Le moulin du Frau

Part 25

Chapter 254,152 wordsPublic domain

Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie pour les maris. On prend le pauvre emplastrum qui s'est laissé battre par sa femme; on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un âne, une quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et on le promène par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dîme, de la Barre à la porte de la Combe, de la place de la Halle à la porte Del-Bosc, toujours escorté d'une grande troupe de masques qui se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille chanson:

Adiou paourté Carnabal, Tu t'en bas et yo demori, Per mintza le soup 'o l'oli!

Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des Cendres!

Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui avait ses affaires de son côté, nous fûmes dans un café où il y avait un bal. On dansait là des contredanses, des bourrées, des sautières à peu près comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse très plaisante, ma foi.

Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une grande salle. Le jeune homme se présente devant une danseuse, et là, fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air, tape du pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche à plaire, tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille, elle, se défend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis que le garçon s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini son manège, il passe à une autre danseuse, et est remplacé près de celle qu'il quitte par un autre garçon, et toujours comme ça, de manière que cette danse ne s'arrête pas. De temps en temps, un garçon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière un danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont fatigués, ils sont remplacés à leur tour de la même façon. Il y avait là, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo dans la perfection. Elle avait une manière de se contourner, et de mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à voir. Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la rencontre de son danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il faisait pour lui plaire, et tantôt après s'en retournait en pirouettant, comme se moquant de lui.

Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourrée d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien dansée.

Après ça, nous passâmes dans une petite salle, boire du vin chaud avec les meuliers, et il se trouva là un jeune monsieur, dont je ne me rappelle point le nom, qui nous récita _Lous dous Douzils_, un conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le disait bien!

Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures simagrées.

Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille et je m'arrangeai pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon affaire et déjeuné, je repartis pour aller coucher à Montignac, et le surlendemain j'étais le soir à la maison.

Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y dansât le congo, ma foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que ça m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour savoir ce que je leur avais porté, parce que c'est une affaire entendue, que toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur porter quelque chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du tétin de sa mère, et quelquefois d'une petite croûte de pain qu'il s'amusait à mâchotter.

Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me durât pas, et il y avait plus de dix ans que j'étais marié, qu'il me semblait que c'était d'hier. Si ça n'avait pas été les enfants qui étaient là, comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme n'était point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants. Elle était devenue plus forte; sa taille s'était épaissie et sa poitrine s'était renforcée, mais elle était toujours fraîche et jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaurée, comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pénible pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de son métier de mère et de nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia, qui m'avait dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais; je me demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupée bien habillée, serrée dans son corset, minaudière et pleine d'idées extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour être belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et féconde, et non pas une créature faible, bonne pour les plaisirs stériles, mais incapable de supporter les travaux de la maternité. La première des conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir. Autrefois, on estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup était regardé comme une bénédiction, tandis que la stérilité passait pour une punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait ça. Quand une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en pèlerinage à Saint-Léonard, auprès de Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après la messe et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez claire, son mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se perdent; on ne craint plus la stérilité; il y en a qui la désirent, et qui s'en vantent, comme si ce n'était pas un malheur ou un crime.

Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire des Rois à Périgueux, nous fîmes halte un moment à Coulaures, et le vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau, pour trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile, mais qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous par Gustou, parce que leur jument était boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le soir Jeantain vint portant des boudins et des côtelettes de veau. C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui étaient du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons. Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça n'est pas un travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit à remuer dans la chaudière les nougaillous déjà écrasés par les meules, ça n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées. Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on ne s'ennuyait pas, et qui tournait tout en risée. Sur la minuit, il fit cuire des pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que c'était bon: elles avaient un goût de noisette. Avec les boudins et les côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons coups de notre vin du Frau.

Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous fit rire tous. Comme il était toujours dehors de chez lui et qu'il connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le pays: les marchés faits, ceux en train, les mariages et toutes les affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise langue. Mais ce qu'il en disait, c'était histoire de faire rire et de bavarder, et non pour porter tort à personne.

Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses _Vêpres sauvages_, sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur l'air d'_In exitu Israël_. Il était si plaisant en les chantant du nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs pressées.

Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait chez nous, parce qu'il me faudrait trop souvent répéter la même chose. Il me faut pourtant parler un peu des métayers qui étaient à la Borderie. C'était de braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur aise pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient quelques petites avances, et n'étaient pas toujours à tirer le diable par la queue, comme on dit de ceux qui sont dans la gêne. On sait que c'est la coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du temps de Jardon, qui était avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de terre et les autres revenus, mais c'était tout.

Au contraire, ces métayers étaient de braves gens avec qui nous étions tout à fait bien. Dès la première année, ils nous vinrent convier à faire la Gerbe-baude. Nous fîmes porter chez eux du vin, de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi, et deux de nos droles.

C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours plié en deux, la tête en bas, sous un soleil qui brûle, à respirer la chaleur que la terre renvoie, et ça toute une journée et des semaines, on se demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant, elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit à l'ombre d'un pilo de gerbes, et vont le faire téter de temps en temps quand il s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un malheur, parce que ce travail trop fort les crève et nuit à la race, et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits travaux point trop fatigants quand ça presse, comme de faner, de vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner, travailler la terre avec de grosses pioches, battre le blé, ou même fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours dans des colères noires.

Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant, par chez nous, de ces pauvres vieilles cassées en deux par les reins: à force de s'être courbées vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et comme la grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont venus de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour ça qu'on voit aux conseils de révision, tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la taille. Le travail des femmes anticipe par là sur les populations à venir; c'est comme si nous mangions notre blé en herbe. Je le dis comme je le pense, rien que le travail des femmes, ça justifie toutes les jacqueries!

Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le coeur, comme ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu détourné de mon chemin. Ce que j'ai dit du pénible travail de la moisson, est pour faire comprendre combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir ce travail écrasant.

Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne soupe grasse, et des poulets en fricassée, et de la daube, sans laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons coups de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a bue en coupant le blé.

Cette première année donc, nous étions allés faire la Gerbe-baude à la Borderie comme j'ai dit, et nous avions déjà fini de dîner, quand notre chambrière, la Fantille, entra portant un panier et des tasses dedans, avec une pinte et du café. Ma femme avait pensé que nos métayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le monde fut bien content de ça, et on commença bientôt à chanter, chacun à son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait, et puis après on versa le café et on fit des brûlots qui faisaient crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.

Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la Gerbe-baude.

Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: c'était en 1867. J'étais allé au bourg, le dimanche d'après la Saint-Jean, pour régler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail; et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, nous devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le temps était vilain; il faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne nous fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du côté d'en bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de manière que beaucoup s'en allèrent chez eux, de crainte de l'orage. Mais d'autres entrèrent à l'auberge pour boire une chopine avec des tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme nous entrions, et je le conviai à déjeuner.

Nous nous assîmes à table tranquillement, après avoir regardé le temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Après déjeuner on porta le café; nous fîmes nos comptes, je payai le menuisier en lui disant:--Nous voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;--Oui, et à une autre fois.

A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et nous dit:--Mes amis, nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du côté de Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur le pas de la porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent; de tous côtés, les passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri dans le clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, brandie par trois ou quatre garçons, pour détourner l'orage, comme c'est de coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre éclatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque éclair les gens se signaient. La vieille Maréchoune alluma un bout de cierge bénit, puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de buis des Rameaux, le trempa dans son bénitier de faïence et aspergea autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau bénite, rien n'y fit. Les nuages, poussés par un vent d'enfer, arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant comme un troupeau de moutons épeurés, et quand ils furent sur nous, voici la grêle qui tombait à grand bruit...

--Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent les femmes; et elles se mirent à pleurer et à se lamenter. La nore de Maréchou, à genoux près du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage était en plein sur le bourg; la grêle tombait grosse comme des oeufs de pigeon, et même plus encore, car on en ramassa qui semblait des oeufs de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge un tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux; les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient emportées par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. Puis la pluie commença à tomber comme qui la vide à seaux. La pièce de blé de Maréchou qu'on voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était foulée comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux. Et la grêle tombait toujours, et dans la terre détrempée maintenant, les grêlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hachée qu'on voyait encore.

Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles cassées laissaient pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint, tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits, partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils regardaient tomber la grêle comme écrasés, ayant perdu la parole; d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des prières ou des jurements:

--Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!

--Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes de chez Maréchou; mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui pensaient tout au moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce moment.

Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous sortîmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait pressé de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter.

Autour du bourg, c'était partout la même chose; dans les prés envasés, l'herbe était sous la boue, les terres à blé étaient foulées comme un sol à battre. Les chènevières semblaient de cette pâtée d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était sorti de terre était perdu. Et de tous côtés on entendait les cris des femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruinés! quel malheur! nous pouvons bien prendre le bissac!

--C'était bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'était bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des Rogations, un gâteau de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il servi?

Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les autres, il avait tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait pour aller voir à sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu que tes processions et les litanies de ton curé ne valent guère!

Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire à ces gens, qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protéger leurs récoltes, et qui, les voyant détruites, étaient furieux. La plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit tellement que bientôt tout le monde en fut persuadé; d'autant mieux qu'on remarquait que du temps du curé Pinot il n'avait jamais grêlé.

Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais, je voyais que c'était là comme autour du bourg: tout était perdu, le blé, les noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le marché, quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce n'était pas seulement la vendange de l'année, perdue, mais le bois était tellement écrasé qu'on eut du mal à tailler l'année d'après, et que beaucoup de pieds crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait entraîné toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées, car il pleuvait partout comme dehors.

Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout désespérés, ne sachant plus où ils en étaient. Ils parlaient d'aller se louer chacun de son côté, de manière qu'il nous fallut les rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le blé toute une année.

Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il se trouvait que, comme les apparences de la récolte étaient très bonnes, le prix du blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon oncle en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante sacs. Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux quartes, un sac de blé, et nous le prêtions, sans autre condition que de le rendre l'année d'après.

Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres M. Lacaud. Il disait qu'il était aussi en peine que ses métayers, ayant perdu sa part de récolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui n'avaient pas grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se mettre sur la même ligne que ses métayers et ses pauvres voisins, qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée ni boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne rien donner aux autres, ni même prêter.

Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est à peu près tout ce qui soit à dire pendant plusieurs années. Depuis François, j'avais eu encore Yrieix, qui était né au mois de septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand, vint au mois de juillet 1868.

C'est cette même année-là que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba subitement un jour dans une maison où il travaillait, et ne s'en releva pas. Cet homme était tracassé par les affaires du pays, d'une manière extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris, avec son esprit de nature et son caractère, ça aurait été un homme pas commun.

Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garçons et une fille: c'était assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon oncle dit comme ça en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient si bons petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, ça aurait été dommage qu'ils ne fussent pas venus.

J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans notre commune depuis quelques années. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait que ça n'était pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à lire et à écrire, parce que ça les détournait de travailler la terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait plus de métayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le conseil, le vieux Roumy, qui en était toujours, lui répondit:

--Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les travailleurs de terre seront tous propriétaires, et ne travailleront plus pour les autres.

Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire comme dans les autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le bourg, et on y mit le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.

Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les jours, ceux qui étaient en âge. Mais pour Nancette, c'était toujours la demoiselle Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour être de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher, attraper des oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans les bois, se baigner l'été: ils étaient fous de liberté et ne restaient pas facilement assis.

Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à peu près dans le milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants extraordinaires pour travailler et apprendre, ça fait plaisir aux parents, à ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si ça doit être plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas âge. Et ce qui m'a maintenu dans cette manière de voir, c'est que celui qui était toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en oubliait de s'amuser, s'est bien rattrapé depuis. Il est devenu le plus fameux bambocheur qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du compte, une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.