Le moulin du Frau

Part 2

Chapter 23,985 wordsPublic domain

--Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher et il la mena boire au bac dans la cour. Après il appela le garçon, se fit donner quatre litres de civade, les cribla bien, ôtant les petites pierres, et les donna à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était retiré dans un coin, et on entendait sur la litière comme un bruissement qui n'en finissait pas.

La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes vers le Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée au-dessus du niveau des routes qui la bordent, et entourée de banquettes de pierre avec de beaux arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort, selon moi.

Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les lampions fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors des baraques éclairées au gaz, comme aujourd'hui.

M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez propre pour l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait à en crever dans un trombone à coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné s'essoufflait dans un cornet à piston. De l'autre côté de l'entrée, un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un paillasse tapait à tour de bras sur sa grosse caisse, avec accompagnement de cymbales.

Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait les bras nus, les épaules décolletées, une belle fille en maillot rose et en jupe de gaze très écourtée que chaque coup de reins, lorsqu'elle se retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui décida M. Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons là, et nous entrâmes, aux premières places, qu'il paya en faisant changer cent sous.

Après avoir vu des tours de force, d'adresse, d'équilibre, des farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde avec beaucoup de joliesse, ce qui intéressa grandement M. Masfrangeas et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse pourquoi d'ailleurs.

Après cette représentation, nous allâmes voir un éléphant savant qui faisait aussi des tours d'équilibre, et soupait ensuite en public, servi par un singe habillé comme un petit pastronnet.

Au sortir de là nous nous promenâmes un peu dans la place, et en passant nous vîmes une baraque où on montrait des oiseaux savants. Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient amené leurs dogues et leurs boule-dogues pour les éprouver et faire des paris. Les abois enragés des chiens et les grognements féroces des ours faisaient un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout vivants, et dont la baraque était en face.

Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la porte de l'hôtel Védrenne, le curé Pinot, de chez nous, qui fumait tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma bêtise.

--Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa pipe.

Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé, où on jouait _La Grâce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch, et nous entrâmes au café Rose Beauvais.

Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors, et il chantait une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards à l'adresse des assistants.

Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois qui se peuvent tourner ainsi:

C'est monsieur Masfrangeas, De la Préfecture, Qui s'est certes fait friser Chez Jean La Verdure!

Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête broussailleuse de M. Masfrangeas, et en pensant à La Verdure, qui était un petit perruquier du côté du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce que c'était qu'un fer à friser.

--Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.

Et Fayolle continua:

Il aime le bouteillon, C'est un franc Périgord, Lorsqu'il voit un cotillon, Il y court tout d'abord!

Les battements de mains et les éclats de rire recommencèrent, et M. Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait, il cria:

--Va toujours, Fayolle!

Et mon Fayolle reprit:

Vif comme il n'y a personne, Bon homme tout de même, Pour arranger quelqu'un Il ne tire pas en arrière!

C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit longtemps et quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, ça ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture ne s'y prêteraient pas. Je ne veux pas dire pour ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est plus le genre. En ce temps on était plus proche de la Révolution; la bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne s'était pas encore élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son père était un simple ouvrier tanneur d'Excideuil.

Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier, histoire de prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en redescendant, étant en face du palais de justice fini depuis cinq ou six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, où il y avait beaucoup de marchands et de baraques.

Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mémoire en perles de couleur variées, et puis nous voici allant, vaguant de çà de là dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et les baraques.

Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la loge d'une géante. Une géante de quinze ans, appelée Caroline, disait un grand tableau où était tiré son portrait en grande toilette de soirée, avec force chaînes, carcans et le reste.

--Il faut voir cela, dit mon futur chef.

Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je n'entendis pas: je n'ouïs que la réplique faite en patois:

--Avec ça que tu craches dessus!

J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M. Masfrangeas se trompait grandement.

Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les femmes que mon oncle.

Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui rendre la monnaie de sa pièce, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter, parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont à la Saint-Mémoire apportent une bague pour leur bonne amie.

A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, comme toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan. C'était une coutume générale alors, même dans la bonne bourgeoisie, de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même des phrases dans les parlements faits en français. De là, ces locutions patoises, ces tournures de phrases translatées de périgordin en français dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au passé, car, si autrefois, chacun tenait à gloire de parler familièrement notre vieux patois, combien de Périgordins l'ignorent aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes à barbes, de nos grand'mères, avec nos vieilles moeurs simples et fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables. Aujourd'hui, on voit des Périgordins qui n'aiment pas l'ail, et ne savent pas le patois!

Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui regrettent ces choses.

Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi j'emploie, en écrivant en français, des expressions qui ne sont pas françaises, et pourquoi je donne à des mots français leur signifiance patoise. Les anciens me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont pas tout à fait oublié les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de cent empans. Je ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en promenade, les collégiens d'alors, avec leur habit bleu de roi à boutons dorés, et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que j'enviais; mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout; oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouvé une vieille histoire romaine, et j'aurais aimé lire dans leur langue, les historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.

Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, mais rien qui vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je conviens qu'il m'est impossible d'écrire autrement que j'ai parlé depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse donc si je patoise en français, et si je francise en patois.

Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on trouve quelquefois, par-ci, par-là, des F et des B, il ne faut pas s'en étonner. Nous autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un: bougre, assez facilement, de manière que si on n'en avait pas rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant de ma part. D'ailleurs, voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fâcher, et que ça entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles, c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans malice que nous nous servons de ces mots-là, mais tout bonnement pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.

Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, elle n'avait pas tant de chaînes et de colliers et de dentelles que sur le tableau, mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une de ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux allures de grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'était comme le disait le tableau une fille de quinze ans à peu près, de six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes très accusées.

Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne sais quel sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir à me coucher à ses pieds, à la regarder toujours, à dormir près d'elle comme un enfant près de sa mère.

M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune phénomène, qui répondait très bien avec une voix douce qui augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de très près ses bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient là; puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle offrit un mollet magnifique à leur admiration: voyez, Messieurs, il n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas s'en assura assez longtemps, et quelques autres après lui; mais lorsque poussé, je ne sais par quel sentiment, je voulus vérifier à mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous êtes trop jeune mon petit ami!

J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais bu un peu plus que de coutume, et je répartis:

--Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!

Tout le monde se mit à rire, y compris la géante, et nous sortîmes là-dessus.

--Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si nous prenions un petit bol de vin à la française!

--Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes à nous promener dans la foule.

Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait pas de luxe dans cet établissement; six ou huit grandes barres soutenaient une toile toute rapetassée. Sur le devant, des planches sur des barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient fort. Ils étaient là, en maillot, les bras croisés pour mieux montrer leurs muscles, et, bien campées sur des cous énormes, leurs têtes au front bas, avaient une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de calicot faisait savoir au public que l'arène était dirigée par le célèbre Jeanty, dit _Le Rempart du Périgord_.

--Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_!

En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit:

--Qui parle du _Canau_?

--Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.

L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux myopes qui lui sortaient de la tête. Sur son front ridé, ses cheveux roux se tortillaient en mèches courtes qui, avec sa grosse tête et ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros animal pas méchant.

Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnaître.

--Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.

Puis après:

--C'est la dernière séance, il est dix heures et demie, entre avec ta société, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu.

Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa société, M. Masfrangeas avait disparu.

En regardant bien, nous le vîmes devant un musée de figures de cire, mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.

Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer toute sa famille au musée, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous quitta en pestant, après nous avoir secoué la main.

Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés du _Canau_. En passant devant le bureau représenté par une petite femme sèche qui n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis, et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.

Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée d'une corde tendue sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnèrent la main et s'empoignèrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un d'eux fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui tendit la main pour se relever.

Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à peu près la même chose. Tout ça ne m'amusait guère, car il me semblait que ces gens-là n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient plus occupés de faire des effets de muscles, que de lutter pour la victoire qui paraissait arrangée d'avance.

Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec deux autres individus.

--Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.

C'est que la réputation de Poncet était grande. Ses tours de force étaient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un peu pressé, il avait cassé les reins à la bête en la serrant dans ses bras.

Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de la baraque.

--C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Médard, qui est le patron; ménage-le, ça lui ferait du tort.

Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Périgord_, dit Poncet; eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien, je ne veux pas l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes, je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de me tomber, et je les foutrai tous sur le cul!

Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à regarder avec les autres.

En ce moment, le _Rempart du Périgord_ était sur l'estrade, et invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public à entrer, car il y avait déjà deux caleçons de demandés. Lorsqu'il revint, mon oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de ce qui allait se passer.

Le _Canau_ revint aussitôt vers le public et dit: Messieurs, on m'apprend à l'instant que le fameux Poncet est dans mon établissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de l'arène. Cet amateur distingué est trop connu à Périgueux, pour que je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons commencer.

Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes, curieuses de voir lutter Poncet.

Le premier amateur qui sortit du recoin où on se déshabillait derrière une toile, était un garçon boulanger, tout jeune, sans un poil de barbe, mais bien bâti: ses bras développés par la maie étaient énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en proportion.

Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte, il se défendit bien, donna du fil à retordre à son homme et se fit applaudir à plusieurs reprises. Il fut enfin couché sur le dos par un coup d'habileté plutôt que de force, comme on s'accorda à le dire.

Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du premier; aussi ne pesa-t-il guère aux mains de son partenaire, l'_Invincible Auvergnat_.

Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin, trapu, carré, poilu comme un loup, en balançant ses bras noueux et longs, ces bras terribles qui avaient broyé la charpente de l'ours, il y eut de grands claquements de mains.

--Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arène, il paraît que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous voudrez.

Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux s'avança au milieu de l'arène. Celui-là avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'était un Parisien, ancien porteur à la Halle aux farines, bien fait, et connaissant toutes les ruses du métier.

Il donna en coyonnant la main à Poncet:

--Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal, n'est-ce pas?

--Que non, dit Poncet.

Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs vantardises, était de commencer par fatiguer le meunier, en lui dépêchant d'abord les moins forts, et de réserver le plus dangereux, le _Colosse du Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sûr.

C'est pour cela que l'habile Parisien commençait, mais il n'eut guère le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il était enlevé et posé à terre comme un enfant.

--Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se relevant.

L'_Invincible Auvergnat_ lui succéda, et ne pesa pas davantage dans les mains du meunier.

Celui qui vint après, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa personne était bien répondante à son nom. Il avait le regard en dessous et méchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne, et de fait il passait pour traître.

Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante bête, mais il ne s'en étonna pas.

Ce _Tombeau-des-Forts_ avait, à ce qu'on disait, des moyens secrets et des coups de reins auxquels on ne pouvait résister. Cependant le meunier résista, et au bout de dix minutes il fut clair que le lutteur ne pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes, toutes ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier restait là planté en terre comme un chêne, et ses bras serrant toujours davantage. Enragé, écumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe, ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris son aplomb, lui donna, de colère, une serrée terrible qui lui fit faire couic, et l'envoya à trois pas, les quatre fers en l'air, comme un chien dont on se débarrasse.

--Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme en l'honneur de Poncet.

Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'époussetant, l'oreille basse et le regard mauvais.

C'était au tour du _Colosse du Nord_, il s'avança pesamment au milieu de l'arène.

--Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions remettre la partie à demain.

--Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le temps de souffler un peu seulement.

Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas volé son nom. C'était un homme de cinq pieds neuf pouces, avec des membres à proportion. Ses cuisses étaient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à porter un boeuf et des poings à l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce grand corps, et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là, il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde était pour ainsi dire sûr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces membres de géant, imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:

--Une pistole contre un écu pour Poncet!

--Tenu! tenu! firent plusieurs.

--Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça va.

Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.

Puis les deux hommes se crochèrent.

Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun cherchant à deviner le côté faible de son adversaire. Puis ils s'engagèrent sérieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se dessinaient en saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier, et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais cette position qui l'éloignait de son homme le gênait pour l'attaque. Il réussit pourtant à le faire branler un peu sur ses jambes, mais tous ses efforts commençaient à le faire souffler. Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se sentant serré de près, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul, l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrière, et ne bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux hommes qui luttaient, butés l'un contre l'autre comme deux taureaux entêtés. Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasières ouvertes à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche serrée, marquaient que cette fois c'était pour de bon. Tous leurs membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient comme prêtes à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler, serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces bras noueux durs comme des câbles, se laissa étreindre davantage, et tous ses efforts pour reprendre un peu de liberté furent inutiles.

Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre haleine, il le porta à gauche, à droite comme un arbre que le vent va déraciner, augmentant à mesure ce balancement, et finalement par un effort vigoureux, l'enleva et le coucha à terre.

Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point n'est besoin de le dire. Tous les gens qui étaient là, braillaient, grisés par la victoire du Périgordin. Lui, cependant, le maître de tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon oncle ayant empoché ses quatre écus, lui criait d'aller se vêtir.

Poncet leva la main et dit:

--Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais à cette heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne reste plus que le patron, qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que quand nous étions encore des droles, et que nous luttions pour nous exercer sur la promenade où on fait des cordes, là-bas à Excideuil, il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon maître, il n'est besoin de le montrer, je le reconnais.

Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à rire, et le _Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le comprenait bien, après quoi le meunier alla s'habiller derrière le rideau, dans le coin.

Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en allant, il y en avait qui disaient:

--C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouvé là.

Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son maillot, et Poncet étant prêt, mon oncle dit: Il y a douze francs à manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de Jeanty arrêta son homme:

--Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites pas boire, il ne pourrait pas travailler demain.

--N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des anciens camarades, ça ne peut pas lui faire de mal.