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.

--Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi garde de les laisser entrer dans la coupe jeune.

Cette petite me fit impression par sa figure calme et sérieuse. Sous son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'épais cheveux noirs sortaient de partout. Ses sourcils étaient bien recourbés, et, sous de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance tranquille qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous étaient nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens.

--C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit mon oncle.

--Je ne l'aurais pas reconnue.

--C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec ça plus de raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. Ça aurait été dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque chose. Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser aller ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. Ça m'a couté six écus, mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui montre quelquefois, et lui a prêté des livres de classe, moyennant quoi elle a étudié un peu par-ci par-là, en gardant ses moutons, ou le soir à la veillée.

Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le couvreur, et nous fûmes revenus pour manger la soupe.

Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une mule et sur la jument; mon oncle prit son fouet, et partit pour rendre de la farine aux pratiques.

--Donne-moi la clef? lui dis-je.

La clef, point d'autre explication; mais il savait ce que je demandais. Il tira une clef de sa poche.

--Tiens, et ne dérange rien.

Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, et suivit ses bêtes.

Notre moulin était planté sur la rivière comme un pont. En le traversant, on allait, du bord, à l'îlot formé par le trop plein des eaux du goulet, autrement dit du bief, qui passaient sur l'écluse, et faisaient un bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De l'îlot, on passait sur l'autre rive, par un gué longé de grosses pierres que les piétons enjambaient tandis que leurs bêtes, quand ils en avaient, suivaient le gué.

A l'entrée du moulin était un espace libre, où on attachait les bêtes qui venaient porter le blé à moudre. A l'autre bout, c'était le pressoir pour l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y avait deux chambres où on montait par un escalier de bois. L'une était celle de Gustou, l'autre était à mon oncle, et c'est là qu'il serrait ses affaires et montait de temps en temps quand il avait un moment.

Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la clef de voûte de la porte ronde une raie qu'il avait faite au ciseau. C'était la marque de l'inondation de l'année d'avant. Les eaux avaient monté jusque-là, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement qu'il y avait eu de grandes crûes; notre nouvelle route de Périgueux à Saint-Yrieix, avait été tout abîmée, et les eaux avaient emporté le pont d'Eymet et celui de Mussidan.

Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec force explications sur les dégâts que le moulin avait eus, et toujours avec sa manière lente et tranquille qui me faisait bouillir, je montai vivement l'escalier, et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je mettais la clef dans la serrure.

Pour sûr, la recommandation de mon oncle était bien inutile, car rien n'était rangé dans la chambre. Dans un coin était le lit à quenouilles avec des rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle couchait quelquefois, s'il y avait du monde à la maison. Mais en ce moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil à faire le filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet à colonnes et à quatre portes taillées en pointes de diamant; à l'opposé, une grande table où étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges ou bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à fleurs, étaient plantées des plumes d'oie venant de l'aile de nos bêtes. Dans un coin, le lourd fusil à pierre avec lequel l'aïeul avait fait les campagnes de la République. Aux murs, un shako moins ancien, large du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des vieilles images attachées avec des clous à ferrer les souliers.

A côté de la table, étaient accrochées une peau de bouc et une sacoche à je ne sais combien de poches, brodée de fils de soie et couverte d'une peau de bête sauvage; mon oncle avait apporté ça d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accrochées à des clous, contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un épervier tôt fini pendait d'une poutre du plafond.

Parmi les images clouées au mur, il y en avait une au-dessus de la table que j'aimais plus que les autres. Cette image représentait la Liberté, patronne des Français. C'était une jeune fille de seize à dix-sept ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une petite floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu à un baudrier: qu'elle était jolie!

J'aimais cette chambre de passion étant enfant et jeune garçon, à cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres où on trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en était bondé. Dans le bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle, de vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à mettre la poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des grelots, des boutons de cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet à pierre, un coudouflet à appeler les perdrix, des balles de calibre, des tabatières, des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac qui s'amasse dans les maisons où on ne jette rien. J'aimais à farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh! les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés tous quatre sur le cheval _Bayard_, que de fois je l'ai relu! Il y avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me déprendre. Mon oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'étais encore enfant, j'étais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils donnent, mais plus tard, ç'a été le contraire, en sorte que le peu que j'ai acquis de ce côté, je le dois à ce livre.

Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abîmée, où je cherchais principalement la manière d'attraper les oiseaux, et les affaires de chasse.