Le moulin du Frau

Part 21

Chapter 214,127 wordsPublic domain

Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota chez nous, comme dans toute la France, pour le rétablissement de l'Empire. Au Frau nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire. Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre un Non dans la boîte de M. Lacaud; mais, à cause de M. Masfrangeas, il fut convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui était venu voir comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au Frau. Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout le monde vota même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours voté avec les gens comme il faut, fut porté par M. Lacaud comme ayant voté Oui, car il n'y eut pas un Non dans la boîte, bien entendu. Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le Frau ce jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou pour mieux dire de manière de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutôt que de voter pour Bonaparte.

Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un procès-verbal avec autant de Oui que d'électeurs. Il ne s'en fallait que de trois, ça n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu que d'autres maires de par là avaient obtenu par les mêmes moyens que lui l'unanimité de Oui, et comme il couchait en joue la croix d'honneur, il craignait que ça ne lui fît du tort.

Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés au bourg, mon oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui devaient venir nous faire des planches. C'était un dimanche, et M. Lacaud se trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chaîne de montre en or s'étalait sur son ventre bedonné, et sa trogne rouge luisait sous un grand chapeau haut de forme. Il était là, les mains derrière le dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des gens de la commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit à quelques pas, il se tourna vers nous et, s'adressant à mon oncle avec sa grossièreté vaniteuse, lui dit:

--Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous a été faite, Nogaret; vous auriez dû voter au moins par reconnaissance pour celui qui pouvait vous envoyer à Cayenne et ne l'a pas fait.

Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant les poings et les mâchoires; mais la pensée de Masfrangeas lui vint; il ne dit rien et s'en alla.

Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers ce gros enflé, je lui répondis rudement:

--Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance à celui qui s'est emparé du droit de grâce, parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout le mal qu'il aurait pu lui faire injustement!

M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il resta tout ébaubi, devint cramoisi, branla la tête d'un air menaçant, mais ne sut que dire.

Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai riposté un peu à propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop tard. Il m'est arrivé plus d'une fois de me dire en m'en allant: Animal! tu aurais bien pu dire ça ou ça.

Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles chez nous, ne nous mêlant de rien, ni de politique ni des affaires de la commune, et il nous semblait que cela étant ainsi, nous étions à l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais gredins comme Laguyonias, et à des individus méchants et rancuniers comme M. Lacaud, on n'est jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et nous ne tardâmes guère à nous en apercevoir.

Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la bruyère pour faire paillade à notre bétail, je vis venir un nommé Pasquetou, de Cronarzen, qui avait un bois touchant le nôtre. Quand il fut près de nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre. Moi, c'était la première fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les limites ne marquent pas toujours très bien, je pensais que peut-être nous nous étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à Pasquetou que c'était la troisième ou quatrième fois que lui y coupait la bruyère, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en va vers Roulède. Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin: à quoi Pasquetou répliquait que nous l'avions dépassé.

Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour éviter un endroit un peu creux où l'eau s'assemblait, et où il y avait toujours de la fange, les gens qui passaient par là avec leurs charrettes avaient pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, à cinquante pas de là, le chemin qui tournait un peu sur la droite. Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme ça, ce passage était devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que la palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin, mais pas assez tout de même pour qu'on ne le vît bien. Nous n'avions jamais rien dit aux voisins; c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait pas la peine d'en parler.

Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il voulait nous faire lâcher de couper la bruyère, je lui dis de nous laisser tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il n'avait qu'à marcher.

Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait grandement, vu que nous avions toujours été bons voisins; mais nous pensions qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disputé n'en valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne valait pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers dessus. Il y en avait eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie recouverte de terre et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait là-dessus, pour soutenir que notre limite était un gros châtaignier, contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous.

Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix, mon oncle déclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et lui avaient toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans contestations, et que nous continuerions à faire de même, jusqu'à ce que les tribunaux en auraient autrement ordonné.

Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous porta une assignation devant le tribunal de Périgueux; nous voilà obligés de prendre un avoué, un avocat et de plaider.

Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient toujours vu couper la bruyère sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns ne se rappelaient pas bien où était le vrai chemin; d'autres n'avaient jamais passé que sur celui qui traversait notre bois. Le cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance.

Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit que son bois venait jusqu'au chemin qui était entre nous deux, et que ce chemin passait de notre côté, à raser un vieux châtaignier à trois mars, ou maîtresses branches, qui était sur notre fonds. Comme justement le châtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait là-dessus.

A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à n'en plus finir, comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Après ça, l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe serrée au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant le bras droit vers les juges, la main ouverte, comme s'il eût eu ses preuves dedans, et qu'il eût voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait et remâchait dix fois la même chose.

