Le moulin du Frau

Part 32

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Dans le commencement de l'année 1889, il sentit quelque peine à remuer son bras gauche: encore tant mieux, dit-il, que ça ne soit pas le droit. Il ne sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se réchauffer, de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces grands fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, et il passait ses journées devant le feu, tisonnant avec son bâton, et quelquefois lisant quelques pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma femme ou Victoire, ou la grande Mïette, étaient toujours là, et ça le gardait d'ennuyer. Le soir, nous autres lui lisions le journal, et comme, dans _l'Avenir_, il était souvent question du Centenaire de la Révolution, il disait quelquefois:

--Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au quatorze juillet!

Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République, et les souvenirs de la Révolution qu'il tenait de son père et de son grand-père, lui revenaient à la mémoire, et il nous les disait, s'arrêtant parfois de fatigue, et continuant à les suivre dans sa pensée.

Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce jour-là, c'était fête chez nous, et les droles avaient débarrassé l'auvent des seilles et de la grande oulle, et l'avaient arrangé avec des branches de chêne. Sur la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en face de la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils avaient monté un drapeau. Ce piboul était un mai qu'on avait planté en quarante-huit à mon oncle, lorsqu'il fut conseiller. Comme on l'avait planté avec ses racines, il avait pris, et avait profité beaucoup, de manière que maintenant il était très gros. Dans le temps nous l'avions entouré d'une petite muraille pour le garder d'accident, et depuis, nous l'appelions l'arbre de la Liberté.

Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:

--Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.

Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous le menâmes sous l'auvent, où Victoire avait déjà porté son fauteuil. Une fois assis, il regarda un moment le drapeau qui flottait au vent et puis nous parla ainsi:

--Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe cousus ensemble, mais ces trois couleurs ont fait reculer les Autrichiens et les Prussiens! Il faisait bon vivre et être Français, quand nos volontaires, sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les drapeaux au milieu des bataillons, tambours battant, et quarante mille voix chantant _la Marseillaise_!... Quel temps!... Un de mes oncles fut tué à Jemmapes, et quand la nouvelle en vint à la maison, mon grand-père dit: C'est une belle mort! Vive la République!

Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses souvenirs, puis, voyant le feuillage dont les garçons avaient guirlandé les piliers de l'auvent, il reprit:

--Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est fort comme le peuple... Point de laurier, c'est l'arbre des empereurs, des tyrans... La branche de chêne, c'est la marque du citoyen! Vous m'en mettrez sur ma caisse, quand je serai mort!

Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés mûrs se balançaient doucement, les cigales chantaient après le tronc des arbres, les eaux de l'écluse bruissaient, et on entendait au bourg péter le petit canon que Fournier avait acheté exprès.

Ma femme prit une chaise et vint se mettre près de l'oncle, pour lui faire compagnie, et Victoire en fit autant, ayant son drole sur les genoux. Nous autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, avec sa bonne figure, tandis qu'un petit vent doux agitait un brin sa barbe et ses cheveux blancs.

De temps en temps, il nous disait quelques paroles:

--Cette fois, mes droles, la République a gagné pour toujours... Ils auront beau faire, les nobles, les curés et les autres, ils n'y pourront rien... Je suis content d'avoir vu ça... Mais il y a quelque chose que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez, les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! Mais je suis trop vieux... Vous autres, vous verrez ça. Quelle belle fête, ce jour-là!

Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant les choses d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il pensait.

Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout doucement. D'un jour à l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois, lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois d'octobre, il ne se levait plus que les jours où il faisait beau soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière qu'il allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien, car sa tête était toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas loin.

Il avait demandé qu'on le mît dans la grande chambre, parce que c'était la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des bords de la rivière et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir. Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journée, et ça nous annonçait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, sont près de la mort.

Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait veillé la nuit avec la grande Mïette, chacune la moitié:--Ma pauvre Nancy, je crois que je ne passerai pas la journée... Avant de m'en aller, je voudrais vous voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis François aussi.

On fit comme il l'avait dit. A une heure, François étant arrivé, on se mit à table pour dîner. Le petit bout était contre son lit avec son assiette et son verre; lui était accoté sur des coussins. Fournier était venu avec sa femme et les petits, et quand il s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien bas:--Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne. Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il leur dit:--Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième année... vous laissant heureux... je ne suis pas à plaindre.

Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé avec nous autres une dernière fois. Bernard avait tué des cailles, et on lui en avait fait rôtir une. Après avoir pris un peu de bouillon de poule, il mangea la moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit: Va quérir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble.

Quand le vin fut versé dans les verres, on lui donna le sien, et tous, petits et grands, nous vînmes choquer avec lui. Après avoir bu une gorgée, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les coussins.

--Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas. Ecoute, Hélie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider à s'établir plus tard... fais-je bien?

--Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.

--Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la conscience tranquille... et je vais aller dormir à côté de nos anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi!

--Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de France, de là-bas, d'Alsace... les derniers Prussiens, tu viendras sur ma fosse, et te penchant vers moi, tu me diras:

--Oncle! ils sont partis!

Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment après, il nous dit:

--Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le soleil.

C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin, qui sont communs en Périgord. Le soleil rayait fort, séchant le long de la rivière les regains dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin était arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant de l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait bruire les feuilles de notre arbre de la Liberté qui commençaient à jaunir. Tout à la cime de l'arbre, le drapeau que les droles y avaient monté le quatorze Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout ça un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, bien bas le pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses quatorze ans:

--Viens là, mon Robertou.

Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui dit tout doucement, comme un souffle:

--Chante _la Marseillaise_.

Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout auprès du lit, commença de sa voix claire et tremblante un petit:

Allons, enfants de la Patrie. Le jour de gloire est arrivé!

Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au ciel du lit, une main sur la tête du drole, écoutait en extase.

Lorsque le petit fut à la fin:

Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus!...

l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. En nous approchant, nous voyions bien qu'il n'était pas mort, mais il ne parla plus. De temps en temps il ouvrait les paupières, et, nous voyant tous autour de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant la main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une heure son souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout doucement: il était mort.

Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par le télégraphe; de manière que le lendemain toute la famille était réunie. Sur les quatre heures du soir, l'oncle fut porté en terre par nous autres, mes six garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac et de Génis: aucun d'étranger n'y toucha.

C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert de branches de chêne, comme il l'avait demandé, porté par les siens, les uns en veste blanche de meuniers, les autres en sans-culotte brun ou noir, et, parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à deux galons d'or.

Il n'y avait point de curé. Fournier marchait devant, ceinturé avec son écharpe, et toute la commune suivait nos femmes derrière le cercueil. Après qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout doucement le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté sur la terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici ce qu'il dit, tel que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété pour le coucher par écrit:

«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, de faire de discours sur la tombe d'un homme du peuple, d'un travailleur, d'un paysan. Jusqu'à présent, cet honneur était réservé aux rois, aux grands, aux puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. Il est temps, maintenant que la République luit pour tout le monde, comme le soleil, de prendre d'autres moeurs, d'autres usages et de rendre à nos morts, à ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous, l'hommage qui leur est dû.

«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes chers amis, c'est celui qui est là couché dans ce cercueil que la terre va recouvrir tout à l'heure. Nogaret naquit en 1806, à une époque qu'on appelle glorieuse, parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite des centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, et tuait encore plus d'ennemis, pour rien. Mais son père était un volontaire de 1792; mais un de ses oncles était mort à Jemmapes pour la France; mais son grand-père était un patriote; et dans cette humble maison du Frau on conservait le culte de la République étranglée par Bonaparte. Il fut donc élevé dans la pratique des vertus civiques, et dans des idées de liberté, de fière indépendance et de dévouement à la Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.

«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous la connaissez tous; j'en rappellerai seulement un épisode dont certains de vous ont été témoins, mais que tous savent par ouï-dire. Un jour de décembre, il y a de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené en prison, les mains enchaînées comme un malfaiteur.

«Quel était son crime? C'était un ferme républicain, un homme libre, un bon Français, et c'en était assez en ces temps maudits.

«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de décembre 1851 et de juillet 1870 est en horreur à tout citoyen, à tout patriote; tandis que sa mémoire est exécrée des mères dont il a fait tuer les fils, et des Français que son crime a arrachés à leur patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse une commune entière.

«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour nous tous. Il est bon de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austère, arrive aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable, à l'heure de la mort!

«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du pouvoir. La tombe égalitaire n'admet point de privilèges, et les cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette heure, nous avions le choix entre la renommée sinistre du dernier Bonaparte et celle du pauvre paysan, qui est là dans ce cercueil, nous n'hésiterions pas; nous voudrions que notre mémoire fût bénie et honorée comme celle de Nogaret.

«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême s'adresse-t-il moins au prisonnier de Décembre, au bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au voisin obligeant; cela se peut. Notre éducation civique a été mal faite; la noble indépendance de nos pères de la Révolution a été ridiculisée; leur désintéressement oublié; leur héroïsme bafoué; leur simplicité égalitaire taxée de grossièreté; enfin le souvenir des grandes actions de la génération révolutionnaire tant calomniée, s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements qui se sont succédé et les prêtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des sujets et non des citoyens.

«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret nous enseigne. Il ne s'est pas contenté d'être un homme probe et juste, il a encore été un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié dans le cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de l'homme envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanité et de fraternité, il y a d'autres devoirs essentiels à remplir, qui sont ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que l'intérêt privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments s'est affirmée il y a quelques années d'une façon éclatante: on lui proposait de lui faire donner une pension comme victime du Deux-Décembre; il répondit:--Je suis content d'avoir souffert gratis pour la République!

«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance, tel il a vécu, tel il a été jusqu'à la fin. C'est aux accents de la _Marseillaise_ qu'il s'est endormi du dernier sommeil.

«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi républicaine dans laquelle Nogaret a vécu, et dans laquelle il est mort, nous soutienne jusqu'à notre dernière heure; et puissions-nous mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»

Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout, les yeux enflambés de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis. Ses paroles simples et mâles leur répondaient dans le creux de l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures peut-être, car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme et l'esprit de sujétion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté sévère de ce prêche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en retard sur des choses, ça n'est pas sa faute, c'est son malheur; mais patience, avant peu, il sera la véritable force du pays, en tout et pour tout.

Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée de terre et la jeta sur la caisse en disant:--Adieu Nogaret! tu as bien vécu, repose en paix! Et nous autres après, nous fîmes comme lui:--Adieu, oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là vinrent aussi jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes à genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une prière, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.

XIII

Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit, petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne sais si les autres valent mieux.

Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la demoiselle Ponsie.

Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant, sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.

Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien, en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon coeur.

Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme dans toute ma vie; elle est la seule.

Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants: c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.

Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin, soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus petite commune du département, qui est je crois celle de Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants avec les femmes et les petits enfants.

La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il a porté son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a payé sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les premiers des biens.

Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui se moquent de nous, quelquefois.