Part 19
Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais c'est à savoir si le curé a le pouvoir de lui ouvrir les portes du ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y avait une autre vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes actions ou par nos fautes, et non pas d'après les démarches d'autrui et des prières payées: autrement, ça ne serait pas juste.
A l'église, les uns se mirent dans le banc de la famille, les autres, dans les leurs, et au fond, du côté de la porte, les pauvres gens qui avaient coutume de se mettre à genoux sur les dalles eurent des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa un habillement noir où il y avait des têtes de mort et des os croisés dans l'échine, et chanta une messe qui dura plus d'une heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut aspergé, encensé le mort qui était là dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs qui étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette église glacée, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs épaules pour s'en aller au cimetière. C'était là, autour de l'église: la fosse était creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, et où il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.
Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien attention tant qu'il put, mais avec ça, en touchant au fond du trou, la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gémir la pauvre demoiselle Ponsie.
Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa pelletée de terre, Jeandillou finit de combler le trou, et la nièce du curé emmena la demoiselle à la maison curiale, où les gens comme il faut, amis et voisins, allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier attendirent un moment, et revinrent avec elle, après quoi ils s'en allèrent, de manière que, le soir, elle était seule avec la grande Mïette.
La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses peines; dès le lendemain il vint un individu qui réclama de l'argent prêté à M. Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il n'y avait point d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant. Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut une procession de gens à qui il était dû peu ou prou. Et ça, sans parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine apporter du papier timbré. Il était content le vieux coquin, il voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et d'autres. C'est dans ces débâcles, lorsque les gens étaient morts, qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait ses orges.
La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous raconter tout ça. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, ça me mit dans une colère noire après ce Laguyonias et d'autres vauriens:--Ecoute, dis-je à mon oncle, maintenant que la grange est finie, que nous avons des métayers à la Borderie, tu n'as plus tant d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle sera volée, pillée, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer. Il y a des dettes, pardi, qui sont véritables, mais il doit y en avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer ça au clair.
--Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le faisais pas; va-t-en avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y monterai demain matin.
Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre créature au coin du feu, toute pâle, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre Hélie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse, va!
--Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant comme ça, mon oncle viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée par des canailles qui vous mangeraient tout.
--Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand peine de le charger de toutes mes misères.
--Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas. Hé bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout s'arrangera, et reposez bien cette nuit.
--J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon père je ne dors plus.
Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de suite que mon oncle éclaircit bien des choses qu'on voulait embrouiller exprès; qu'il réduisit plusieurs comptes qui étaient enflés plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne demandèrent pas mieux, dès lors, que de lui laisser liquider la succession.
Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle le château avec les bâtiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffières, un pré dans la combe, quelques terres autour du château, avec une vigne et un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: le vol du chapon.
Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand elle vit ça, elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes pauvres, vous m'avez sauvé la vie! dit-elle.
Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où étaient les métayers autrefois, et avec la Mïette qui faisait venir beaucoup de poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous la terrasse lui donnaient bien cinquante écus par an, une année portant l'autre, quoique Germa qui venait avec sa truie à la saison, pour les chercher, la trompât bien peut-être quelque peu.
Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien. Mon oncle avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Lélie pour le mignarder. Ah! ils étaient bons amis: quand le drole était sur les bras de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait vers lui en criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main à sa barbe à pleine poignée, et serrait que c'était le diable pour le faire lâcher. En même temps de l'autre main, il lui ôtait son chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi, et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tête, autant de fois il le lui ôtait. D'autres fois, étant sur les genoux de sa mère en train de téter, s'il entendait mon oncle parler et s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait un petit moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout à l'heure! et tout d'un coup rattrapait son téti.
En voyant comme il aimait ce petit, et comme il était bon et complaisant pour lui, ma femme dit un jour:
--Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas marié, vous qui aimez tant les petits droles.
--C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se riant un peu, bien peu, je n'ai pas trouvé une femme comme toi... Si j'en avais trouvé une pareille, je me serais marié.
