Part 18
Au moment où ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva justement là, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria peut-être, mais il n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc pour laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père, qui allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir, notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que le sort lui réserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en avait pas pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout on trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mère ne dit rien non plus, mais dans ses yeux passa un éclair de haine, qui eût fait comprendre à M. Silain, s'il s'en fût donné garde, _La Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colères amassées et envieillies, pendant de longs siècles de misère et d'oppression.
Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux comme de petits sauvages, tandis que le labri, fourré sous la charrette, ne cessait de japper après les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde de Puygolfier.
J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler à M. Silain. Cet homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux sa fille et tous ceux qui l'entouraient.
--Pauvres gens! dit ma femme.
--Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange n'ait pas été prête, nous les aurions pris à la Borderie.
Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais, pour faire voir toute la méchanceté de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en arrière, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que quelques mois que j'étais marié.
Un samedi du mois de février, c'était en 1850, j'étais allé au marché de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de maréchal que j'avais si bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte, parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu à l'épaule par une bretelle de lisière, et en passant près de moi il me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien à cette heure, Nancy était à moi, et il n'y avait rien à faire. Je m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui était venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je partis.
Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'étais dehors. J'avais passé Puyfeybert, et je n'étais pas bien loin de la Côte, dans le chemin qui traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à un endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir remuer quelque chose derrière un gros châtaignier qui se trouvait sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient fait dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait mené passer rasis le gros châtaignier, je traversai dans la boue en enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais chemin. J'étais presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me sentis poussé par derrière et criblé, comme si on m'avait jeté une poignée de graves, et en même temps j'entendis un coup de fusil. Cette poussée, au moment où je n'avais qu'un pied posé sur une pierre, me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon long, j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la tête tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi, que je me pensai, c'est cette canaille de maréchal; et je restai un moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je me disais qu'il s'était planté et qu'il était capable de venir m'assommer à coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa course.
Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me relever, mais les plombs m'étaient entrés dans les reins et dans les cuisses, et j'eus du mal à me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant pas à pas. Je sentais que je n'avais rien de cassé ni rien d'abîmé dans la carcasse, et ça me faisait prendre courage. Il me fallut tout de même une demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je fus là, les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun sous un bras me menèrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet état, elle jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et Gustou accouraient bien vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta mon havresac qui était plein de gros plomb de loup. Gustou partit de suite pour aller chercher le médecin de Savignac. En attendant, on me mit au lit, et je m'endormis, après avoir conté comment l'affaire était arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de peine à ma femme, de penser que c'était à cause d'elle que j'avais attrapé ça.
Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu toute la charge dans le corps, j'étais un homme mort.
Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit la jument et s'en fut à Thiviers parler aux gendarmes, puisque c'était dans leur renvers que l'affaire était arrivée. Le brigadier monta à cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment ça s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent une bourre de fusil; c'était une feuille de vieux livre. Lorsque je leur eus bien tout expliqué point par point, et que je leur eus dit qui je croyais que c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.
A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un garçon dont le signalement répondait assez à celui du goujat était venu acheter du plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait souvent rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il disait. Cet individu avait aussi acheté pour quatre sous de tabac à fumer. Le plomb et le tabac avaient été pliés dans des feuilles d'un vieux livre qui était sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre ramassée sur le chemin était une feuille de ce livre.
Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au bureau de tabac. La marchande, interrogée, déclara que celui qui avait acheté le plomb et le tabac avait bien une figure à peu près comme celui-là, mais était bien moins grand.
Il était clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, et par-dessus le marché, à ce moment-là, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent qu'il se commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme c'était arrivé pour l'assassinat de ce porte-balle, près du Frau. Ça arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent, interrogèrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent mettre la main sur celui qui avait acheté le plomb. Pourtant, c'était un ami du maréchal qui ne valait pas plus que lui, comme on le sut trop tard; ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva pas.
Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne tenaient pas beaucoup à témoigner en justice, et se cachaient, parce que c'était chose toujours pleine de dérangements et d'ennuis; sans compter que les avocats ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains motifs aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur chercher, comme on dit, les poux dans la tête: on m'a assuré que ça arrivait encore quelquefois.
Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de repos, après quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manière de bien faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.
Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy me dit un jour qu'elle croyait être enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il y a, qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et totalement fait et consommé que lorsqu'il a produit des fruits. Je fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit être qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire l'imbécile: c'était la première fois, il faut m'excuser.
Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, pour désirer soit un garçon, soit une fille; mais ma femme et moi nous étions du même avis; c'est un garçon que nous autres voulions.
Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au mois d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du bourg, qui s'entendait à ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage dans le pays. La mère Jardon était venue aussi, pour aider à la soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que la déranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme; alors elle en se riant, quoique ça commençât à piquer, me dit: Va au moulin, mon Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne pus rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir plus tôt quand ça serait fini. Enfin, une heure après, la mère Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier, et me cria: C'est un mâle!
Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit était déjà mailloté et dormait, tout rouge à côté de sa mère. La pauvre n'était pas rouge, elle, mais un peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint aussi tout content, et lui dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commencé par un drole et tu n'as point crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pût boire tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulûmes point. Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour en faire manger à ma femme; si elle avait eu une fille, ça aurait été une poule: le coq dans la soupe, ça ne pouvait faire de mal à personne, n'est-ce pas?
Après ça, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allâmes, moi tout fier d'avoir un garçon; il me semblait qu'étant père maintenant, j'étais un tout autre homme.
Au bout de deux jours, ma femme commença à se lever, et après cinq ou six jours elle avait repris son train d'habitude.
Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment à ma femme et à moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous dit, parce que les bons citoyens sont rares.
Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il était allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il avait ouï lire un journal, où il était question des voyages du président de la République, dans la Bourgogne, à Lyon et dans l'Est de la France.
--C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, à une revue, les soldats qu'on avait saoûlés ont crié: Vive l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curés, les riches, les gens en place, tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, ça ira bien. Ça, c'était toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce que c'était un homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort son pays.
--C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme ça. l'Empire se fait comme tu dis. Il y aura peut-être bien au dernier moment des gens qui se lèveront, par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas. Moi, tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand ça ne serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement tourneboulé par le nom de Napoléon, que c'est à rien faire.
--Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. De tous temps la maison de Puygolfier a été pour le roi, et maintenant pour Henri V, comme ils disent; mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.
--Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit mon oncle; l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.
Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps après. Le surlendemain de la Toussaint, j'étais au moulin, à faire moudre, quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit à japper comme une enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu à cheval. Quand il fut à cent pas, je le reconnus; c'était ma foi l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il était habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant de gros souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied gauche, une culotte de grosse étoffe bourrue couleur de la bête, une vieille lévite verte et un grand chapeau haut de forme à grands bords, recouvert d'une coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, communes autrefois, dont le manche était plombé.
Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'était un de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrés sur la chicane, retors, madrés, coquins, poussant aux procès, les faisant naître, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait vendre beaucoup de biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'écouter et de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient pas; les petits droles même en avaient peur, tant il avait une méchante figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient d'un mauvais oeil, disant entre eux:
--Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la peine à quelqu'un.
Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient faire ici cette sale bête?
Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un anneau et entra:
--Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; et en même temps il dévissait une petite écritoire de corne, et prenant une plume dans un étui, il mit au bas qu'il me le remettait à moi-même, en s'appuyant contre le mur.
--C'est bon, fis-je, donnez-le moi.
--Voilà, c'est une opposition au payement de ce que vous restez devoir à M. Silain de Puygolfier. Et il restait là, m'expliquant que c'était au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il faisait cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intérêts. Je n'avais pas besoin qu'il me dît tout ça, puisque je lisais l'acte; et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui restait là, pensant sans doute que j'allais le convier à boire un coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir de poison, je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter à la maison, et que je recommençais de lire son papier par le commencement il s'en alla.
Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que ça devait arriver ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son même train, et qu'il était entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il était.
J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre demoiselle Ponsie qui en était la victime. Je n'ai jamais souhaité la mort de personne bien sûr, et ce que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit un peu plus qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je me disais que ça serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son père se cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait quelque coup de fusil par accident à la chasse.
Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout de même. Une huitaine de jours avant la Noël de l'année 1850, nous étions à la maison, finissant le mérenda, quand la nouvelle métayère de Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y encourus avec mon oncle en coupant au plus court à travers les terres. En entrant dans le salon à manger, nous vîmes bien que c'était fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues, les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que la grande Mïette tenait la tête qui roulait sur le dossier du fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout était encore là. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.
La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure, tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre buée:
--Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a plus rien à faire.
La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant que c'était impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il était là, finissant de déjeuner, de grand'faim, car il était rentré tard de la chasse, et qu'il ne pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots éclataient.
Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes alors qu'il fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'était pas peu de chose. La grande Mïette alla chercher une couverture, et appela le métayer de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture et tenant chacun un coin, la Mïette qui était forte comme un cheval, le métayer, mon oncle et moi, nous le montâmes à travers le corridor; mais ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en vis de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après qu'il fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de l'habiller avant qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle, toujours gémissant, alla chercher les meilleurs habits de son père, ceux-là qu'il mettait pour aller à Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux au grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, après lui avoir ôté ceux qu'il avait. C'était triste à voir, quoiqu'on ne l'aimât pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer, soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on maillote. Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du lit, tandis que la grande Mïette les lui tirait à grand' peine.
Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle alluma deux bouts de cierges, et la Mïette ayant étendu une serviette sur une petite table auprès du lit, mit dessus de l'eau bénite dans une assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.
Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette nous raconta comment c'était arrivé. Le Monsieur était revenu tard de la chasse, il était une heure, ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol. Puis après il était passé dans le salon à manger pour déjeuner. Il avait mangé une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de civet de la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on avait fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en sorte qu'il était rouge comme la crête d'un coq. Tandis qu'il se taillait un petit bout de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias était venu, avait remis à la cuisine un papier timbré, et était reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu secoué par M. Silain. La grande Mïette, ne sachant point ce que c'était que ce papier, sinon qu'il était pour son Monsieur, le lui avait porté. Tandis qu'il le lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus.
Le papier était encore là sur la table; c'était un commandement que faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir à payer de suite quatre mille cinq cents francs, plus des intérêts et des frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.
Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les amis de la famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas dans le pays. Le métayer partit d'un côté, et nous autres, revenus au Frau, nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la déclaration chez Migot, et puis après avertit le curé, et lui demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.
Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les nobles des châteaux de par là, et il y en a quelques-uns, étaient venus, et les bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous autres. Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute blanche, comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il fallait souvent les changer. Le curé était venu faire la levée du corps au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, qui lui avait fait manger tant de lièvres en royale, dont il était si friand.
Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez Rabier suivait, habillé en enfant de choeur, avec un pantalon tout braudeux qui dépassait, et de gros souliers. Ensuite venait le curé Pinot en bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres curés du pays. Puis le corps suivait, porté sur les épaules de six hommes, et après, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans son mouchoir. Derrière elle, venaient les messieurs et les dames; et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, ça faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de couler doucement dans le chemin, comme la rivière au-dessus du moulin.
On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du curé récitait les chants de la mort.
C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et gelée, où les noyers et les châtaigniers avaient l'air de se lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dépouillés, tandis qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.
Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà où il nous en faut venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tôt, les autres plus tard, mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça, le mieux est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-même: Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prêche le curé Pinot, pour sûr que M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y regardant bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.