Le moulin du Frau

Part 22

Chapter 224,079 wordsPublic domain

Au moment où ils partaient, nous autres trois, restés les maîtres sur le terrain, nous leur tirâmes encore trois grands coups de chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne firent pas plus attention à notre salut que la première fois, mais ça nous était bien égal.

Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous, avait encore de bonnes raisons pour ne pas être content. C'était lui qui avait poussé Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de frais pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq pistoles pour les frais du procès, avec condition qu'il ne les remettrait pas s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant à ça; il se figurait bien qu'un procès qui durait depuis un an et demi, avec des témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait plus de vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose à parfaire, mais il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais, qui se montaient à près de cent louis d'or, il en devint tout innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec les intérêts et les mauvaises années, ça finit par le mettre dans les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relevé, et que lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligés de vendre.

Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents et riant de la manière dont notre maire et Pasquetou avaient été coyonnés par cet acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta pour s'en retourner à Saint-Germain:--Tu sais, lui dit mon oncle, c'est pour jeudi prochain, ne manque pas!

--N'ayez crainte de ça, Nogaret!

Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant à Excideuil, nous le vîmes planté devant l'auberge où nous mettions nos bêtes. Il croyait que nous allions déjeuner là, mais mon oncle dit:

--Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as promis, Hélie, il nous faut aller à l'hôtel de Provence.

Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était là que descendaient le maréchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez nous, et là aussi que s'arrêtaient les voitures de poste; mais, pour une fois, ça n'est pas coutume.

Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux tenus qu'on pût voir dans tout le pays. En entrant dans la grande cuisine, toujours encombrée dans un coin, de paquets et de malles, car c'était aussi là le bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, qu'il y avait à la tête de la maison une maîtresse femme. Tout était propre, bien en place; les chandeliers de cuivre brillaient, par rang de taille sur la cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, sur la table massive, les couteaux étaient alignés par ordre de grandeur. Tout était net, luisant et arrangé avec goût. Et les servantes donc, en tablier blanc et le foulard sur les cheveux, propres comme des sous neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant des plats et des bouteilles.

On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant sur la route, tapissée de papier vert à fleurs, avec des rideaux de coton blanc à franges aux fenêtres. Sur la cheminée, il y avait une ancienne pendule à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets de fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient accrochées des images, représentant l'histoire de Geneviève de Brabant. La table était couverte d'une touaille, blanche comme des fleurs; les verres brillaient, et les fourchettes et les cuillers semblaient d'argent: c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah! le petit Girou était content, et nous aussi, de lui faire cette honnêteté.

Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme ça maintenant. Tout dernièrement, nous étions à Périgueux et mon gendre a voulu que nous allions dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que je vous dise, ça n'était plus ça; on nous a fait manger des affaires arrangées à la mode de partout; ça n'est ni salé ni poivré, et puis point d'ail; ça avait du goût comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les étrangers. Le fait est que, comme ça ne sent rien, avec un peu d'idée, chacun peut se figurer manger de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il devrait bien y avoir à Périgueux un endroit où on puisse manger à notre mode.

Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par des filles accortes et avenantes, mais par des garçons avec des favoris, et la raie au milieu de la tête, qui semblent des juges d'instruction: ça finit de vous couper la faim.

Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise d'autrefois, où on vous faisait manger de bons morceaux, bien choisis, bien soignés, bien arrangés à la périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! on ne boit plus maintenant que de la saleté de vins coupés, baptisés, remontés avec du trois-six, foncés avec du sureau, ou pis, avec quelque poison: c'est plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien. Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne daube, ou un gigot piqué d'ail, ou un fin chapon, ou un lièvre en royale, on demandait du bon vin de Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou de Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait pas chez nous, et c'était un vrai plaisir de boire ces bons vins en mangeant de bonnes choses, entre bons amis. Il paraît que maintenant, les gens se moquent de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine au gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces vins fraudés. Tout marche à la vapeur, et on n'a pas le temps de faire attention à ça. Les gens mangent, vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont les gens d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis vingt-cinq ou trente ans, les gens comme il faut, et principalement les femmes et les jeunes gens, trouvent que ce n'est pas bon genre de manger comme faisaient leurs pères, et de boire du vin de leurs vignes. Ça n'est pas distingué de bien manger, ça engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent; et ils font la petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs, pour se gorger de cette cochonnerie de bière allemande.

Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas leurs petits-fils, pour l'intelligence, le courage, la force, la bonne humeur! Je voudrais voir les crânes d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui se réunissaient autrefois au _Chêne-Vert_ et chez la _Blonde_! Qu'on me montre dans la génération d'à-présent, sans dire de mal de personne, et sans remonter bien haut, beaucoup de bons vrais Périgordins en tous genres, illustres, célèbres, ou simplement connus, comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, Alary, Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, Jacques Maleville, Morand, Fournier-Sarlovèze, Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche, Lachambaudie, Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait _Lous dous douzils_, et tant d'autres dont le nom ne me vient pas.

Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien, qu'il n'y ait pas de notre temps des Périgordins de valeur. Il y en a, c'est sûr, dans différentes parties qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au vieux pays des pierres, et qui l'aiment, je nommerai, parce que je comprends son parler patois et que ses contes me plaisent, le collecteur de Sarlat, le félibre majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre ébaudissement: _Lou curet de Peiro-Bufiero_, _Per tua lou tems_, _Lou paradis de las Belas-Maïs_, _Lou chavau de Batistou_, et tant d'autres jolies patoiseries que nous autres, paysans, devrions tous avoir dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez nous de bons enfants du Périgord, qui ne méprisent pas la terre natale, et qui ont l'esprit alerte, la tête, le bras et l'estomac solides, toutes qualités qui font le vrai Périgordin, propre à tout, bon à penser et à agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les jeunes sont trop parisiens, à mon goût, et ne sentent pas assez le terroir.

Mais me voilà loin de la table où nous étions assis tous les trois. Girou n'avait jamais été à pareille fête: c'était un pauvre garçon, d'une quarantaine d'années, fils de paysans comme nous, tout petit et chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une mûre, ce qui lui faisait dire quelquefois:--Moi, j'étais derrière la haie quand on tirait la couleur sur les merles! Il avait été instruit au hasard, par un vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais sorti de Saint-Germain. Trop faible pour travailler la terre ou pour être ouvrier, trop petit pour être soldat, M. Vigier l'avait pris pour clerc, et il vivait là, dans cette petite étude de campagne, attrapant tous les livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre quelque chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et boire, tout en causant et disant des histoires plaisantes, car il était malin, et tournait les choses comme il voulait. Il revenait aux plats qui lui convenaient, et le mâtin, quoique paysan, il avait du goût et ne se jetait pas sur les grosses pièces.

Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de foies gras aux truffes, ni d'un plat de champignons en sauce, comme jamais plus je n'en ai tâté. On aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien mangé depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans ce petit homme, il y eût un estomac aussi chabissous, autrement dit, capable. Nous avions bu du vin du pays, du meilleur, et avec ça deux bouteilles de vin vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me dit:--Avec vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler du vin de Rossignol; il paraît que c'est quelque chose de fameux. Il y a longtemps que j'ai envie d'en tâter, vous devriez bien en faire porter une bouteille?

--Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce vin tape sur la cocarde.

La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son envie. Enfin, quand nous eûmes bien déjeuné, bien trinqué, nous allâmes au café. Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait bon tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots, les petits verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose à faire, nous le fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer un peu les fumées et puis, à quatre heures nous nous en fûmes ensemble, et nous le quittâmes rendu chez lui, bien content de sa journée.

Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il est besoin que je revienne un peu en arrière. Un mois, ou guère s'en faut, après la première assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appelée Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que quand elles sont grandettes, les filles commencent à aider leur mère dans la maison, tandis que les garçons sont toujours dehors avec les hommes. Nous, nous étions bien contents aussi, principalement de voir que ça faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait été encore un garçon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de mauvais sang.

Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il faut savoir que, chez nous autres, c'était la coutume de nous rappeler les années par la chose la plus marquante; comme l'année du grand hiver, l'année des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des grosses vendanges, l'année de la mort de ma mère, l'année que le tonnerre tomba dans la cheminée, l'année de mon mariage, l'année qu'on avait mis mon oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires comme ça.

Cette année-là donc, peu de temps après la naissance de la petite, une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous. Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le soir lorsque la mère cane les ramena, nous vîmes qu'il en manquait un. Le lendemain soir, il en manquait encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en temps sur l'écluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les manger, quand mon oncle étant un jour dans sa chambre du moulin, tandis qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec son fusil; rien. Le surlendemain il entendit, à un moment, la cane crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment où cette bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la tête et le tua roide. C'était un brochet qui pesait douze livres et trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière; il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y a; toujours est-il que nous l'eûmes comme ça.

Je l'arrangeai dans une grande panière avec des herbes, et je le portai à M. Masfrangeas. En le voyant il s'écria:--Ha! quelle bête! mais que veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions pour huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au Préfet qui le convia à en manger sa part le lendemain soir.

Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui firent honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et mise à la broche.

Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec la tête, le Préfet dit à M. Masfrangeas:

--Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est un brave homme!

--Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et avec ça, il a failli aller à Cayenne!

--Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.

Et tout le monde se mit à rire.

Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à Cayenne, il y avait des braves gens comme mon oncle, et tout aussi innocents.

IX

J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations et de notre travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir là-dessus. Les événements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui valent la peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les gens des villes ne font guère attention, et qui, pour nous autres paysans, sont une grosse affaire.

Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé de bonne heure; la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je dis à ma femme: J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait; aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gelé, il fallait attendre le soleil.

Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes à la vieille vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut bien voir que tous les boutons étaient gelés. De là, nous allâmes aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme étant plus éloignées de la rivière que la vieille, il n'y avait pas tout à fait autant de mal, mais peu s'en fallait.

--Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de piquette.

Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma femme, venant au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il en était.

--Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.

Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.

Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend point.

Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de piquette que de vin.

Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation. J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château, près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_ _piaoux!_

--Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à mon cousin.

--Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.

L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient entrer en marché.

--C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin, allons-nous en.

Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau qu'Estève avait acheté pour notre aîné.

Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau, faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si jolie, que ça réjouissait le coeur rien que de la voir.

Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer. Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre. Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui coûte d'entretenir comme un moulin.

Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie, un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.

De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche. Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance, capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.

A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les boeufs, pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure, dure comme toujours, était tranquille et même résignée.

Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le sorcier.