Part 31
Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me semblait que M. Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il n'eut plus peur de perdre le pain de sa famille, comme du temps de Lacaud, il fut à son aise pour enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs devoirs envers le pays et envers leurs camarades; pour leur apprendre l'histoire du peuple, et des paysans surtout, qui était totalement ignorée, vu que les historiens, presque tous jusqu'à nos jours, n'ont en souci que des rois et des grands personnages. Pourtant, pour nous autres paysans, c'est plus attachant de connaître la condition de nos pères aux différentes époques, que de savoir ce qui se passait à la cour. Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de près, il se trouve que sous les apparences de prospérité dont parlent les flatteurs qui écrivaient jadis l'histoire des rois, la misère des peuples était grande. Les fêtes royales et les habits dorés des seigneurs faisaient trop oublier les guenilles et la vie misérable des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais rien vu de plus beau que la cour de Louis XIV, et rien de plus minable que le peuple de son temps, surtout vers la fin de son règne. Et c'est bien vrai ça, car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes, qui faisaient toucher du doigt et voir à l'oeil l'état malheureux où étaient réduits nos pauvres ancêtres en ces temps-là.
Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est qu'il ne se croyait pas lié par les dires rabâchés depuis longtemps. Il faisait très bien voir que du temps de Henri IV, le paysan n'était pas plus heureux que sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la poule au pot aux paysans,--_la poulo, canard d'Henricou_, comme dit Clédat, de Montignac,--les faisait bellement massacrer lorsque, mourant de faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats, écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur faisait prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin que ça se passait, c'est dans notre pays même; mais qui connaît les pauvres Croquants du Périgord? La plupart des historiens n'en parlent guère, que pour faire des brigands de ces malheureux soulevés par la désespérance.
Les histoires anciennes sont pleines de menteries, disait M. Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit que Henri IV était un roi populaire, n'ont pas consulté le peuple. Ce gascon, grand prometteur, mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si aimé que ça chez nous. Et la cause en est dans le vieux souvenir plein de rancoeur de la répression des Croquants; dans celui de sa cruauté pour les pauvres braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont toutes les veines avaient saigné à son service.
On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson de Biron, sans abominer l'ingratitude monstrissime de Henri IV. C'est tellement vrai, qu'il était défendu de la chanter autrefois; cinq bourgeois de Domme furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour l'avoir chantée dans une auberge, et encore elle fait quelque peu son effet.
Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres gens du Périgord, et pendant longtemps on n'a pas fait la fête de saint Louis dans nos églises, parce qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore aujourd'hui on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère d'enfants de paysans appelés Louis.
Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa bonté, citer de ses traits de clémence et de ses mots, aimables; ce n'était en fin de compte qu'un rusé gascon, bon quand ça lui était utile, et méchant sans miséricorde quand il y trouvait son intérêt.
C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux enfants des paysans, aux descendants de ces Croquants maltraités par Henri IV, les nobles et les historiens, la vérité sur leurs ancêtres et vengeait leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les époques; pour les temps des comtes de Périgord et des seigneurs pillards qui rançonnaient sans pitié les, paysans et leur faisaient subir des traitements barbares, et pour ceux des guerres de religion où le pauvre paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à tour par les papistes et les parpaillots.
Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, les yeux lui flambaient: on nous a apitoyés dans les histoires sur sa mort, disait-il. C'est vrai que Guise l'a fait lâchement assassiner, mais en fin de compte, ce n'était qu'un brigand tué par d'autres brigands.
Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir que, sous prétexte que les paysans du côté de Mensignac, de Tocane et de Saint-Aquilin, avaient aidé l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes provençales à Chante-Céline, près de Fayolle, en 1568; lorsqu'il traversa le Périgord venant du Limousin, il massacrait tout sur son passage; on ne voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit tuer de sang-froid _deux cent soixante paysans_, après les y avoir gardés tout un jour!
Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher catholique? Qu'on nous laisse donc tranquilles avec ce brigand hypocrite, sa barbe blanche et son cadavre jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion pour ses malheureuses victimes, pour ces deux cent soixante compatriotes, parmi lesquels nous avions peut-être des ancêtres!
A propos de ces rois qui font si bonne figure dans certains livres, je me souviens qu'un dimanche sur la place, il nous fit bien rire. Voyez-vous, qu'il faisait, quand on regarde de près notre histoire, on est de l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais, père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en vois aucun de bon!
Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur, car moi je parle à l'ancienne mode, fut réglée, Fournier s'occupa de l'école et des chemins. Il fallut emprunter pour ça, mais quand on vit de belles salles de classe où les enfants étaient à l'aise, et les chemins bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne heure; nous voyons maintenant que notre argent est bien employé.