Elle devint un peu rouge:
--Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes comme moi, et qui valent mieux.
Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça n'est pas la peine de disputer là-dessus; je sais à quoi m'en tenir. Et certainement, on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à Excideuil, ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans dire à Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle avait beau dire de non, quand il était parti, et qu'il voyait quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait.
Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était bien vrai qu'il n'y en avait pas la pareille à Nancy. De l'heure et du moment qu'elle était entrée dans la maison, tout avait changé de façon. Je ne veux point dire du mal de la Marion, c'était une bonne chambrière, mais ça n'était plus la même chose. La maison était tenue maintenant avec une propreté qui n'est pas bien ordinaire dans nos pays. Les bassines de cuivre accrochées en haut du mur luisaient comme des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était mieux arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté, et les vieilles assiettes à ramages et la vaisselle d'étain, brillantes; tout ça était bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches, les toupines de graisse et celles de confit étaient alignées par rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature: marmites, poêles, tourtières bien écurées; jusqu'au quite chalel de cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le plancher de la cuisine était toujours bien propre et net. Autrefois, les poules, les canards, montaient tranquillement à la maison pour chercher les miettes de pain tombées sous la table, et ne s'en allaient pas sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine, sentant leur baquade, du moins quand ils étaient lestes, car une fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas, levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces bêtes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une claire-voie pour mettre à la porte, et les poules et les habillés de soie n'entraient plus.
Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'îlot du moulin, où on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les canards trouvant des lamproyons dans le sable mouillé, et toute cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur le bord de l'eau.
Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon apprentissage de ménagère. C'était une fille de bonne volonté, d'ailleurs, et forte, quoiqu'elle n'eût que dans les seize ans. Quand elle faisait cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant seulement. Avec ça, un bon caractère, brin méchante, toujours riant, et prête à faire ce qu'on lui commandait.
Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne crois pas qu'on puisse être heureux dans cette place-là, mais heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de ce qui est nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sûr, et ne voit autour de lui que des figures contentes.
Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon oncle, depuis quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez nous, il ne le donnait pas à connaître, à cause de ma femme, pour ne pas la tourmenter, mais dehors, il n'était plus content comme autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je me doutais bien de quoi c'était, ou pour mieux dire je le savais. Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le dimanche, et disait qu'on allait envoyer aux galères les rouges et les socialistes; c'était tout son refrain. Ça n'était pas les bavardages du curé, qui n'avait guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait peut-être pas tout seul à Paris; alors qui serait le maître? c'est ça qui le poignait. Il espérait que les faubourgs allaient se lever en masse comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la faute, ça n'est pas à moi de le dire.
Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait dire, de çà, de là, en allant travailler dans le pays.--Chez nous, bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien à espérer de ce côté; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de brebis. Dernièrement j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.
--Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout irait bien, de tous les côtés on se lèverait et on balayerait ces gens-là. Mais tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce qu'il plaît à un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner le pouvoir et la caisse.
Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce qui allait arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la France en général. Mais je dois le dire, j'étais aussi un peu inquiet à cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en prenne pas à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans les commencements de la République, les gens l'écoutaient bien et faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot d'ordre à donner par chez nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir, car il était connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné à la _Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui était le grand épouvantail des bourgeois périgordins. Rien que ça, c'était assez; mais en plus, il faut dire que mon oncle était un homme carré comme un pied de coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur. Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud, notre ancien maire, qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui était le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à tromper; mais autrement c'était une canaille. Ces individus, qui en veulent à mon oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient bien lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à penser à la manière dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regardé un jour de marché, comme je l'ai raconté, je me disais qu'il devait être signalé comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme ça qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers appelaient les républicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme c'était leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre bêtise, sa barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogné ça dans la tête. Maintenant, ils ne sont pas si bêtes; moi j'ai une barbe plus longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.
