Le moulin du Frau

Part 3

Chapter 34,075 wordsPublic domain

Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment, dans une bassine à faire les confitures, faute d'un bol assez grand. Et la quantité ne faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait commandé tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux.

Tandis que nous buvions en trinquant à chaque verrée, j'appris plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait été ainsi baptisé, parce qu'un jour dans la classe, le régent lui ayant demandé comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait répondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et lui avait valu une bonne gifle.

Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais yeux, il n'avait pu apprendre de métier. Faut y voir, pas vrai, pour taper sur une enclume, pour équarrir une pièce de bois, ou monter sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il s'en était allé à Bordeaux, travailler sur le port où il gagnait sa vie au jour la journée. Puis un soir à une foire de mars, il était entré sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'était essayé, et ma foi il s'était laissé embaucher.

Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou guère ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un café où il allait, à Beaucaire, pendant les foires, s'était amourachée de lui et l'avait suivi. Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses petits bijoux, et ils avaient acheté une voiture et monté une baraque. Ah, c'était une crâne femme, qui faisait marcher tout son monde d'hercules à la baguette; et c'était elle qui tenait la bourse, et ils avaient cent pistoles de placées chez un notaire, dans son pays là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a six mois, retirer cent écus pour acheter un autre cheval, le leur étant crevé à Orléans. Mais tout de même, cette vie ne lui allait pas trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume, ou quelque chose comme ça, à Excideuil, ou par là, tranquille avec sa femme...

--Alors, tu es marié? dit Poncet.

--Derrière la mairie!...

Et ils se mirent à rire tous.

Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais à dormir sur la table, et je n'en entendis pas plus long.

Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés devant nous, deux agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement: Allons, Messieurs, il est minuit passé, il faut s'en aller.

--Pas avant d'avoir trinqué ensemble.

--Ha! té! c'est vous Poncet.

--Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions un peu. Bourgeois, deux verres!

Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux sergents de ville. Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui poussait de grosses bouffées d'un gros cigare de contrebande, et s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de canne pendue par un cordon à un bouton de sa capote, et il bourrait sa pipe; c'était un bon gros vivant qui riait toujours. Ils étaient rouges tous les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de cafés et d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros répondit:

--Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il est en permanence à son bureau, et il faut que nous allions au rapport après notre tournée.

--Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher les gens de se rafraîchir, que diable!

Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre verre, et enfin nous sortîmes avec les agents.

Après que tout le monde se fut bien secoué la main, mon oncle me dit:

--Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Après ça, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous rentrerons déjeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons pour chez nous.

Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montâmes l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de réveiller ta mère.

Après nous être vitement déshabillés, nous nous couchâmes dans le même lit, car nous n'en avions que deux à la maison. Je songeai un peu à la jeune géante, et je m'endormis.

Le lendemain matin il fallut voir les écuries des marchands, et enfin, vers les dix heures, nous voici derrière la mule en question. Ce qu'il fallut de temps pour faire le marché, et de jurements, et de sacrements du maquignon, de coups dans les mains à tour de bras, histoire de se mettre en train, ce serait trop long à dire. Enfin, un accordeur vint là, qui fit couper la différence, mais ce ne fut pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre, mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrière son dos. Oh! il ne taperait pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en coûtait trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une bête comme ça! douce comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet sur la croupe de la bête qui tressautait.

--Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main!

--Non, ferai pas! le diable m'écrase!

--Donnez-la! je vous dis! allons foutre!

--Non! non! Je ne peux pas, là!

Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler une médecine.

Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire taper.

--Tapez là! tapez là, je vous dis!

--Mais vous me saignez! criait le maquignon.

Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait juré à le voir qu'il était contraint et forcé.

Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à voir faire le marché, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez! moitié de son gré, moitié par force à ce qu'on aurait dit, il tapa: tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il conclut seul le marché par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon oncle en disant:

--Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai banqueroute, c'est sûr.

Après le marché, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_, avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table trente-cinq pistoles en écus de cent sous qu'il tira d'une ceinture en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais mon oncle se mit à rire, et se leva après avoir trinqué encore un coup.

La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument. Les deux bêtes furent bien soignées et après il fallut aller déjeuner.

En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta chez Coustou pour une casquette.

