Le moulin du Frau

Part 28

Chapter 284,176 wordsPublic domain

Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été renvoyés chez eux à la Révolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de manière que la curiosité était grande dans les premiers jours, et que l'église était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'était toujours la même antienne: il n'y avait que la robe de changée et la barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas l'affaire de ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un effronté, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller à l'église, n'osant pas lui refuser, car il se serait fâché. Jusque dans les terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait promettre de venir à ses prêchements.

Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre prêcher, surtout aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles à raconter, et, quand au fond de l'église quelques badauds en riaient, il leur envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.

Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils disaient que nos malheurs, en 1870, étaient l'effet de notre peu de religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au bout du compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été favorisés de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils disaient, ça aurait été long.

Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y avait des prières qui vous tiraient un défunt du purgatoire, coup sec, et des images avec des coeurs saignants, et aussi des médailles.

Et justement c'est leurs médailles qui furent cause qu'on renvoya mes droles de la classe. Ils étaient allés un jour à la maison d'école, et avaient interrogé quelques enfants sur le catéchisme; ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient distribué des médailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon François, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas de médaille de cet individu, lui dit:

--Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.

L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:

--Gardez-la tout de même, mon petit ami; si vous en avez une, déjà, vous donnerez celle-ci à quelqu'un des vôtres.

Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la table.

Quand les moines furent dehors, le régent leur expliqua que l'enfant qui avait refusé la médaille appartenait à une famille impie; et eux lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.

Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard avec ces moines, tandis qu'il n'y était pas les enfants s'amusaient, et celui qui était à côté de François poussait la médaille vers lui, disant:

--Prends-la!

Et lui la renvoyait de même, disant:

--Je n'en ai que faire!

Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber dans l'écritoire encastrée au ras de la table.

Quand le régent rentra, il vint pour chercher la médaille; le drole lui dit qu'elle était tombée dans l'encre.

Alors il leva les bras au plafond en disant:

--Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!

Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, prit la médaille avec un bout de papier, et la porta à sa femme pour la laver.

En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mère et les quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes médailles, vinrent à la porte de la classe, pour voir le malheureux qui avait commis ce crime.

Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; on lui fit faire un rapport là-dessus, et il y ajouta que l'impiété de mes enfants était d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les renvoyer.

Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris pour la sainte religion.

--Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?

--Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.

Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais tant.

J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin, impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:

--Vous êtes un rude coyon!

Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi, huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.

Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous. Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché, à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là, c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs, ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.

Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un pli.

Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger; il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas; aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût, avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec lui, car avec ses manières communes, il était assez influent. C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui, ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de quelques bouteilles à leur curé.

Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire, mais il était trop avare pour ça. Le premier soir que les deux missionnaires soupèrent chez le curé, le père Barnabé fit la grimace en tâtant de la bouteille qu'on servit avec le café.

--Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, mon cher curé! Vous n'en auriez pas d'autre, par hasard?

Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de meilleur marché, répondit que non, et alors le père Barnabé demanda s'il n'y avait pas moyen de s'en procurer de meilleure par là, à quoi le curé répondit sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du pays.

Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint à ça que le curé rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manière que le Père ne se gênait pas pour dire que le curé était un cuistre, et celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. Comme ces affaires-là se savent toujours, ces dires n'étaient pas faits pour mettre la paix entre eux; aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une brouille de prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille, à ce qu'on dit.

Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé dans une toute petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'était le père Barnabé qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du poids assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que ce pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien pauvre, ce qui lui était dur, car avec la domination, il aimait aussi l'argent.

Un curé ordinaire venant après lui aurait passé pour un ange, mais celui qui le remplaçait était bien le meilleur qu'il fût possible de voir. C'était un homme d'âge, bon et charitable à donner ses chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait pas de politique, ne se mêlait point des affaires de la commune, ni de celles des particuliers, et ne disait point d'injures à ceux qui ne fréquentaient pas l'église, comme font la plupart de ses confrères. Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les côtés; mais ils ne faisaient que passer à la cure, car pour lui il n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il le donnait aux malheureux.

Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. Quand je le connus bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Curé, quand vous aurez quelque part, par là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.

--Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poignée de main.

Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain; l'homme est au lit depuis quinze jours...

--Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, monsieur le Curé, vous pouvez en être sûr.

Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout heureux de faire du bien.

Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la _Vache à Colas_.

XI

A mesure qu'on prend de l'âge, on change de soucis. Ceux du père ne sont plus ceux du jeune homme; c'est à ses enfants qu'ils se rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. Mais lui, ne fut pas bien embarrassé, car en revenant il se mit à travailler au moulin et dans les terres, comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés de ça; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour avoir l'habitude du travail et le connaître, mais que d'ailleurs il voulait faire autre chose à l'occasion. En effet, quelque temps après, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages, pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages. Petit à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous quitter.

Les autres droles étaient encore jeunes, puisque celui qui venait après Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole du pays; belle femme et jolie, comme était sa mère à son âge, et comme elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il faudrait bientôt penser à la marier; mais nous ne lui connaissions aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon ne lui avait parlé, ni n'était venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il faut être deux.

Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette année-là, qu'on planta la statue de Daumesnil, à Périgueux.

Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes tous trois, mon oncle, mon aîné et moi, pour voir ça. Quoique je ne sois pas curieux des fêtes et que je haïsse les foules, j'étais content de voir faire cet honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait du bien de penser au défenseur de Vincennes, depuis le temps que nous étions poignés par la trahison de l'autre.

Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il semblait que le brave à la jambe de bois, du haut de son piédestal, soufflât sur sa ville natale de mâles pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et haut les coeurs!

Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit, ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis guère attention, et puis j'étais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans, messieurs, qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se dégageait la pensée d'une France républicaine qui nous consolait et nous faisait espérer des jours meilleurs.

Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres qui n'avaient pu venir à Périgueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit? que s'est-il passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer dans le coeur.

Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps après, un jour du mois d'octobre, une huitaine après les vendanges, j'étais sous l'auvent pour regarder si Hélie, que nous attendions pour déjeuner, revenait du bourg où il avait été porter de la farine à des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur l'épaule, qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui était de cinq ou six ans plus vieux que mon aîné, leva sa casquette et me salua. Tiens, que je me dis, ce garçon est mieux appris que son père; mais quoique ça ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de même, étant comme nous étions avec les siens. Depuis, je le vis passer par là assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il me disait bonjour et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à ma femme:

--Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours chasser du côté de Puygolfier, plutôt que du côté de chez lui?

Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais sur la porte du moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut là, après avoir levé son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin pour aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je lui dis que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle de Puygolfier était malade, et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait par les terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir à la demoiselle. Quelques jours après que le jeune Lacaud avait traversé le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me dis-je, c'est-il à cause d'elle qu'il nous fait tant d'honnêtetés? Mais je n'en parlai à personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec lui, allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda des nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres, honnêtement, en lui donnant à connaître qu'il se trouvait bien content de faire un bout de chemin avec elle.

Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon oncle fit:

--Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?

Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg signifier à ce garçon de ne plus adresser la parole à sa soeur.

Entendant tout ça, elle cependant nous regardait avec ses yeux clairs et étonnés un brin, de manière que je vis bien qu'elle n'y était pour rien.

Alors, je dis à Hélie:

--Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque chose à dire, c'est moi qui le dirai.

Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à Puygolfier ni n'en revint seule: un de ses frères, le François, l'accompagnait. De temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire.

A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le trouvai sur la place contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitôt qu'il me vit, il vint vers moi. Après le bonjour, il ajouta qu'il avait quelque chose à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la promenade, où nous ne serions pas dérangés.

Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il n'y eût personne, et que les cordiers qui y travaillent par côté d'habitude, n'y fussent pas, nous allâmes jusqu'au fond, d'où l'on domine les prés du château qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune Lacaud me dit:

--Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parlé qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant aussi jolie que sage, avec son air de bonté et de raison, j'ai compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en mariage.