C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant, et on voyait qu'il savait bien des affaires, car il récita des articles de loi, parla d'un nommé Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en français, attendu sa manière d'embrouiller ses phrases. Quand il eut parlé pendant une heure et demie, il annonça qu'il avait fini et qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, résumer rapidement les moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le voilà qui recommence de fond en comble à plaider. Tout le monde en soufflait; enfin, après une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard rouge de sa poche, et se mit à s'essuyer le front.

Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait les bras tendus au-dessus de sa tête, par un mouvement brusque, comme font maintenant les élèves de notre école, lorsque le régent leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les laissait tomber de même, collés le long du corps, avec la fin de ses phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se confondaient avec sa robe, de manière qu'on l'eût cru manchot des deux bras. Il avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour de sa tête comme une belle calotte de curé, de manière qu'on l'eût pris pour un masque de carnaval, un pierrot en deuil.

C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet avocat; il passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le fût; mais qu'il était embêtant!

Il commença par une longue citation en latin, les bras levés comme j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase achevée, comme si cet effort l'eut crevé. Puis il continua lentement, employant de longues phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en perdait quasi la respiration. Autant son confrère hachait et mâchait ses mots d'une voix désagréable, autant celui-ci les déroulait gravement d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous. Comme il ne voulait pas paraître moins ferré que son confrère, il cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas, en prétendant que son excellent confrère l'avait mal entendu; à quoi l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrère, qui l'entendez mal! Tandis qu'il était lancé dans sa plaidoirie qui s'allongeait, s'allongeait toujours, la tête m'en tournait, et, n'y tenant plus, je sortis.

Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que l'affaire était remise à un mois; qu'il allait y avoir une enquête pour savoir si l'ancien châtaignier dont il ne restait que la souche pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait Pasquetou. Quoique ce procès ne fût pas bien amusant, je me mis à rire à cette nouvelle, et nous nous en allâmes à l'auberge; après quoi, nous repartîmes pour le Frau avec un homme de Roulède qui avait témoigné pour nous.

--Certainement, disais-je à mon oncle en nous en allant, ces avocats avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires comme ça. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés à cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes il n'y aurait pas besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon sens, le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.

--Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient les avocats, les avoués, les huissiers, et le gouvernement qui vend le papier marqué?

--Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces avocats parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans Saint-Sulpice?

--C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du bourg de Cujat où l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme ça.

D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès rapportera gros à tout ce monde-là, car nous ne sommes pas près d'en voir la fin.

Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour où l'avoué de Pasquetou était prêt, le nôtre n'était plus là, et d'autres fois c'était le contraire. Et puis il y avait toujours quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pièce et demandait la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main.

L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en quinzaine, de mois en mois, finit pourtant par avoir lieu; elle ne fut pas heureuse pour Pasquetou. Il fit venir des témoins qui dirent bien que le châtaignier mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes venir autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait trois.

Il y avait un an que le procès durait, lorsque le tribunal ordonna le transport sur les lieux.

A ce coup, mon oncle dit:--Gare à celui qui perdra! il y a déjà beaucoup de frais de faits, et ce transport ne coûtera pas bon marché.

C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle, que nous n'ayons aucun acte pour ce bois. Nous avions cherché partout, dans le cabinet où étaient nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout ce que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé Crabanas de Salevert, et qu'il était à nous depuis l'année de la Grande-peur. Là-dessus, je m'en fus trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire. Comme c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait y être aussi: et dans ce cas, les confrontations peut-être nous donneraient raison. M. Vigier me dit de repasser dans quelques jours, qu'il ferait chercher par Girou.

J'y retournai huit jours après, et la première chose que me dit son clerc, le petit Girou, ce fut:--Qu'est-ce que tu payes si je te fais gagner ton procès?

--Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.

Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois était limité au midi, par le chemin allant vers Roulède tout droit, passant contre un vieux châtaignier, et que la borne cornière avait été plantée à quarante-deux pas du châtaignier, en suivant droit le chemin du côté du levant.

--Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou; fais-moi une copie de cet acte et tu la feras signer par ton patron; il me la faudrait pour après-demain matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux servir ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant tout ce monde.

--Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux de voir la figure qu'ils feront tous.

Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués, les avocats arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à Coulaures il y avait la route, ça allait bien; mais après il fallait prendre des mauvais chemins jusqu'au bourg, où on était forcé de laisser les voitures, pour aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.

M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il demeurait le plus souvent à Périgueux. Il invita tous ces messieurs à entrer chez lui, et là étant, il les convia à déjeuner. Comme il était le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils acceptèrent facilement.

Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert, M. Lacaud emmena le président et un juge, sous prétexte de leur montrer le jardin, et là, lorsqu'ils furent seuls, commença à parler en faveur de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il avait raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne se prononçant pas, mais ayant l'air d'ouïr complaisamment ce que leur disait ce bon M. Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soirées, à la Préfecture, chez le Receveur général, au Cercle, et qui se trouvait là si à point, pour les faire déjeuner dans un pays perdu, où il n'y avait qu'une méchante auberge de paysans. Je suis sûr que ces messieurs étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser et de juger contre leur conscience; mais les choses se présentent tout différemment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde. Le juge prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit pas les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine que lorsque M. Lacaud eut ajouté, comme pour renseigner ces messieurs sur ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils n'étaient pas aussi bien disposés pour nous que pour Pasquetou.

Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au soleil et entendait tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M. Lacaud et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux Nicoud se leva, mit son bissac sur son échine et, prenant son bâton, s'en vint vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous étions à table, nous autres aussi, avec Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous entendîmes ses sabots sur l'escalier.

Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit:

--Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe.

--Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il souleva son bonnet en disant:--Bonjour, bonjour, braves gens!

Et tout le monde lui répondit:

--Bonjour, Nicoud, bonjour!

Quoique nous ne fussions que des paysans à notre aise, jamais il n'est venu un pauvre à notre porte à qui on n'ait donné. Et si c'était un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait la soupe, on leur en donnait avec un chabrol après, pour les gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens n'y avaient pas manqué, et nous autres faisions de même. Ce n'était pas maintenant qu'il y avait à la maison une femme comme la mienne, que cette coutume pouvait se perdre.

Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'était pas la même chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne sont pas bien donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient mauvais coeur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent et peinent à force, pour affaner du pain. La différence entre le paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la vie. Le morceau de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de l'autre, il n'y a pas guère de lard; enfin, la culotte et la veste du paysan sont déchirées, effilochées, rapiécées de morceaux de toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charité. C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur des misères qu'il subit lui-même. Le riche, qui connaît le bien-être, devrait compatir davantage au sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il ne le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour s'excuser de sa dureté: Ce sont des fainéants!

Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis propre, aussi on le fit asseoir sur le banc, et ma femme lui apporta une grande pleine assiette de soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été Jean Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas fait entrer, et avec ça ma femme avait beaucoup de peine de le laisser à la porte, et de lui porter, quand il venait, une assiette de soupe sous l'auvent; elle disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien comme un chien.

--Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa faute: que ne se tient-il net comme Nicoud.

Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou, qui était à côté, lui versa un bon chabrol dans son assiette, qu'il avala d'une coulée. Après ça, tout en mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce qu'il avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous le remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y avait rien à craindre, qu'il nous avait mis en mains quinte et quatorze et le point.

--Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est une mauvaise chose que les procès, ça ruine bien des maisons. Moi je n'avais pas grand'chose, mais enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui m'ont fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de Laguyonias.

Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de manière qu'en arrivant au bois des Fontenelles, nous vîmes tous ces messieurs de la justice. M. Lacaud était venu là, aussi, histoire de leur montrer le chemin: il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas? Possible aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence ce qu'il avait dit pour Pasquetou. Ils étaient tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons messieurs, et bien repus, bien contents; pour sûr que notre maire leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il en avait de bon. Dans ces dispositions, la manière de voir de l'hôte, quand on se trouve dépaysé et transporté de la salle d'audience au fond d'un bois, peut bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de forfaiture.

Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux pour saluer, mais aucun de ces messieurs ne nous rendit la pareille. Les uns tirèrent leur tabatière, un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous voyaient du coin de l'oeil, pourtant, et avaient l'air étonnés de me voir avec une pioche sur mon épaule.

--Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre avocat en venant vers nous.

--Nous portons de quoi tout arranger, dit mon oncle en tirant l'acte de sa poche: Tenez, voyez ça.

Quand il eut lu, notre avocat dit:

--Ho! c'est une autre paire de manches!

Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le titre. J'épiais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien à ce qu'on lisait, voyait pourtant, à l'air de notre avocat, que c'était quelque mauvaise pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les avoués, ça ne leur faisait rien, c'était visible; quel que fût le gagnant, leur affaire était bonne. Les juges, ça leur était quasiment égal aussi, sauf le petit dépit, d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion qu'il fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser rien voir. Quand notre homme eut achevé, le président prit l'acte et se mit à le relire, et pendant ce temps nous autres fûmes à la vieille souche du châtaignier. Partant de là, je comptai quarante-deux pas en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai sur la droite, puis sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'étaient approchés durant ce temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:--Va plutôt en avant, si c'est mon grand-père qui a compté les pas, il avait des jambes comme une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un petit moment, la pioche rencontra une pierre.

--Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais. Après avoir nettoyé la place, raclé les feuilles pourries, j'ôtai comme un terreau qui s'était formé dessus, et la borne se vit bien plantée avec ses deux témoins.

Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint voir tout près, mais quoi dire? les racines de bruyères enlevées montraient bien que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprès. Mais c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir une attaque, tellement il était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient.