Part 20
Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons levèrent leurs casquettes et crièrent:--Bon courage, Nogaret! Vive la République! Après que nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils n'avaient pas osé faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une chaîne dans ses fontes et dit à mon oncle:
--Donnez vos mains!
--Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attaché; je vous promets de vous suivre tranquillement.
Et j'appuyai de mon côté:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas.
--Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça vaut quelque chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire à des gens comme ça, il faut prendre ses précautions. Allons! donnez les mains! et en même temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent chaque poignet.
Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux se parlèrent:
--Ha! brigand de Bonaparte!
Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes en route.--Avec ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes sûrs de notre démoc-soc; ça serait dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au moins l'envoyer crever à Cayenne.
--C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait faire à toute cette crapule, qui ne veut que sang et pillage; à tous ces meurt-de-faim de partageux.
Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça, ignobles, et des propos dégoûtants. On voyait bien qu'on avait monté la tête de ces gens-là, car ordinairement ils emmènent sans mot dire les plus grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que nous avions quitté Savignac, mais la colère me monta à la figure:--Ah ça! leur criai-je, vous êtes chargés de conduire le prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave, à vous autres, d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attachées!
Ils se retournèrent sur leur selle:
--Vous, vous allez nous foutre le camp de là!
--La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y marcherai!
Ils s'arrêtèrent.
--Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le méchant, nous avons une autre paire de bracelets!
--Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la maison: reste en arrière.
Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt pas.
Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colère.
La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur Tourny, nous ne vîmes guère personne en arrivant; il faisait froid; ce n'était pas le temps de se promener. Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et le guichetier étant venu, ils lui dirent:
--Voilà du gibier!
Et l'autre ricana.
--Ha! ha! ça donne depuis deux jours!
Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son paquet et suivit un geôlier, après quoi la lourde porte se referma.
Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite pour voir M. Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, où on me dit qu'il venait d'être appelé par le secrétaire général.
J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir.
--Mon oncle est arrêté!
--Que me dis-tu là!
--On vient de le fermer en prison.
--Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon chapeau.
Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas tout ce qui s'était passé.
Il pensa un moment, et me dit:
--Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est de t'en retourner au Frau. Ça ne t'avancerait à rien de rester ici, tu ne pourrais pas voir ton oncle, il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet, je tâcherai de faire agir quelqu'un près du procureur...
--Mais pensez-vous réussir?
--Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris sont très rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien.
Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je m'en fus à l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa civade, je repartis. Mes idées étaient bien tristes tout le long du chemin. Par moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne peut pas arracher comme ça un homme à son pays natal, à sa maison, pour le mettre en prison ou aux galères, rien que parce que c'est un républicain ferme et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique se soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées folles qui me donnaient de l'espoir; mais tantôt après, quand je venais à penser comme les honnêtes gens étaient couards dans ces affaires, et combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que tout cela pouvait arriver sans que personne bronchât; et en effet tout ça s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont été fusillés, éventrés par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à Cayenne de la guillotine sèche. Bien sûr des milliers et des millions de gens pensaient qu'après tout, ces transportés n'étaient pas des scélérats, et que c'était une abomination de les envoyer mourir comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et l'égoïsme ont fermé toutes les bouches, et ce grand crime s'est accompli.
Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je trouvai ma femme au lit, avec la fièvre, dormant un moment, et se réveillant en sursaut, la tête pleine de mauvais rêves. Le petit pleurait, lui, et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le prenait et le lâchait d'abord.
A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des messieurs avec le maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils disaient entre eux. Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouvé seulement des vieux numéros de la _Ruche_ et des petits livres républicains; mais de papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne fût pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient venus, ils avaient saisi les journaux et les petits livres.
Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accepté, et dont l'un avait même demandé cette vilaine commission, pour faire valoir son dévouement à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que leurs pères et sont de bons citoyens.
Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gâté, je n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes.
Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait que nous prenions à Puygolfier, où la demoiselle tenait une brette, il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma femme se remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre oncle. Quelques jours se passèrent, et nous nous inquiétions de ne rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point malade, et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était aussi bien que possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de là, puisqu'on n'avait rien trouvé au Frau en fait de papiers dangereux. A la vérité, il y avait des dénonciations contre lui, et tous les rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un de ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait plaidé le contraire, disant que des dénonciations comme celles d'un Laguyonias ne pouvaient pas nuire à un honnête homme, et que quant aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que de raison.
La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de savoir mon oncle en prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.
Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.--Si encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison à faire aller, point de famille, rien, ça ne serait pas une affaire; mais aller mettre en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et ça n'est pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis Lajarthe dedans; ça n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays, un pauvre diable de tailleur à la journée, ne sachant guère parler français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça fût un de ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait d'épeurer, pour leur faire voter l'Empire.
Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent à la veillée pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-là finiront bien sans doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que non.
Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et après avoir tourné et retourné toutes les chances et malchances, nous ne savions que croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un bâton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et au dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout à coup nous entendons monter l'escalier. C'est lui! pensâmes-nous tous en même temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait. Déjà Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait sans rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait plus, comme si elle eût crainte qu'on revînt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou, jusqu'à Lajarthe, quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands embrasseurs. Comme le petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire un poutou dans le lit.
Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais il n'avait guère faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie passé à la poêle. En mangeant, il nous raconta comment ils étaient traités à la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs, enfermés ensemble dans la même chambrée, pour la même cause, et les geôliers les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher, et qu'on ne l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était engagé formellement, et avait promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi tous les méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre lui.
--Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux hommes dont les grands-pères étaient amis comme deux frères; deux hommes qui, étant petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer mourir delà les mers! Quelle canaille!
Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie pour choquer de verre tous ensemble à l'occasion de son retour.
Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les choses qui s'étaient passées depuis un mois; mais, après le premier moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses amis, nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu triste. Ma femme le lui dit et alors il lui répondit:
--C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que j'ai laissés à la prison, à ceux qu'à cette heure on transporte, entassés dans la cale des vaisseaux, en Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...
Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.
VII
Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison. Ailleurs, dans la commune et partout on se réjouissait. Il semblait à tous ces pauvres gens épeurés par les arrestations, par le récit des fusillades et des transportations, et menés par les maires et les curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et heureux. Les gens qui ne sont pas à leur aise sont comme les malades, ça les soulage de changer de position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que de gens se figuraient bonnement que c'était eux qui avaient gagné à ce changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misère. En attendant de s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et tant de mille, qui avaient voté Oui.
Comme bien on pense, tout était changé chez nous; M. Lacaud étant revenu à la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'était plus rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris goût à l'écharpe. Quant à mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il ne sortait guère de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait, à cette manière de faire, doux bonnes raisons: d'abord ça n'aurait servi de rien, et ensuite M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre chose lui aurait fait des affaires à la Préfecture. Ça lui coûtait bien tout de même à mon oncle, car il était de ceux qui ne se rendent que morts; mais il avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas éviter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le mieux, pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de n'être pas de leur avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous parler longtemps, dans les foires ou les marchés, de crainte qu'on crût qu'ils étaient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques mauvaises canailles, qui tâchaient de se venger de ce que mon oncle les avait empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier. Le plus enragé était ce méchant goujat de Laguyonias, qui disait partout que c'était malheureux de voir des scélérats, comme mon oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient être à casser des pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était méprisé de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet.
Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi qui faisais les affaires du dehors, à Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup d'idées, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant, et c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au mois de février, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait à la fontaine, et en fit une jolie allée qu'il planta de pommiers et de pruniers. La vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre, où il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Après ça, le jardin fut soigné et bien arrangé; ses allées furent alignées et sablées, avec de la petite grave de rivière. Le long de l'allée du milieu, qui était plus large que les autres, ma femme planta ou sema des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des passe-roses, des giroflées, d'autres qui sentaient bon, comme du basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois était tombé en pourriture, et comme le chèvrefeuille était vigoureux et foisonnait, la même année il y eut de l'ombre.
Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça, mon oncle aimait à tenir le petit Hélie, à le promener, et quand le drole commença de marcher, il le menait tout doucement par la main.