On pense bien qu'au Frau nous étions contents de voir les choses marcher comme ça, et d'autant plus que c'était notre gendre qui faisait tout. On ne pouvait pas dire que nous avions les préférences, puisque notre chemin avait été radoubé le dernier, et on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions à nous faufiler partout, puisque nous n'étions rien. Mon oncle avait depuis quelques années renoncé à être du Conseil, disant qu'il fallait faire place aux jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon gendre en était.
Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était comme dans la commune, tout marchait bien. Les droles venaient à souhait. François, qui était né en 1860, avait tout près de dix-neuf ans, et c'était un fier garçon qui nous aidait bien au moulin et partout. Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins et commençait aussi à s'occuper: les deux derniers allaient encore en classe.
Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passés, mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser. Les droles lui disaient toujours:--Oncle, repose-toi, tu as assez travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les écoutait, et s'asseyait par là au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et d'autres, mais ayant soin que ce fût quelque affaire propre à les instruire ou à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il dévalait jusqu'au bourg pour voir les anciens.
Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois bien qu'elle avait quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle était toujours vaillante, active, avisant au bien-être de chacun et de tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:--Vous n'êtes jamais allée à Périgueux? ou bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici, ou là? et elle leur répondait:
--Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de moi.
Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes étant toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison; il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque méchante affaire qui s'en mêle.
Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais tranquillement sur ma mule, jambe de ça, jambe de là, regardant devant moi notre maison, dont la cheminée fumait, les termes au-dessus avec leurs bois châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque étant à un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur nos vignes de la Côte, et là, au milieu, je te m'en vais voir une place ronde, grande comme un sol à battre cinquante gerbes, où les feuilles étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui étaient franchement vertes. Ça me donna un coup dans l'estomac: c'est la maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ouï dire que dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre dans l'idée qu'elle viendrait jusque chez nous.
Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie, marquée par cette tache ronde qui d'année en année allait s'élargir comme l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis d'arriver chez nous tout ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir mis la mule à l'écurie, je montai à la maison, et après m'être lavé les mains, je m'assis à table pour dîner avec les autres. Moi, je déteste tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on connaît quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'étais tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus mangé un morceau lentement, pensant en moi-même à ce gueux de phylloxera, Hélie me versa à boire un plein gobelet de vin.
--Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager, car bientôt nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes.
--Comment! que dis-tu? firent-ils tous.
--Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure. Dans nos vignes de la Côte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera mort.
--Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques barriques de vin, il nous faudra en acheter.
--Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là, on aura trouvé un moyen de guérir cette maladie.
--Il ne faut pas compter là-dessus, répondit l'oncle, il y a quinze ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils ne l'ont pas trouvé.
--Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre aîné.
Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année d'après nous ne fîmes pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que les vignes malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et puis l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Côte, car la vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, résista un peu plus, mais au bout de trois ans elle était comme l'autre: en tirant sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.
Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps où il n'y en aurait plus du tout: et puis, afin de le ménager, on fonça de la vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'année. Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille.
La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens âgés. Peut-être si nous étions sages, devrions-nous faire comme elle, et porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il y aurait de mieux, ça serait de regarder tranquillement les accidents et de tâcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse. Mais voilà, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des inconvénients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de ce souci ont encore dans les yeux l'espérance, qui trompe souvent, comme les feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en attendant, les fait marcher joyeux.
Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette. Il n'y avait que mon oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant de coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer, joint à ça que l'on dit que le vin est le lait des vieux.
Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une permission et vint nous voir sans nous avoir écrit. Il descendit du chemin de fer à Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'être nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras au soir donc, nous étions à souper, quand nous entendons japper la Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte: Bernard! Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut à sa mère et l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fière de son drole et heureuse de le revoir, avait les yeux mouillés. Après la mère ce fut le tour de la belle-soeur Victoire et puis nous autres. Quand il eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit une assiette à côté de sa mère et il s'assit à table. Tout en mangeant, on lui fit fête à cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il allait se préparer pour une école où vont les sous-officiers, afin de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir de ce que j'ai appris à Excideuil, et je tacherai que vous ne plaigniez pas l'argent que je vous y ai mangé.
Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait grande joie aux petits, et à nous autres, ça nous faisait quelque chose aussi. Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.
--Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-être commandant ou colonel; sous la grande République, il ne manquait pas de fils de paysans montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en aller.
--Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et bien en santé, vous le verrez mieux que ça.
--Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je ne suis plus qu'une vieille lure.
--Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne l'a été, Dieu merci, et il faut espérer que personne ne le sera de longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et il se gâterait. D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le père le veut, je vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les galons de Bernard.
--Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.
Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la santé du sergent-major.
Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et le mardi Fournier vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous étions treize de la famille en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La grande Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous bûmes de bons coups, comme si jamais de la vie on n'eût ouï parler de phylloxera. L'ennui des premiers temps était un peu amorti, et après avoir attendu inutilement la guérison des vignes, nous nous prenions maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire, comme de fait ça arrive.