Quoique sachant ce que je savais, je fus bien étonné de la demande, mais je n'en fis rien paraître, et je répondis tranquillement à ce garçon, que ma fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il me coupa la parole pour dire:

--Ça, ce n'est rien.

--Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parlé de ceci à votre père?

--Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez.

--Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père, vous lui auriez peut-être fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait dit qu'une fille de chez les Nogaret n'était pas faite pour son fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sûr, en gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-être vous ne savez pas tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous me dites que vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui était un ancien faure de village, était un grand ami du mien, et il trouvait qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était maître de forges au Sablou, celui-ci se mit en colère, et dit que sa fille n'était pas faite pour être meunière. Puis, à quelque temps de là, il la maria à un vieux noble ruiné de toutes les manières.

Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut que vous sachiez encore que votre père nous en a toujours voulu depuis; qu'il a cherché tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait porté cet imbécile de régent à renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen, à nous faire un procès qui nous aurait grandement gênés à cette époque, si nous l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en 1851, et qui est cause qu'on l'a mené à Périgueux entre deux gendarmes, les mains attachées avec une chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne, comme tant d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier.

--Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je comprends que vous me répondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, autant moi je vous voudrais du bien: laissez-moi essayer près de mon père, et, de votre côté, ne m'ôtez pas tout espoir.

--Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet d'un brave garçon, et il m'en coûte de vous le dire, mais ces haines dont nous parlons ne peuvent s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, ni du nôtre, vous n'auriez jamais de consentement. Si votre idée n'est pas un caprice,--là, il secoua la tête,--vous en serez peut-être malheureux pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui ne l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut vous faire une raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil à vous donner, ne parlez pas de ça à votre père; ce serait inutile d'abord, et ensuite ça pourrait vous mettre mal avec lui.

Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma femme, et je leur dis que ce jeune homme avait l'air d'être un peu tête légère, mais pas méchant.

--Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas un Lacaud.

Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, qui était une bonne femme.

--C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été malheureuse avec cet homme-là, tant qu'elle a vécu.

Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.

Environ un mois après cette affaire, étant au moulin à picher une meule, j'entendis la voix d'Hélie qui s'exclamait dehors, et une autre voix qui lui répondait tranquillement. C'était un de nos voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus tout étonné en le voyant, car c'était un jeune homme qui demeurait à Paris, où il était avocat, et je ne comprenais pas comment il se trouvait là en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le connaissais guère, car, durant ses études, il n'était jamais au pays qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont l'année dernière, il y avait un an, à l'enterrement de son père. Mais Hélie le connaissait bien, car ils étaient aux mobiles dans la même compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris de le voir là, au moulin, et comme Hélie lui demandait si son domestique était malade, il répondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant, et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire moudre, son domestique étant occupé ailleurs.

Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, et après avoir déchargé le sac et mis la jument à l'écurie, Hélie le convia de faire collation, ce qu'il voulut bien.

Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de la table, tandis que Nancette allait quérir un fromage et des noix. Tout en cassant la croûte, il nous demanda des renseignements sur des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme ça. Je lui dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hélie était assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble, joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui demanda:

--Alors, tu fais valoir ton bien?

--Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon père et mon grand-père.

Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite, au moulin.

Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier monta à la cuisine, donner le bonsoir à ma femme et à ma fille, et puis s'en fut chez lui.

Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot, cherchant à deviner le pourquoi de son retour au pays.

--Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son père lui a laissé assez d'écus pour vivre sans rien faire.

Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir notre homme, encore avec un sac en travers sur sa jument.

--Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà tout à fait campagnard?

--Tout ce qu'il y a de plus campagnard.

Tandis que nous faisions moudre, il se mit à pleuvoir assez dru, et comme c'était aux environs de midi, j'engageai Fournier à dîner, vu qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps.

--Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi.

--Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent tricher sur la mouture.

Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.