Part 30
Nous lui avions dit de chercher une place à la fin de son année, mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, nous en pâtissions. Quand ma femme était là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît son travail, et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y étant pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas à faire aller les maisons, et ça se voit là où il n'y a pas de femme.
Dans le temps que ma femme était chez notre gendre, la demoiselle Ponsie tomba malade, d'une petite fièvre lente qui la fatiguait beaucoup. J'y montai aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans le grand fauteuil où était mort son père. La pauvre était toute pâle avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants comme des chandelles. Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit que cette fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la famille de Puygolfier finissait, avec la terre.
La grande Mïette qui était là, lui dit:
--Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez; mais demain, je ne vous lèverai pas, vous direz ce que vous voudrez.
--Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre Mïette, ce sera toujours la même chose.
En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument pour dire au médecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et il ordonna force remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier, heureusement, car la pauvre Mïette avait bien bonne volonté, mais elle n'était pas des plus rusées, et il lui fallait quelqu'un pour la commander, autrement elle ne savait plus où elle en était.
Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la pauvre demoiselle mourut trois semaines après. Ce que c'est que de nous! quand je la vis sur son lit, devenue à rien, la figure comme de la cire, la peau collée sur ses mâchoires, tous les os paraissant, je me pris à penser à la belle fille qu'elle était, quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout petit, et même lorsque j'avais été avec elle, voir à Prémilhac la femme de son ancien métayer nouvellement accouchée. Ses yeux bleus autrefois si beaux et si aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses lèvres, jadis rouges et un peu épaisses, étaient violettes et comme desséchées; ses joues fraîches où on voyait transparaître le sang, étaient réduites à une peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses jusque sur la poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de cheveux gris plaqué contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les larmes m'en vinrent aux yeux.
Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scellés, en cas qu'il y eut des héritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de sa famille à ce qu'elle nous avait dit, était un cousin qui s'était perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le bien appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle n'en avait plus que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'était pas compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait guère la peine. Au reste, à la levée des scellés, le juge trouva un papier en manière de testament, où elle donnait à Nancette le meuble qui était dans sa chambre, et à nous autres tout le reste, à l'exception d'un lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite lingère pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder après elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus à un encan, où les étrangers se moqueraient de ses misères...
En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me toucha le bras:
--Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voilà toute seule à cette heure, ne sachant où aller. J'ai bien à toucher de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un à qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne peux pas vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque vous ne gardez pas cette chambrière que vous avez, prenez-moi, vous me rendrez service; voyez, je suis à cette heure comme un pauvre chien qui a perdu son maître!
Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant dans les cinquante ans déjà, grande et forte comme un homme, et taillée à coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur.
--Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; la Margotille s'en va à la fin du mois, son année finie; tu n'as qu'à venir à ce moment: Jusque-là, tu garderas là-haut. Quant à ce qui est de tes loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent pas.
--Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien, Nogaret.
Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, et mon gendre entra en possession de Puygolfier.
Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir Fournier acheter le château et le morceau de bien qui était autour. D'un côté, j'étais content qu'il eût tiré la demoiselle de peine, mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire le Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, d'avoir des petits-enfants, qui, naissant au château, se seraient peut-être figurés qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient, possible, méprisé mes autres petits-enfants du moulin. Supposé que ça aurait été trop nouveau pour mes petits enfants, ça aurait été peut-être mes arrière-petits-enfants. Ces choses se voient tous les jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans le château où leur grand-père portait la farine. Si encore ayant fait fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme une maladie, tout de suite ils cherchent à se faufiler dans la noblesse, et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du Sablou, ou ailleurs.
Quand je vois de ces:
..... _parvenus entés sur les nobles_,
faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a! j'ai toujours envie de leur crier:
--_Touche ton âne mon Coulou!_
Pour en revenir, j'avais bien raison en général, mais j'avais tort en ce qui était de mon gendre. Mon oncle à qui j'en parlais un jour, me dit qu'il n'y avait pas à craindre cette affaire; que celui qui avait quitté son état pour le motif que nous savions, et qui avait épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était pas homme à agir par gloriole.
Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'était pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui était grande, propre, bien arrangée, et au milieu de son bien. Tout ce qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui semblèrent curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets piqués des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout ça ne lui coûta pas bon marché à mettre en état de servir. Le mobilier de la chambre de la demoiselle qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas, parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après sa mort; celui-là était le mieux en état; les fauteuils et les chaises avaient des pieds contournés, étaient peints en blanc, et l'étoffe était de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le même genre, une commode ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et il nous donna des livres pour les droles.
Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que les cuillers et les fourchettes d'argent avaient été vendues.
Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux papiers, et il s'entendait bien à lire tous ces vieux actes auxquels nous ne comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, aux seigneurs de Puygolfier, et que c'était un moulin banal où toute la paroisse devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la chapelle de Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et les rentes qui étaient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la Révolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain avait vécu, lui qui était si fier de sa noblesse, il aurait été bien estomaqué en le lisant.
Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, mousquetaire du roi, vendait à Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du marquisat d'Excideuil, les château, terre et seigneurie de Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq années. Pour le reste, c'est-à-dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de plusieurs obligations, consenties par le vendeur, à feu Jeannet Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, et père dudit Guillaume.
On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prétendue descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais, au surplus, aucun d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y avait longtemps que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffés sur les anciens, étaient nobles de fait et regardés comme tels partout dans le pays.
Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il y avait de mieux à faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait partout; rien que pour les réparer, ça aurait coûté plus de mille écus. Le dedans était tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui aurait voulu remettre tout en état.
XII
Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je pensais en moi-même que mon aîné Hélie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait temps de l'établir. Mais c'était une affaire qui demandait réflexion. Pour que le drole pût garder comme aîné la propriété et le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque chose, à seule fin de pouvoir payer à ses frères leur part, quand, moi n'y étant plus, ils viendraient à partager. Il devait, comme je l'avais dit à Fournier, leur revenir à chacun dans les trois mille francs, et comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille francs que l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y avait le petit bien du Taboury qui valait tout près de deux mille écus, et qui pouvait se vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mère Jardon était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille francs dans leur devantal, ça ne se trouve pas tous les jours dans le pas d'une mule, comme on dit.
D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance, aucune idée pour une fille plutôt que pour une autre; il allait bien comme ça dans les frairies danser et s'amuser, mais rien de sérieux.
--Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux à son âge, ça n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin d'être tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là il pourra se trouver quelque bon parti pour lui.
Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le tic-tac du moulin; ça ne changeait guère. Pour ça, mon oncle se faisant vieux ne se mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil, où nous avions affermé un endroit pour mettre le blé, la civade, ou le blé rouge qui nous restait d'un marché à l'autre. Les jours où je n'étais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous deux nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés d'aller en route tous les deux, mon oncle restait à regarder de la marche des meules, et il apprenait le métier à François qui avait ses quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait quand il était là, mais il allait souvent dehors pour faire des arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait connaître.
D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il tira au sort et amena le numéro quatorze.
--Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous fûmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien pour te faire exempter.
--Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et être bien sain de partout.
La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un peu, la pauvre femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde autour d'elle, pour être sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il faut bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons cherchent une position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, ça marche comme ça: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va au régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas malheureux.
Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard nous dit qu'il avait envie de devancer l'appel pour choisir son régiment. Puisqu'il était forcé qu'il partît, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il alla dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un de ses camarades du collège.
Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier un jeudi à Excideuil, comme il sortait de porter des actes à l'enregistrement, et il m'engagea à prendre une demi-tasse. Tout en buvant le café, il me dit:
--Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre aîné, est-ce que vous ne pensez pas à le marier?
--Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier, il faut être deux, comme vous savez, et je crois qu'il n'a d'idée sur aucune fille.
--C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille qui a bien, du côté de sa défunte mère, une dizaine de mille francs, et qui, du côté de son père, en aura bien trois ou quatre. Ils sont deux enfants dans la même maison; la fille est la cadette. C'est une bonne drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; et puis élevée en bonne campagnarde: chez elle sont tout à fait de braves gens; qu'est-ce que vous dites de ça?
--Je dis que pour la position, ça nous irait assez; mais il faudrait aussi que la fille convînt au drole, ou pour mieux dire qu'ils se convinssent tous deux.
--Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le jour de notre ballade, le premier dimanche d'août, la petite y sera et il la verra; si elle lui convient, alors nous en parlerons plus amplement.
Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux à Saint-Germain, emportant un beau plat de poisson pour M. Vigier. Hélie avait pêché la nuit pour le prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin, après être resté deux ou trois heures au lit, il avait été piquer sa tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien comme l'eau fraîche pour vous réveiller.
M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui ne faisait pas de fla-fla, mais qui arrangeait bien les affaires, et sûrement. Quand on lui portait de l'argent à placer, il le serrait dans son coffre, et lorsqu'il avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait une obligation. S'il ne trouvait personne et que les gens voulussent reprendre leur argent, il leur rendait les mêmes écus, dans le même sac, lié avec la même ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on plaisante ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme aujourd'hui, passer aux assises.
Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne mode. Dans l'étude il y avait un coffre, de même forme que nos anciens coffres, mais tout en fer, avec un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque le couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un grand cabinet; et, avec deux tables massives et cinq ou six chaises paillées, c'était tout le mobilier.
