Le moulin du Frau

Part 29

Chapter 294,180 wordsPublic domain

On sait comment font nos femmes dans ces occasions où elles sont surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la poêle et, avec la soupe, voilà pour dîner.

En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier nous racontait des choses qu'il avait vues à Paris et telle chose et telle autre, quelle grande ville c'était, les grands monuments et les beaux bâtiments qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour les riches.

--Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y rester.

--Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à Paris sans rien faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté de l'état d'avocat, et c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux.

--C'est pourtant un état qui mène loin que celui d'avocat, dis-je alors: il n'y a guère que des avocats dans ceux qui gouvernent; celui qui est fort, bien ferré, qui a la langue bien pendue, est presque sûr d'arriver.

Il secoua la tête et dit:

--C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui étonnent le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont habitués par état à parler indifféremment pour la vérité ou l'erreur, à plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de préférence à ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est faussé par ces nécessités du métier. Sans doute, c'est un avantage que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous les privilèges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est pas tout, voyez-vous, il faut avoir exercé une profession pour en bien connaître les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses qui vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres: ainsi, moi, je n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien défendre un coupable.

Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps, lorsque ses paroles annonçaient l'honnêteté de ses sentiments, je voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on connaissait que ça les intéressait.

Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et nous descendîmes pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que nous étions à l'écurie, il s'en va voir notre furet qui était dans une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers où ils ne manquent pas; les métayers se plaignent qu'ils mangent tout.

--Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis.

--Venez dimanche matin?

--Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons dimanche.

Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que nous eûmes tué une douzaine de lapins il fallut déjeuner.

Fournier demeurait dans une jolie maison que son père avait fait bâtir sur un coteau où il y avait encore cinq ou six vieux fayards ou hêtres, qui avaient donné à l'endroit le nom de La Fayardie. L'ancienne maison, qui était plus bas, à deux portées de fusil, servait pour des métayers. Sa servante était une vieille qui n'était pas bien fine cuisinière, mais avec ça nous nous en tirâmes bien, ayant grand faim tous.

De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et nous nous voyions assez souvent. Je le trouvais des fois à Excideuil; d'autres fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des lapins à des amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il venait, il montait à la maison donner le bonjour à nos femmes, de manière que je vins à penser que peut-être il venait un peu pour Nancette.

Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais pas trompé, car il venait plus souvent à la maison, et il y restait plus longtemps à causer avec la petite. Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à Excideuil, où je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le café qu'il me dit.

Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait personne; c'était dans le moment que les gens étaient au foirail ou au minage, et, quand la fille eut servi le café, Fournier me dit rondement son affaire: Voilà; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.

Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais ça n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison, nous donnerions le quart à l'aîné, et que par ainsi il reviendrait aux autres dans les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis qu'il était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, et qu'alors ma fille, qui serait pour sûr une bonne ménagère, était trop simplement élevée pour être sa femme à la ville, et qu'il pourrait regretter de l'avoir prise.

Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment pauvre à Paris, il était riche assez au pays, et que cela étant, il ne regardait point à la fortune; que de reprendre son état d'avocat, il était sûr et certain qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de propriétaire allant mieux à ses goûts et à son caractère; que quant à se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette fortune sont élevées de telle façon, qu'elles ne veulent habiter qu'à la ville et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font dépenser bien au delà des revenus de leur dot, sans parler d'autres raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile qu'une femme sache, et qu'elle avait avec ça de la raison, du bon sens, et était loin d'être sotte; que lui, au surplus, la trouvait très bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas ordinaire, et de la rendre heureuse.

Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça bien arrêtée, je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, il était pour ma fille un parti comme nous n'aurions jamais osé l'espérer, du côté de la fortune et du côté de la personne.

Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné une poignée de main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout à ma femme, qui fut bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de Fournier, à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son état. Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la petite, qui fut tout étonnée de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.

--Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu penses à quelqu'un?

La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. Mais lorsque je lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, elle me regarda, ne sachant que croire, et fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pensé à notre voisin de la Fayardie, depuis le jour où elle lui avait ouï raconter pourquoi il avait quitté son état d'avocat.

Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, elle levait les yeux sur lui, en même temps que sa mère, lorsqu'il disait quelque chose qui annonçait la droiture de sa conscience, et je pensai en moi-même: telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.

--Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors ça tombe bien: c'est lui qui t'a demandée, et il viendra un de ces soirs savoir la réponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?

--Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle fut embrasser sa mère.

Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il était accepté. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie, connaît facilement si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir. Je n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y avait que mon oncle et nos femmes, de manière que Fournier resta souper, pour me voir à ce qu'il disait, mais je pense plutôt, pour être avec sa promise.

Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis à rire et je lui répondis:

--A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour être avec Nancette que vous êtes resté.

Il se mit à rire aussi et dit:

--Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.

--Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons essayer de tirer quelques coups d'épervier pour vous faire manger du poisson.

Le soir après souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix, en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit:

--Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?

--La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux!

Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut notre futur gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.

Nous étions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire, Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins à la Fayardie; mais Hélie et Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le chercher avec la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second jour Hélie cueillit le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était pas la même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours une qui venait de sa race, et c'était toujours une Finette; nous ne sommes pas changeants dans notre famille.

On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne pense qu'à se réjouir à table, à deviser, et à se promener entre les repas. C'est des jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chôme. Il y en a qui nous prennent, nous autres Périgordins, pour des gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval, mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien à nos usages. Le carnaval, c'est la fête de la famille; c'est le moment où les enfants dispersés çà et là, par les nécessités de la vie, reviennent à la maison paternelle; ceux qui sont mariés, viennent avec leur femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur. Il n'y a qu'à voir les voitures publiques dans ces jours-là; elles sont bondées de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des jardinières, des petites charrettes, attelées d'une jument, ou d'une mule, ou même d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent à la maison d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon carnaval! bon carnaval!

Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et encombrée de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et la vieille grand'mère tient sur ses genoux le dernier né de ses petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps où on ne s'inquiétait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne pensent qu'à se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que ce jour de l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de la chair; du boeuf, de la velle, du porc, et il en a porté un plein bissac. La mère, de son côté, a tué des poulets, quelque canard, ou un piot si on est aisé, et on fête toutes ces victuailles en buvant de bons coups et en se réjouissant de manger ensemble de si bonnes choses. Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a pétri de ses mains, de ces bonnes grosses pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un grillage de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.

Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles de riquiqui, d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les enfants vont se masquer et se déguiser, et s'amusent entre eux, et viennent se faire voir avec la figure toute charbonnée ou un mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson française joyeuse, qui célèbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait chanter comme les jeunes.

Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée autour de l'aïeul, de la mère; c'est la communion de tous, à la même table, dans un même esprit de paix et d'amitié familiales; et c'est pourquoi, ceux qui se sont privés des joies de la famille, ont eu beau chercher à le faire perdre, sous prétexte que c'est une fête païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de la famille.

Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais cet étranger c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait réduit à faire le carnaval tristement tout seul, et alors on l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe, et la présence de cet étranger à cette table achève de la sanctifier mieux que toutes les bénédictions, parce qu'il y est assis en vertu de la fraternité des hommes.

C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il était autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les vieux sont plus sérieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y a deux choses qui nous poignent: les départements du Rhin et celui de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.

Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, le carnaval fut assez gai; les amoureux ça met de la joie dans une maison, et si on ne rit pas aux éclats follement, on rit tout de même un peu: que voulez-vous, l'homme a besoin de ça quelquefois.

Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne décessait de mal parler de lui, disant que c'était un mauvais avocat sans pratiques, qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une grande partie de sa fortune avec les filles; qu'il était joueur autant que débauché, et un tas d'affaires comme ça. Fournier était un garçon bien droit, bien franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque ces histoires lui revinrent, il se mit très fort en colère, et dit qu'il frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant été au collège ensemble, mais ils n'avaient jamais été bons amis, de manière que je craignais que de cette jalousie il n'en vînt de méchantes affaires: quand on ne s'aime pas déjà, il n'en faut pas tant pour que ça tourne mal. Et en effet, tout ça finit par un bon coup d'épée que mon gendre futur ajusta à l'autre.

Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du médecin, Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'échine. Mais de cette affaire, aussitôt qu'il fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fûmes débarrassés.

Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si de rien n'était, et Nancette ne sut cette bataille qu'après son mariage. Mais nous autres, qui étions en bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez affaire à une méchante bête, mais vous vous en êtes crânement tiré. Et là-dessus, il fit comme les vieux, il se mit à raconter un duel au sabre qu'il avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à qui il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant par honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus vite, il aidait mon oncle à conter son affaire.

Ce même jour, tandis que Fournier était chez nous, se promenant dans le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dévala de Puygolfier, toute malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans après la mort de son père M. Silain, on venait lui réclamer encore une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du défunt, peu avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la demoiselle, ni capital, ni intérêts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vécu, il n'en avait pas parlé, se pensant en lui-même que c'était autant de perdu. Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop content, vu que l'héritage n'était pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet dans les papiers de son beau-père et le fit présenter à la demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter à Fournier. Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable, et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne pouvait lui en faire payer plus de cinq années. A cela elle répondit que, quand elle devrait aller à l'hospice, elle voulait tout payer, quitte à vendre le peu qui lui restait.

Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce peu. Du côté du moulin nous la confrontions partout, mais nous n'étions pas en fonds pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin. De l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château, que le père de Fournier avait achetée il y avait trente-cinq ans de ça. Du côté d'en haut, c'était des bois qui appartenaient à des propriétaires assez éloignés. Fournier était donc le seul qui put acheter, mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait, valait peut-être bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des fonds, car pour les bâtiments du château, ils n'avaient pas de valeur pour si peu de bien; c'était une charge au contraire, à cause des impôts et de l'entretien.

La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans cette position, que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait à arranger ça. Mais comme il était plus occupé de venir voir sa future femme, que de chercher des acquéreurs, le seul arrangement qu'il trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle. Le marché fut fait pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il devait payer d'abord au créancier; deux mille cinq cents francs à la grande Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante francs pour la faire enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec ça Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne faisait pas un bon marché, mon gendre futur, mais il était content en ce moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui aimait tant la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque chose de se marier, la sachant dans l'embarras. Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut arrangé, et qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait pas obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore davantage.

A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser le cuvier comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos parents et amis. Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le monde, se renouvellent petit à petit, un à un, les uns s'en allant, les autres arrivant.

Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient morts, mais mon cousin le maréchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En passant, je dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore deux ou trois bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de Brantôme était mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son aîné qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux et ce fut son fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le cousin Nogaret du Bleufond et sa femme étaient morts aussi; les garçons avaient quitté le moulin pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne restait dans le pays qu'une fille mariée à Montignac, qui ne put pas venir. Ceux qui avaient eu le plus de misère, les Nogaret qui étaient venus s'établir sur l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était plus le temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils vinrent deux de la famille, tous deux mariés. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, était veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de même, ou plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin Estève vint aussi, mais son frère était mort de la picote pendant la guerre.

Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui étaient là, à la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'être habillés de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous eûmes aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche de Thiviers, et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix. Mais c'était de bons garçons, de vrais Périgordins, qui parlaient patois quand il fallait, et n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune temps vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que de bons paysans.

Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide; ses cheveux étaient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et ils étaient toujours embroussaillés comme autrefois. Lui et mon oncle, ça faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne tête, bonnes jambes et bon estomac aussi, car ils étaient les premiers à trinquer et à faire boire. Mon oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et ses cheveux n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était grise seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui était un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout à table, que dehors à courir.

La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si c'est parce que je m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne avait été plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on a beau être dans les fêtes, il n'est pas possible de les oublier, et ça n'est pas désirable non plus.

Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour d'Auberoche, qui est écrasée il y a belle lune, depuis les grandes guerres des Anglais.

Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il chanta, car il mourut vers Pâques fleuries, après avoir traîné quelque temps dans le coin du feu. Il y avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi, peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait sept ans de plus.

Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je me trouvai tout étonné d'être grand-père, car je n'avais lors que quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça m'étonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je m'étais accoutumé à penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pères ont de toute force les cheveux blancs et l'échine courbée.

Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les couches de sa fille, et nous la trouvâmes tous à dire; d'abord, parce qu'il y avait au moins dix ans qu'elle n'était sortie de la maison, et aussi parce que la chambrière que nous avions prise depuis le mariage de Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était fainéante, sale, et avec ça glorieuse comme un pou.