M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui était canonnier dans la garde nationale. Je ne sais pas si ça venait du canon, mais il était sourd comme un pot. Comme les gens sont sans pitié pour les infirmités des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant près de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne s'était pas aperçu que le coup était parti, et avait demandé au porte-lance:

--Ça a craqué, petit?

Mon oncle lui cria:

--C'est pour une casquette!

--Ah, bien!

Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.

--Non! une casquette! une casquette de meunier!

--Ah! diantre!

Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt guidé par le doigt de mon oncle, qui lui montrait les objets à travers les vitrines, mit sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une semblable de forme à celle de Louis XI, dans les petites histoires de France des écoles de ce temps-là.

--Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va à l'affût des canards.

Après déjeuner, ma mère me remit mon petit paquet avec force recommandations. Puis l'ayant embrassée tous les deux, nous fûmes à l'écurie, où mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela fait vitement, car les bastines ça va à toutes les bêtes, revenir prendre la jument. Enfin, la dépense d'écuriage étant payée, avec une bonne étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise. L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et nous voilà partis.

De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît peur à la jeune mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville. Devant la Préfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à son bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt, je l'ai bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes de Poncet, que d'aller voir des assassins avec des figures de cire.

En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur la tête, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa fenêtre comme une effrontée:

--Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!

--Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se retourner.

--Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence.

--Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça à tous ceux qui passent.

Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voilà hors de la ville sous la terrasse de Tourny. Il reste à passer les tanneries de l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.

Les montures bien soignées, marchent d'un bon pas, et le chemin se fait. Voici Trélissac et la maison de M. Magne, bien petite et simple à côté du château d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel de Trigonant et Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa façade blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, à la rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était la villa de Boulogne dont parlent nos anciens.

Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos bêtes s'en allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres, et moi je l'écoutais comme un oracle. En passant le long du parc des Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de donner, avec le château et la terre, au petit-fils de Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle coupa une branche pour émoucher sa mule que les taons tracassaient. Le temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, et un bon petit vent mouvait les blés dans la plaine comme les vagues d'un lac.

Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une grande maison isolée. Les contrevents sont fermés et à moitié pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et sales.

--Voilà la maison du Diable! dis-je.

Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait été obligé d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantômes, sur le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de chaînes. Il y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé d'y habiter. Le dernier, c'était un capitaine en retraite qui n'avait peur de rien, comme un homme qui avait sauvé sa peau de la retraite de Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la première nuit, s'était enfermé tout seul dans la maison. En se couchant, il avait mis ses pistolets sur une table à côté de son lit, et son sabre sous son traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai dit, il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.

A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait dans le grenier. Il allume sa chandelle, se lève, boucle son sabre autour de lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis qu'il est là, le vent lui éteint sa chandelle; il la pose à terre, tire son sabre et s'avance sur le palier tout noir. Ça descendait toujours, lentement, et le capitaine attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un coup il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap, qui était là. Il lâche son coup de pistolet, et tombe à coups de sabre sur le revenant. Après avoir bien bataillé il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que la boiserie de l'escalier était hachée de coups de sabre.

De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il n'en avait point peur; mais que faire contre des fantômes sur lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?

Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle qui n'y croyait pas et riait des revenants, ça n'était rien; mais quand c'était Gustou, notre garçon du moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver, avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.

A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dépassons Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et les gens nous envoyaient leur: à Dieu sois! Sur la porte des auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, et qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient pour voir qui c'était.

A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit à mon oncle:

--Ha! tu as fait foire, Nogaret?

--Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.

--Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante pistoles, hé?

--Tu ne te trompes de guère.

--Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.

--Toujours la même chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils n'ont pas encore inventé de nous faire payer pour chasser?

--Tu coyonnes! ça n'est pas possible!

--C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas, d'Excideuil, qui est à la Préfecture, qui me l'a dit.

--Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre; mais ces Jean-foutre ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras.

--C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que j'ai ouï dire, j'ai dans l'idée que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas ordinaire, et ce ne sera pas trop tôt.

--Non, dit le forgeron; tu n'as rien?

--Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un journal et deux ou trois petits papiers.

--Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main, après quoi nous continuâmes notre route.

La petite mule marchait bien et dépassait la jument.

--Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise qui s'endort!

D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur de la mule, puis je dis à mon oncle:

--Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge?

--Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on appelait sa mère la Grise, parce qu'elle l'était de vrai, nous avons donné le même nom à la fille.

--C'est drôle, tout de même, fis-je.

--Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit homme comme le charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend garde.

A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter un peu. Un ami de mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route, les jambes écartées, les mains dans les poches, comme s'il eût voulu nous barrer le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna autour de la mule.

--Jolie petite mule; et tu as payé ça?

--Devine!

--Dans les quarante pistoles, hé?

--Pas tout à fait.

--Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons trinquer.

Quand il eut versé dans les trois verres au bout de la table, l'aubergiste dit:

--C'est ton neveu?

--Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis que mon pauvre frère est mort, il y a tantôt deux ans, c'est comme mon fils.

--C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit l'autre. Cette gueuse de suette a tué bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle en ait emporté un meilleur.

--C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers. Allons, à ta santé, nous allons partir.

Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.

En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle.

--Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon père et toi?

--Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père, qui vint comme garçon au Frau, il y a une centaine d'années, était de Brantôme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu saches qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en Limousin, tous Léonard ou Martial; et du côté de Marseille, tous Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme ça des pays où tous les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai ouï dire à mon grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les députés du département de la Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude, de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous autres, tu sais que c'est la coutume du pays, que les grands-pères soient parrains de leurs petits-enfants. Le père de mon arrière-grand-père donc, qui s'était marié avec la fille du meunier du Frau, nomma ses petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui s'appelait Hélie, en eut à son tour, il leur donna son nom. Et ça s'est toujours continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une nichée d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y reconnaître avec cette mode, mais on appelle communément l'aîné du nom de la famille. Ainsi, on appelait notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans: Nogaret; ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rétou.

Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre gauche, et au bout d'un petit moment nous voici à Coulaures. De passer là, sans s'arrêter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge. Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons, pour boire un coup, en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupière qui se tenait au chaud.

Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu jaune et ses sabots:

--Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.

Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le poids pincée par pincée, s'écria:

--Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!

--La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant.

--Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un méchant garçon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre père.

Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient sur mon défunt père, me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, après bien des années, je n'y pense pas sans plaisir.

Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur la table et nous convia à nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe, histoire de réchauffer l'assiette et m'en donna autant. Après que nous eûmes fini, le père Puyadou, avec une grande pinte, nous remplit notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais l'autre versait toujours.

--Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut que la cuiller baigne: et puis vous n'êtes pas encore au Frau.

--Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain n'est pas encore rentré?

--Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi. C'est lui qui ferme toutes les foires.

--Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas parlé.

--Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un quintal de sel, du sucre, de la chandelle; ça lui a pris du temps; et puis tu sais, Nogaret, il aime un peu à s'amuser, dit la vieille.

--Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garçons ce n'est pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux oreilles, c'est tout ce qu'il faut.

Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.

En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre un chemin qui remontait dans la même direction que l'Isle.

--Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit mon oncle, nous n'arriverons guère avant la nuit.

--C'est le tabac qui en est cause, dis-je.

--J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais vois-tu, il faut toujours donner du débit à ceux qui nous en donnent. Les Puyadou font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il faut qu'il circule entre tous les gens de métier: cordonnier, tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-là vont chez Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.

Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le curé, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que les aubergistes, les marchands, le notaire et le curé fassent travailler ces gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits, de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.

Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est que les seigneurs recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en allaient fricasser tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.

--Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la droite; tu vois ce village? C'est Fazillac; c'est de là que le conventionnel Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aidé à sortir de cette misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis dans les châteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du côté des nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs: il y en a quelques-uns qui sont restés avec nous, mais guère.

Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse qui est dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois, tant pour nommer ceux qui les font.

Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire aux gens que tous sont égaux, il n'y a pas moyen de rétablir les privilèges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous la couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent de chasser tous ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs à leur donner, et voilà comment il n'y a plus de privilèges.

Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze, puis à Chaumont. Les chemins étaient mauvais comme partout; je conviens que c'était ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge, nous prenons un petit chemin qui va au Frau.

Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la maison à quarante pas sur la droite, un peu élevée sur le terme. Mon oncle envoie à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute volée, et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers nous, en jappant de sa voix forte et les tétines pendantes, car elle nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier, avec sa quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en l'air:

--Sainte Vierge! voilà Hélie!

Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant que nous sommes affamés.