Toute la maison était dans le même genre de l'étude; on n'y voyait point de ces meubles nouveaux, que l'on trouve maintenant chez tous les gens un peu cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était telle qu'il l'avait reçue de son père en prenant l'étude, il y avait quarante-cinq ans, et les meubles et tout; c'était solide encore, et le notaire aussi, qui était un bon homme tout à fait, et pas fier avec les paysans.
Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de petits cailloux qui faisaient des dessins, la servante était en train d'arroser un dinde qui tournait devant le feu, par le moyen d'un tournebroche qui faisait grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:--Ha! le Monsieur sera content. Donnez-le vitement que je l'appareille, et en attendant, tournez vous autres vers le feu.
Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était dans l'étude parlant avec des gens, vint avec Girou:
--Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment que ça va? fit-il en me secouant la main.
--Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous aussi?
--Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix ans; je n'ai pas à me plaindre pourvu que ça dure. Ha! vous avez porté du poisson; c'est une bonne idée: vous allez voir, dans une petite minute nous déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette, trempe la soupe.
Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier, Girou et nous deux. Mme Vigier était morte depuis une quinzaine d'années, et, de deux enfants qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le fils était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; mais il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il y était, et on disait qu'il avait cassé déjà beaucoup de pièces de cent sous à son père, qui ne parlait guère de lui, tant ça lui faisait de peine.
Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et M. Vigier, avisant trois filles qui se promenaient, les arrêta.
--Voyons, laquelle de vous autres qui veut se marier?
--Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit une grosse délurée, et elles se mirent à rire.
--Oui, c'est entendu; mais il faut passer par rang d'ancienneté: voyons, quel âge avez-vous, vous autres?
Quand elles eurent dit leur âge:
--Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon exemple; te voilà majeure, il est temps d'y penser.
--Mais j'y pense, Monsieur Vigier!
--A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer le contrat: je suis bien vieux, mais ce jour-là je ferai ma barbe de frais pour prendre mes droits.
--Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.
--Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette drole, et puis elle n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?
--Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point déplaisante.
--C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter le manger à son monde et que le soleil l'a crâmée. Depuis la mort de sa mère, c'est elle qui tient la maison; ce sera une bonne femme de ménage.
Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons de sa connaissance et ils allèrent danser. A ce qu'il paraît qu'il dansa avec Victoire et qu'ils se convinrent, car depuis, tous les dimanches, il s'en allait à Saint-Germain pour la voir.
La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le contrat d'Hélie comme il avait passé le mien. C'est au carnaval de 1877, qu'ils se marièrent. Pour la noce de son frère, Bernard demanda une permission et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois, quoiqu'il n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.
Quand les nores viennent dans les maisons où il y a encore leur belle-mère, il advient souvent qu'elles ne marchent pas d'accord. Ça se comprend: les femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement de la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes qui arrivent, ont d'autres idées, et voudraient faire à leur mode. Heureusement Victoire avait bon caractère, et ma femme était si bonne, qu'elle cherchait toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles s'entendirent bien.
L'année se passa comme ça, tranquillement, sans aucune chose qui vaille la peine d'être marquée. Mais quelque temps avant la Noël, Fournier vint nous trouver et nous dit que, les élections pour les conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement du mois de janvier 1878, il avait idée de faire une liste contre celle de M. Lacaud, pour tâcher de le déplanter. D'après des choses qu'il avait ouï dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.
--Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un grand bien pour la commune, car tant qu'il sera là nous resterons en arrière des autres, et il ne faut pas compter qu'il se retire de bonne volonté.
Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages avec Roumy, Maréchou, le fils Migot, et tant nous prêchâmes les gens qu'en fin de compte la liste de mon gendre passa toute, à une majorité de trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant à lui, il ne lui manqua que vingt-deux voix pour les avoir toutes.
Après que le résultat fut connu, tout le monde vint toucher de main à Fournier. Ceux qui avaient voté pour la liste de M. Lacaud, ne pouvant faire autrement, étaient tout de même contents de n'avoir plus affaire à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, de crainte qu'il ne leur en voulût; mais ils se trompaient sur son compte, il n'était pas un Lacaud.
Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à s'occuper des affaires de la commune, et ça n'était pas sans besoin, car le régent que M. Lacaud avait mis pour secrétaire, tenait mal les papiers et les registres. Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé mes droles dans le temps, et il ne convenait pas à mon gendre ni guère à personne, parce qu'il n'apprenait rien aux enfants, était trop souvent à l'église et dans la sacristie, et pas assez à sa classe. Et encore, quand il y était, il faisait faire plus de prières et chanter de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier, ne voulant pas le faire partir sans le prévenir, lui dit de demander son changement, ce qu'il fit, et on l'envoya dans le Sarladais, par là du côté de Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de lièvres.
Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint trouver Fournier pour revenir chez nous, ce qui eut lieu, parce que mon gendre le demanda expressément.