Le moulin du Frau

Part 17

Chapter 173,954 wordsPublic domain

Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait être toujours; que les jeunes gens ne devraient se décider que d'après les convenances de personnes, et les qualités du coeur et du caractère, parce que c'était là des richesses qui valaient mieux que les écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne craignait pas de perdre.

Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait en silence, car il disait de bonnes choses en patois, et ça faisait grand plaisir d'ouïr, dans notre langage paysan, de fortes paroles qu'on n'est pas accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.

En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions beaucoup d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir Nancy qui pendant tout ce prêchement baissait les yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait pas le bonheur, mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était force forcée que, dans les conditions où nous nous étions mariés, nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons désirer aux nôvis, braves gens, c'est la santé, et pour cela, si vous voulez, nous allons y boire.

Tout le monde battit des mains, et les verres étant remplis, chacun se leva et vint trinquer avec nous, après M. Masfrangeas.

Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy qui commença.

Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait en regardant, je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot à l'oreille de Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et dit tout doucement:

--Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.

Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant toujours ses jambes serrées, le lui donna et il s'en retourna. Lorsqu'il se remit à sa place, il avait l'air tout capot, et je me mis à rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux jeunes gens qui les mirent à leur boutonnière.

Et on continua à chanter, et dans les chansons, il y en avait de gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens, vieilles et naïves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au sortir de table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie du coucher de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux qui se dérobent pour aller faire l'amour?

On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui étaient là, comme le cousin du Coucu et d'autres, c'était une chose rare. Il nous avait fallu emprunter des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait porté de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.

Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes avec de l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apporté, mon oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit:

--Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père il y a de ça quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée depuis longtemps pour cette occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire à la santé de mon neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes enfants.

Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillèrent.

Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et quand il eut fini, il revint à sa place et, levant sa tasse, dit posément:

--Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite par mon grand-père et conservée avec soin par mon père, nos anciens qui sont morts se joignent à nous en ce moment, pour boire à la santé de leurs enfants.

Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à notre santé, tout le monde suivit M. Masfrangeas qui s'était levé, et nous fûmes nous promener le long de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après être restés à table cinq heures d'horloge.

Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta dans la grande chambre, où je dansai la première contredanse avec ma femme et les contre-nôvis. Puis après, tous les jeunes gens voulaient danser avec Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut qu'elle les contentât par honnêteté. Tandis que nous étions là, mon oncle vint à la porte et me cligna de l'oeil. Je sortis et il me dit alors d'aller au jardin, où la servante de Puygolfier voulait me parler.

J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle Ponsie me faisait dire que si nous voulions monter, de peur d'être tracassés, elle nous avait préparé une chambre, et que M. Silain n'y était pas.

Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné de coucher sous son toit, et Nancy encore plus, depuis ce qui s'était passé entre nous dans les bois-châtaigniers. Je fis donner le merci à la demoiselle, en lui disant que nous nous étions précautionnés de ce côté-là.

Etant rentré dans la chambre, je dansai encore avec ma cousine de Brantôme, et sur les dix heures, je sortis en disant que j'allais faire faire un vin à la française. Au bout d'un moment, Nancy vint me rejoindre derrière le mur du jardin; je lui mis son châle sur les épaules, car il faisait frais, et la prenant par le bras, nous nous en allâmes vers le Taboury, à travers les bois.

Quel heureux moment que celui où nous fûmes seuls tous deux, marchant doucement sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre, sans rien dire, tant nous étions contents d'être mari et femme pour la vie! Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons suivis, sans me remémorer cette nuit-là.

J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle nous avait préparé un lit dans une petite chambrette bien propre, où on ne couchait pas d'habitude. Je pris la clef dans un trou de mur qu'elle m'avait enseigné, et étant entrés, je refermai la porte en disant à Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand ils nous chercheront.

En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils pouvaient; quelques-uns se remirent à boire, d'autres dansaient, tandis que les gens raisonnables parlaient d'aller se coucher. Mais auparavant, mon cousin Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la Marion, et sur les deux heures du matin, il s'agissait de le porter. Mais il fallait nous trouver, ce qui n'était pas aisé, car aucun ne pouvait s'imaginer que nous nous étions en allés à plus de demi-heure de chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la maison, et ne nous trouvant point, ils pensèrent que nous étions à la Borderie et s'y en furent. Comme ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent au Frau, et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, ils le trouvèrent couché avec mon cousin Estève, et allant dans celle de mon oncle, ils le trouvèrent aussi couché à l'ancienne mode dans le grand lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent tous coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera des autres: les nôvis se cachent de leur mieux, et les conviés cherchent de même; tant pis s'ils ne trouvent pas, on se moque d'eux.