Quelques années se passèrent comme ça, sans rien d'extraordinaire au Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de métayers, et mes garçons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs, c'était toujours notre même train de vie d'autrefois; aussi je ne rapporterai pas des choses journalières pareilles à d'autres dont j'ai parlé déjà, ne voulant pas, si je puis, rabâcher encore. C'est bien assez que j'aie raconté des affaires qui, probable, n'intéresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé dans le temps chez nous; je me souviens très bien de toutes nos anciennes affaires; mais pour celles d'hier, de l'année passée, d'il y a deux ans, même dix ans, je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois je suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai donc seulement les choses marquantes pour nous.
En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait déjà un garçon aurait tant aimé une fille, et Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu un mâle; mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on veut.
A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans un régiment qui était à Brive. Ça fut une grande affaire chez, nous, et bien des gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand état de toutes ces félicitations, parce que je sais que parmi les complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.
Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à la maison et à la Fayardie, comme bien on pense, et nous étions tous glorieux du cadet. Lui était plus raisonnable que ses frères, et le lendemain de son arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se mit à chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé à l'école. Qui l'aurait rencontré dans les bois sans le connaître, avec une groule de veste et un méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement se montrer à Excideuil, comme ça aurait été pardonnable de le faire, preuve que la gloriole ne lui tournait pas la tête.
L'année d'après, François se maria avec la fille d'un meunier de sur la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-père, que j'avais connu dans le temps, à la noce de mon cousin de Brantôme. François entrait chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques. Ils n'étaient pas riches si on veut, mais avec ça la fille n'était pas un mauvais parti, parce qu'elle était pour lors seule de famille, son frère étant mort l'année d'auparavant.
En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances. Il nous naquit un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui s'appelait Clara, en eut une aussi.
Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit perdre près de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour cent, deux ans et demi après: le reste se mangea en frais, comme c'est de coutume.
Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui était bien une drole tout à fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus vite et je lui en parlai. A la première parole il me confessa la vérité: cette fille lui convenait, et avec notre permission il voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se mettre dans la misère, les enfants venant; que dans la vie on ne pouvait pas toujours suivre ses goûts; qu'il fallait penser à l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses charges et qu'il était bon de se mettre en mesure de les supporter.
Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas tant calculé que ça pour prendre ta mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça, c'est vrai; mais moi j'étais dans une autre position que toi, mon pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mère, et assuré de plus de l'avoir de mon oncle.
Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en ce que je disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant l'avenir assuré, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se marieraient pas. Quant à lui, il se sentait force et courage pour nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un peu.
Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas prendre un caprice passager pour une amitié solide.
Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu qu'il était de ne rien faire sans mon consentement.--Ecoute, lui dis-je, puisque c'est comme ça, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça n'est pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu tireras d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans les grandes usines; tu apprendras là quelque chose qui pourra te servir à entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire, ou bien à Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver.
--J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu as raison, je partirai quand il le faudra.
Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries d'autour de Périgueux, et il lui fallut aller du côté de Ribérac.
C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son travail et sachant se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il fut là-bas, son bourgeois prit confiance en lui, si bien que l'année d'après, il lui augmenta ses gages.
Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère était veuve, et elles étaient si pauvres que ma femme en avait compassion; et, voyant cette fille rester sage pendant un an que notre drole fut là-bas, sans parler à personne, elle l'affectionna, et en cachette, pour ne pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le linge pour monter son petit ménage. La noce se fit au Frau, bien entendu, et puis après Yrieix emmena sa femme.
Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui montent et d'autres qui descendent. La Nancette avait pris un homme riche, Bernard était officier, et le pauvre Yrieix, lui, était garçon dans une minoterie. Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire en pension et leur donnait des idées sur des choses dont la femme d'Yrieix n'avait jamais ouï parler; de manière que plus tard, les cousins germains, fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se rencontrer, il y aurait eu tant de différence entre eux qu'ils ne se seraient jamais pris pour parents. J'imagine que beaucoup de gens pauvres, qui portent le même nom que des familles riches, proviennent de la même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou se sont ruinés, tandis que les autres faisaient fortune.
Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux ans passés, et il était toujours en bonne santé. Sa barbe et ses cheveux étaient blancs comme neige; mais au demeurant il n'avait point de grandes infirmités, entendant bien, lisant sans lunettes et marchant encore avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois des douleurs. Son ami Masfrangeas était mort il y avait un an, et il disait quelquefois que ça serait bientôt à son tour.
--Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à coups de bonnet de coton!
Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux que de leur dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure vérité pour mon oncle, mais, à cet âge, il ne faut pas grand'chose pour les déranger.