Part 27
Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.
Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:
--L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui n'est pas mort est pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur est prisonnier, et la République est proclamée à Paris.
En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous eut fièrement touchés, mais au milieu des désastres de la France, nous ne pensions pas à nous en réjouir.
--C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.
Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant à tous ces effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne savait rien de plus, nous fûmes nous coucher bien ennuyés.
Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie nous dit:
--Je veux m'engager et partir soldat!
Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule ma femme lui répliqua:
--Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!
--Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais si bien pour m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande Révolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le grand-père de mon père, et moi j'en ai vingt.
La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne dit plus rien, et lui continua:
--Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens qui se dévouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau! Mais à quoi ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, laisse-moi partir, mon oncle et mon père ne disent pas de non.
J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, j'étais tout fier de mon aîné:
--Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir que tu as profité des bonnes leçons que nous ont données les anciens, et des exemples de nos grands-pères.
Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se raffermit un peu.
Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son paquet, des bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout fut prêt, nous allâmes nous coucher.
Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme fit chauffer de la soupe, et voulut faire déjeuner son drole; mais quand il eut fait chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile d'essayer.
Alors il embrassa ses frères, sa soeur qui pleurait, la pauvrette; puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. Ce fut là le plus dur: la pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait, ses yeux étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, enfin, après l'avoir serré une dernière fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit, et conduis-toi toujours comme les braves gens!
Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller attendre à Coulaures le passage de la voiture de Périgueux. Elle en avait encore pour une demi-heure quand nous y fûmes, et en attendant nous entrâmes chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait pas l'air d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant à la boutique et à table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant à Jeantain, il était en route comme toujours, rentrant tard à la maison, et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois à Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre fois chez lui.
La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon descendit pour faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son siège et, nous, étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet tout doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant crié en même temps, hue! la voiture repartit.
C'était un bon diable que ce postillon appelé La Taupe, sans doute parce qu'il était noir comme cette bête, mais il ne passait pas une auberge d'Excideuil à Périgueux, allant ou revenant, sans s'y arrêter pour faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer un peu, et après, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand il avait avalé ça, il se passait la main sur les babines, et en route. Comme il était tout à fait complaisant et qu'il faisait journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de la vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.
Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on sût qu'elles écrivaient à leurs galants.
Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses, ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant le bureau des Messageries.
En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.
--Et vous, que faites-vous ici?
--Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.
--C'est bien, ça, et dans quel régiment?
--Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux qu'il fût avec ceux de chez nous.
--Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il veut, sans doute.
--Non pas, dit le drole.
--Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?
--Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près: d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous verrons bien.
A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu tous les papiers, il reçut l'engagement.
Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps, car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça, je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.
A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné, faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent lourdement jusqu'au Triangle.
Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.
Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote, surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.
En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça amortissait un peu sa peine.
Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée, laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.
Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.
C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée autrement.
Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux de toutes les vertus civiques.
Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui aurait pu être et à ce qui a été.
Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.
Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien nous arrêter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant à Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu, il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et même chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle, mais nous ne nous y amusâmes guère.
Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille. Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!
--Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?
Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin, et il fallut les contenter chacun à leur tour.
Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf heures, sa mère se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il est fatigué! Viens, mon Hélie.
Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était, et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.
Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller, Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade, des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court, toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur, l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs ne revinrent pas.
Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de Prémilhac qui était déjà bien renommé; mais comme il était très vieux, il ne jouit pas longtemps de ce regain de réputation, car il mourut à la Noël d'après.
Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux plein de douleurs, on parle du défunt sorcier, comme de quelqu'un qui l'aurait guéri.
Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du marché d'Excideuil, je trouvai les droles qui étaient revenus d'en classe, disant que le régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en savaient rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, et je me demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer des enfants qui étaient tranquilles.
Il faut dire que depuis le récent chambardement du 24 mai, M. Malaroche avait été changé. Son remplaçant était une espèce de pauvre innocent, qui fréquentait beaucoup le curé et l'église, et toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et portaient, pendue à un grand cordon bleu, une médaille large comme une pièce de cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette décoration; dedans, dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, toujours elles avaient leur médaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec. C'était elles qui avaient soin de l'église, mettaient des fleurs dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et faisaient tomber la poussière de partout. La dame était une grosse boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa médaille, faisait la plus risible enfant de Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle portait les culottes à la maison.
Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt à faire la volonté de M. le Maire et de M. le Curé; mais encore il fallait un prétexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer ça au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce régent, mais mon oncle me dit:
--Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la mission.
Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé deux moines, pour ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines étaient deux gaillards bien découplés, chacun dans leur genre. Celui qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de belle taille, bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde. Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il était noble, et vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes disposées à se laisser tomber.
C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens comme il faut, et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmiellées, les manières douces, il réussissait beaucoup dans ce monde-là: on racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux larmes les dames qui l'écoutaient.
Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et pansu, noir comme une mûre, avec une barbe frisée qui lui montait jusqu'aux yeux. C'était lui qui prêchait pour les paysans, avec une grosse voix brâmante qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en temps il faisait un prêche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient été racontaient qu'il en disait de bonnes.