Part 26
Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles pour l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi étaient-ils prêchés comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'était d'abord leur mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre, leur enseignait à être honnêtes avec tout le monde, surtout avec les vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce qu'on voit dans des maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à la mort.
Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de méchanceté, ou de dureté au moins, qu'on sème en eux. Si nos enfants voulaient, comme tous les droles, attraper un petit poulet, leur mère le prenait elle-même, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser, et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes, pour aller retrouver la mère clouque. Quand il venait des pauvres à la maison, c'est toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain, et en tout elle leur enseignait à être bons et secourables aux misérables.
Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de mentir, et honteux: le menteur est pire que le voleur! leur répétait-elle toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas même être trop adroit, parce qu'alors on en arrive à tromper les autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut aller, et non pas marcher comme les serpents.
Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous tâchions de les affermir contre les contrariétés, de les endurcir contre le mal, afin de les préparer à savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées de dévouement au pays et à toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous, nous n'aurions pas été capables de dire ce qu'il fallait pour ça, mais nous nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, mon oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous étions tous rangés autour du feu, chacun ayant son occupation, Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était en ces temps que des hommes. C'était pour les enfants, ce que j'en faisais, mais tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de choses très belles.
J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un tas de choses achetées à l'encan par mon grand-père. Il est arrivé de ça, que ce qui était prisé moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon seulement à faire des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se donne à soi-même en devenant meilleur. C'est comme ça, que chez nous, au fond d'une campagne du Périgord, on avait appris à connaître les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire, n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se douter quelles gens c'était.
Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout ça c'est très beau, mais nous ne sommes pas à Rome ou à Athènes, et nous ne sommes pas consuls, ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas à notre portée.
Mais ils se trompent. On peut être juste comme Aristide, au fond d'un petit village périgordin. Un conseiller municipal, voyant une cabale montée dans l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en travers pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, et combattre les intrigants avec la constance et la fermeté de Caton au Sénat romain. Et qui empêche que dans la pauvreté, la médiocrité, nous ne nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du consul Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions pas nos fantaisies sur une foule de choses inutiles, nuisibles même, mais devenues nécessaires aux riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons à la campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes l'étaient sur un grand théâtre, et dans des circonstances où il s'agissait des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment plus petit, sans doute, mais la vertu peut être grande, sans égaler pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non pareille.
Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est pas que je renie nos Français. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple; malheureusement, ils n'ont pas trouvé un bon historien comme ceux-là. Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la vie de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, de Sarlat, du maréchal Catinat que les soldats appelaient le _père la Pensée_, de la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du général Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables à ceux d'autrefois, et d'autres encore.
Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc à l'école de la commune, manque Hélie, l'aîné, qui maintenant travaillait au moulin avec nous. Nancette était une belle fille de quinze ans qui aidait beaucoup à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, nous ne prîmes pas d'autre servante. Les classes n'étaient pas aussi savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant. J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas très facilement, mais en revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient peut-être mieux que les autres; joint à ça, que, pour en raisonner et l'appliquer, ils ne craignaient guère personne de leurs camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses à apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir et l'acquis priment du tout les qualités de nature. Un troupier qui serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du sang-froid, du coup d'oeil, de la décision, toutes les qualités militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander une escouade. Il faut bûcher et accrocher à force, des bribes de science pour aller plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualités naturelles nécessaires pour ça.
Il en est de même dans tous les états. Il ne manque pas de conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, de praticiens plus ferrés que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des architectes; mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au savoir des livres maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir s'en servir pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner comme homme. Pour moi, il me semble que la première chose à faire, la plus pressée, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est de faire de nos enfants des hommes. De la manière dont ça marche aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant tout faire des savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons peut-être plus d'ingénieurs, de médecins, de pharmaciens, d'avocats, de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, peu de caractères.
De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez à apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît guère plus vite que ses frères, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de goût. Lorsque ce drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne faisait à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait déjà appris, il se mit dans l'idée d'aller au collège d'Excideuil. Il commença par en parler à sa mère en cachette, et elle pensant que c'était une fantaisie qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, et que point n'était besoin de tant étudier pour être meunier. Lui, ne dit rien, mais depuis il n'était plus content comme auparavant, et il était toujours à farfouiller dans la chambre de mon oncle, après les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un soir en soupant, je lui demandai ce qu'il avait. Il répondit comme tous les enfants, qu'il n'avait rien. Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus tirer mot, nous dit ce qui en était.
Je regardai le drole et je lui dis:
--Et que veux-tu aller faire au collège?
--Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'école de M. Malaroche, dit-il.
--Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier? Tu sais bien que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand même je le pourrais. D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher, penses-tu bien, et il ne serait pas juste de faire pour toi des dépenses qu'on ne fait pas pour les autres.
--Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne fait rien, s'il veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.
--Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait malheureux de ne pas le mettre à même de faire son chemin.
--Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens qu'à son âge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne dans les collèges; je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais au bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il servi? peut-être à rien du tout, comme il arrive à tant d'autres. Je veux que je sois arrivé à une position plus grande que celle de meunier; je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins. Certainement l'instruction est une bien bonne chose et désirable pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux. Malheureusement, ça rend souvent ambitieux, et ça fait mépriser la terre. Et puis après, j'y reviens, c'est une dépense que nous n'avons pas le moyen de faire.
--Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dépense, tant que je pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi l'entretenir là-bas. On pourrait le mettre en pension chez quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au collège; ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il faut bien que les enfants des paysans, s'ils ont des capacités, apprennent pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent plus travailler et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est de savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai jeudi à M. Tallet, qui verra la chose.
Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:
--Oncle, je te remercie.
Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se mirent à babiller là-dessus, après souper, demandant à Bernard ce qu'il voulait faire: s'il voulait être instituteur, ou juge, ou curé, ou médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non; pour le reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aimé à être médecin pour nous soigner dans nos maladies.
En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille prirent le drole en pension et le voilà allant au collège.
J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil de parler de nos malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide dans mon récit et aussi pour expliquer des choses qui suivront. Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M. Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il était entré à la Préfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il était chef de bureau. Il avait espéré un moment passer chef de division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux et bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme c'est l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur, consciencieux, d'un jugement sûr, qui maniait bien les affaires et les expédiait vite. Mais voilà, il n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait pas l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses sans lesquelles on n'avance guère dans les administrations.
La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre liberté vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait été dans sa place, nous nous étions retenus, de crainte qu'il ne lui fît du tort, en essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gênions plus, mon oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M. Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme son père l'avait fait enregistrer à la mairie, avait cessé ces familiarités, et de son côté, mon oncle ne lui parlait plus, à cause de M. Masfrangeas.
Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas imaginé qu'il nous imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien détrompé.
Dans les premiers mois de 1870, on commença à parler dans nos campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne comprenait ce que ça voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il était empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait les députés qu'il voulait? A quoi ça rimait-il? à rien. Mais les maires, et les fortes têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de force pour faire de grandes choses.
Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas manquer de réussir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce qu'ils avaient voté vingt fois; ça n'était pas une affaire. Les plus innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, et que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la majorité, il ne s'en serait point en allé pour ça. Lacaud, son représentant dans notre commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait dix-huit ans.
Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir presque toutes les voix; mais ce n'était pas presque toutes, que notre maire aurait voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son procès-verbal rien que des Oui, comme il aurait été heureux. Du coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle il a couru toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y avait les Nogaret du Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les autres, disant que c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre l'Empire, puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il servir?
Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui nous en parlaient: à quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur voter pour celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger les gens pour ça.
Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous n'étions plus que trois voix républicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi. Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon oncle. Mais ce n'était pas qu'il fût républicain; non, en fait de gouvernement, il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour commander et le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est que ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est là le difficile justement, quand la grande masse est toute disposée à s'en rapporter à eux.
Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était trois: Non, bien sûrs, et M. Lacaud les aurait payées cher. Il les voulait tellement, qu'il alla jusqu'à nous proposer de faire mettre Bernard au collège de Périgueux, pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, lorsqu'il tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous répondîmes à celui qui s'était chargé de la commission que nos voix ne s'achetaient pas avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant plus comment faire, notre maire nous envoya le régent, qui était aussi secrétaire de la mairie, pour demander à mon oncle de ne pas venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M. Malaroche vint le soir, assez ennuyé de cette commission, mais il fut tout de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme qui, je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui faisait besoin, aussi il ne disait rien, tâchait de passer inaperçu, faisant le moins de bruit possible, et répondant en toussant: Hum! hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de même, il y avait des moments, où quand il était avec des gens sûrs, comme chez nous, on voyait que ça lui pesait.
Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et après s'être excusé de la commission, disant que dans la vie on était obligé souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, puisque tous les électeurs étaient convoqués, nous irions voter comme les autres; qu'il n'avait qu'à dire ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne lui en voulait point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, il dit à Nancette de porter la bouteille à long col et nous trinquâmes derechef, après quoi M. Malaroche s'en retourna porter la réponse au maire.
Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain, lorsque nous le vîmes sur la place, tandis que son adjoint le remplaçait au bureau, il n'avait pas bonne figure.
N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil. Lorsque nous fûmes près de passer devant lui pour aller voter, il interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:
--Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais être sages au Frau?
Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'époque, les raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.
Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:
--Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont à faire; laisse-les donc tranquilles!
Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'était l'attaquer par son plus sensible; aussi il s'écria:--Vous êtes un insolent! je vous dresse procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes fonctions!
--Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, je m'en fouts!
Et nous passâmes.
M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.
Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.
Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup, car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car, s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse. Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être M. Malaroche, mais je n'en dis rien.
Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à l'Empereur.
--Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.
M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez vous.
Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens avançaient en France.
En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages. L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes, et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire: les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches. Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été si triste en même temps.