C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent à la cuisine, la Marion et la femme du Taboury et ma tante les plaisantèrent, et leur dirent qu'ils ne savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin pour en finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était inutile de continuer à nous chercher, que nous étions à Puygolfier où la demoiselle nous avait retirés. D'aller là, il n'y fallait pas penser, aussi ils mangèrent leur soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment, et puis on alla se coucher.

M. Vigier s'en était retourné sur sa jument; Roumy emmena chez lui mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille; Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On dédoubla les lits dans la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les plus enragés passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'épervier, disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dégraisser les dents.

Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner, Nogaret du Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes cousins les Estève, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en était allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de Périgueux. Le soir, nous étions bien encore quinze ou dix-huit à table. Après souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres restèrent encore à coucher.

Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait d'être un peu tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour ça mauvaise figure à nos parents et amis; au contraire, nous les fêtions de notre mieux.

Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la cuisine comme de coutume; il n'y avait plus, en fait d'invités, que ma tante Gaucher et mon cousin, et les Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils partirent tous, et nous voilà seuls.

VII

La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle allait à la Borderie où se bâtissait la grange, pour laquelle il fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir. Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une manière de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce; mais pour dire vrai, elle était autrement plaisante. Dix fois le jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit mot d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle descendait avec son ouvrage et rapiéçait du linge ou des hardes, tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route, chercher du blé ou rendre de la mouture, il me tardait d'être de retour; et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de la cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la maison, je me sentais tout réjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec mon oncle en travaillant, ne craignant point la misère et n'enviant pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours esclave et prisonnier dans un bureau; je me serais marié avec une demoiselle qui aurait voulu faire la belle dame, être cossue pour aller à la promenade, à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les officiers auraient guignée si elle avait été jolie, et qui m'aurait peut être fait tourner en bourrique et ruiné. Au lieu de ça, j'étais libre, maître chez nous, ne devant rien à personne, travaillant comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux qui étaient autour d'elle, et à faire prospérer la maison.

Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais claquer mon fouet, ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre à la fenêtre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.

Au bout de quelque temps, la Marion me dit:

--Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne femme, ça c'est sûr, et quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti; mais, depuis longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée à mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de manière que je ne sais pas faire autrement. Or, à cette heure, il est juste que votre femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne tout à sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre comme ça. Il vaut mieux que vous preniez une chambrière jeune, qui aidera votre femme et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à Excideuil, pour voir.

Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à mon oncle qui fut de mon avis. Nous prîmes une fille de Saint-Sulpice appelée Suzette, qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de mourir.

L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux débordèrent, mais ne firent pas trop de dégât, et nous avons eu plus de mal d'autres fois. Le soir après souper, nous étions autour du feu réunis, mon oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas, Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les châtaignes en racontant ses histoires, moi lui aidant à peler. Je me pensais lors que nous étions bien heureux; mais tout de même, il y avait des choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir comme les affaires du pays allaient mal.

Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'écoutait tout triste, se demandant comment tout ça finirait. En ce temps-là, on commençait à faire arracher les arbres de la Liberté à Paris, soi-disant parce qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre les citoyens qui se rassemblaient pour les défendre. Chez nous, les nobles, les curés, les bourgeois, disaient tout haut que la République n'en avait pas pour six mois. Le curé Pinot ne se gênait pas pour prêcher, le dimanche, que le seul remède aux maux de la France, c'était de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de campagne qui aurait dû être respectueux pour un supérieur, il blâmait hautement l'archevêque de Paris qui, dans un mandement, avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle trouvait établis, même ceux sortis d'une révolution, pourvu qu'ils fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé, ça, et il traitait ce brave archevêque, comme si c'eût été quelque pauvre diable de socialiste pareil à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le jour où il avait béni l'arbre de la Liberté devant son église.

Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait l'entendre, qu'il n'y avait pas à disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu'à les foutre à l'eau partout.

C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de citoyens cherche toujours à maîtriser les autres, sous prétexte de religion ou de gouvernement. Autrefois, c'était les catholiques qui traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs enfants, les envoyaient aux galères et les chassaient de France; c'était aussi les nobles qui se prétendaient les maîtres du peuple, et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'était les riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres, ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misère. Le curé Pinot disait là dessus, croyant répondre aux républicains, que le travail était la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas à se plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient pas leur pain à la sueur de leur front, mais, au contraire, vivaient, largement et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien ça: nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvât que M. Silain était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait été inutile et même nuisible; et quand il parlait de foutre les autres à l'eau, tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui.

Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain, quoiqu'il ne le fût pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait qu'il s'enfonçait tous les jours davantage, et que dans quelques années, pas beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y avait des moments où ça lui faisait même faire des bêtises contre ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya ses métayers de dedans la cour, qui étaient là depuis une centaine d'années, et qui nourrissaient la maison, car c'était de bons travailleurs.

Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il paraît qu'il était furieux après le frère plus jeune du métayer, qui venait de rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui répondit, un jour qu'il se fâchait pour des riens et les traitait comme des chiens:

--Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! même les nègres sont hommes, aujourd'hui!

Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait bien été le trouver et avait demandé pardon pour son frère, le pauvre diable; la demoiselle Ponsie avait prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait fait. Le garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs, mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir tous.

Qu'avaient-ils à dire?

La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre d'autres métayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de la laisser en friche, qui pouvait l'en empêcher?

Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, sans eux, n'eût amené que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la traînasse; que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent ans les peines et les sueurs de quatre générations de leur famille l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi parler, et qu'il était bien dur d'en être chassés. Mais quoi, il n'y avait pas de loi, pour estimer la plus-value donnée par le travail, et les récompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister? Les gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à empoigner, le procureur de Périgueux prêt à requérir, les juges prêts à condamner, et les geôliers de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer? Triste chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.

Les misérables gens se préparaient donc à partir; mais le curé Pinot, venant un jour au château, entra chez eux et les consola à sa manière. Il leur représenta que rien dans le monde n'arrivait sans la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et il les exhorta à se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien à répondre à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que la loi humaine, et ils se résignaient. Après ce petit prêchement, le curé s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invité à manger d'un lièvre en royale.

L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai jamais pu la supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette méchanceté de M. Silain me mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, afin de prendre ses métayers et de les mettre bien à leur affaire tout près de lui, pour lui faire dépit. Je ne me gênais donc pas, comme on peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa méchante action. Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme moi.

M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je l'aurais bien relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, que M. Silain avait bien fait de jeter ces insolents à la porte; et les pauvres gens à qui il s'adressait répondaient:

--Que voulez-vous, il est le maître! Lajarthe, lui, disait tout hautement que des hommes comme M. Silain étaient des bêtes nuisibles:

--Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres paysans, nous avons été tellement écrasés pendant des siècles, que nous ne pouvons par finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent tous au secours de celui des leurs qui est attaqué, nous ferions plutôt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le maître bat: c'est triste!

--Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, c'est l'instruction et la liberté. Les gens finiront par comprendre que c'est leur devoir et leur intérêt de se soutenir, et qu'ils seront les maîtres, le jour où ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux Lacaud:--Non!

Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils passèrent devant chez nous, pour traverser au gué, emportant sur une charrette leur pauvre mobilier. Le père allait devant les boeufs, se retournant de temps en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place où était assis le grand-père, infirme. Une table longue à pieds massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la fumée, une maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux ou trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait à coups de hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette. Par-dessus, étaient jetées les paillasses de grosse toile rapiécées de morceaux différents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux seaux se balançaient sous la charrette, avec des paniers où il y avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes liées. Aux ridelles étaient accrochées des affaires: une oulle pour les châtaignes, une tourtière à faire les millassous, une marmite, une poêle à longue queue et plusieurs paires de sabots usés. Dans les endroits où le chargement laissait des vides, on avait placé un sac de farine à demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de meubles et d'affaires, étaient assis, sur les paillasses, deux enfants de quatre et de sept ans.

Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout ce que depuis une centaine d'années elle avait amassé par un travail dur et acharné! Et maintenant qu'on nous dise que la propriété vient du travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent et peinent à force, et sont misérables!

Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit communément: Les pauvres seront toujours pauvres!

Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de la Justice!

A côté de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un drole de seize ans se tenait près d'elle, et de temps en temps portait le petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant ce temps, comme une vaillante femme qu'elle était, faisait un tour ou deux de bas; derrière, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde était triste et dolent de quitter la métairie que la famille travaillait depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme, était né avant la Révolution. Mais cette tristesse était muette et résignée, c'était la tristesse du pauvre paysan périgordin, qui depuis des siècles et des siècles mord les dures tétines de la Pauvreté.

Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchés en haut, s'attrapaient à la corde qui serrait le chargement, afin de n'être pas jetés à terre.