Cette année-là, nous avions un cochon qui était si bonne bête, joint à ce qu'il était bien soigné par la Suzette, qu'au mois de novembre il était fin gras, et que quinze jours après la Toussaint, il ne pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et des grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, et le soir il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. Il disait que c'était bon mais moi je trouvais que ça sentait trop le graillon. Dans le temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi d'avant, étant à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à des ordres donnés, à des consignes nouvelles, à des changements d'employés du gouvernement, on soupçonnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et puis les gens en place, ceux qui étaient connus pour haïr la République, et c'était les plus nombreux, presque tous, quoique ne sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, étaient insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.
Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans les premiers jours du mois de décembre, nous apprîmes ce qui se passait à Paris. Des départements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir Paris, c'était tout; quand on tient la tête on tient le corps, et puisque Paris ne s'était pas levé en masse, tout était perdu.
Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez tracassés, lorsque nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant les grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes tous avec la même pensée: ce sont les gendarmes!
Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et entrèrent, puis le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous arrête; il faut nous suivre.
Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle comme la mort, et le petit qui s'était endormi au téton de sa mère, réveillé d'un coup, pleurait et criait.
Cependant mon oncle disait aux gendarmes:
--Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet d'arrêter un citoyen qui n'a ni tué, ni volé, ni fait rien de mal?
--Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre de suite.
--C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers.
Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des gendarmes, mais ils n'avaient d'autre réponse, sinon qu'ils avaient reçu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener à Excideuil, mais ils me dirent que c'était à Périgueux.
Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de masse sur la tête, et restait là, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renversée sur une chaise, essayait de consoler son petit.
--Gustou, dis-je, va seller la jument.
Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:
--Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux, et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous aidera à le sortir de prison.
La pauvre créature, tenant d'un bras son petit serré contre elle, de l'autre prenait dans la lingère les affaires qu'il fallait; mais elle faisait ça machinalement, sans parler, ne sachant trop où elle en était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste là; je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir. Mais lui vint avec un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas.
Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, étouffant de gros soupirs. Nous sortîmes, mais quand elle entendit les gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri, voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent par le bras et l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement, et avec la Suzette je mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la Suzette tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant plus tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester à la maison en tout cas.
Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet attaché dans la serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais en moi-même: L'auront-ils attaché? Quand je fus tout près d'eux, je vis que non, et je sus, après, que l'un des gendarmes, avant de monter à cheval au départ, avait tiré ses chaînes. Mais mon oncle l'avait regardé dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous voulez attacher comme un voleur un ancien maréchal des logis de chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets de ne pas chercher à me sauver.
Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant, voulait l'attacher quand même, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait femme et enfants, et n'était pas mauvais diable au fond, dit à son camarade:
--Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre.
Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la bride, et mon oncle me dit:--Hé bien et Nancy? et le drole?
--Elle est mieux maintenant, et le petit dort.
Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent bien étonnés de voir le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se doutèrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action. Malgré ça, c'est triste à dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissèrent passer sans nous parler, et d'autres rentrèrent chez eux, honteux de ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire, crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi; ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y font mettre?
Là-dessus, le Corse dit:
--Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.
Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne disaient rien, tout épeurés. A Savignac, ce fut comme à Coulaures: les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux. Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là, dans un café, se mirent à la fenêtre et devant la porte, et ricanaient en nous voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vîmes personne; pourtant Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être il n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant, sortit de sa boutique, le tranchet à la main, comme s'il eût voulu tomber sur les gendarmes. Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette et s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de colère:--Salut aux bons citoyens persécutés!
--Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la main, et nous passâmes.
En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de gendarmes, attachés devant la porte d'une auberge où se faisait la correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit aux autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui nous avions parlé un jour en revenant de Périgueux.
--Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on emmène Nogaret! Et les gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la main. Ils nous suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes d'Excideuil remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux, et là nous trinquâmes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la santé de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de Périgueux, cependant, demandaient des renseignements à leurs camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut partir.