L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu près, malgré le mal vouloir de quelques coquins dont j'ai parlé, qui se servaient de la politique pour tâcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand même ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne les aurait point écoutés.
C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en aller, et que l'on trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir, et que si ce n'était pas ça qui les rendrait ennemis, ça serait autre chose. Autrefois les querelles étaient entre papistes et parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en Périgord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour. Aujourd'hui, on se bat dans les élections à coups de morceaux de papier, comme autrefois on se battait à coups de mousquets, de piques, de flèches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître ces haines ne pensent pas à tout ça.
Notre petit train de vie était réglé chez nous, et voici comment ça marchait. Le matin à la pointe du jour, nous nous levions, et, après que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du blé à moudre, je montais le sac contre la trémie et j'ouvrais la pelle. Après que j'avais réglé les meules, et que je sentais entre mes doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais le poisson dans le réservoir. A huit heures, nous mangions la soupe ou les châtaignes; à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi, nous allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou trois quartes de blé sur une bourrique. Vers les trois heures et demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin, nous l'engagions à monter avec nous. Le soir, il était près des huit heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas réglé à la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois où nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans l'été.
Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de ça, nous avions gardé à notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les saisons. Au printemps il fallait donner quelques façons, enter des arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins, la moisson, les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte de la Saint-Michel, les vendanges, les noix et les châtaignes à ramasser, et les labours à faire. L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à balayer dans les bois pour faire la paillade au bétail. Les occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions tout ça nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider, et le second soir à souper, on faisait un peu de festin pour les remercier.
Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au marché d'Excideuil; c'est là où nous avions nos affaires, où nous trouvions notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines d'oeufs. Elle avait beaucoup augmenté le revenu de la basse-cour, sans grande dépense; ainsi, tous les ans, nous portions au marché de Périgueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle faisait venir de même beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la rivière à deux pas, et quand il était temps, la Suzette les gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un bon prix, les foies, la graisse et tout.
Quand la bourrasque politique fut un peu passée, mon oncle se mit à faire du commerce sur les blés, et pour ça il allait assez souvent aussi à Cubjac, et à Thiviers le samedi. A part ces sorties, les jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute unie, sans changements. Le dimanche, pour ça, quand le temps allait bien, nous prenions la chienne, et nous allions tâcher de tuer le lièvre, et lorsque nous en savions un c'était rare que nous ne le portions pas, car notre Finette était bonne, suivait des quatre heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne manquait guère son coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions tué un beau mâle dans les huit livres, nous l'envoyions à M. Masfrangeas, et nous faisions de même lorsque nous avions pris quelque belle pièce de poisson. Quand nous mangions le lièvre à la maison, il y avait toujours quelque ami à qui nous l'avions faire dire: c'était Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez Puyadou.
Dans l'après-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au bourg, histoire de voir les gens, de parler à des amis, et à l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy.
D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien, les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux dents, nous arrêtant à chaque pièce, pour voir comment levait le blé, ou si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait, ou si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée du plaisir que nous avons, nous autres paysans, de voir naître, croître et mûrir le grain que nous avons semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que nous avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre le champ que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillère; là, à cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais temps, aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanité, et tout à la surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement. Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la façonne à sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fécondée par son travail. Et nos vignes donc! C'est là que nous nous arrêtions longuement, marchant pas à pas, regardant chaque pied l'un après l'autre, épiant les boutons à leur sortie, les comptant, comptant les formes, faisant des comparaisons d'années. Ah, c'était surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau avec des feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en était risible; quand nous trouvions par là quelque vieille savate, ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions à la vigne pour l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade nous le déchaussions, et nous y mettions autour du purin de l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous coûtaient pas: et puis, quand les grappes se gonflaient comme le tétin d'une femme grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair au brun noir et comme velouté!
D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'était jamais lassé, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il préférait à toutes les autres. C'était une chose pas ordinaire, cette lecture, pour un paysan un peu dégrossi seulement par l'école et le régiment. Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvés dans un tas de vieilleries, achetées par mon grand-père à l'encan, et mon oncle en faisait son profit, et nous tous aussi.