Le moulin du Frau

Part 16

Chapter 164,168 wordsPublic domain

--Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce pas? acheva mon oncle. Hé bien, écoutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous parlez, et où voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais au contraire que chacun fût tranquille chez lui, en travaillant, et je ne déteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et les rendent tellement misérables qu'ils les forcent à se révolter: voilà les hommes de désordre.

--Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique vous ayez des idées bien mauvaises, vous n'êtes pas un méchant homme, mais parmi les rouges et les socialistes, les gens honnêtes c'est l'exception.

--Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins républicains qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour eux une canaille, comme pour vous le sont tous les républicains que vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable.

Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en retourne au moulin; tout ça ne fait pas les affaires.

Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait pas, devant aller à une conférence ce jour-là, et puis qu'il était temps de venir se confesser.

--C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie.

Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était la faute aux journaux qui semaient l'impiété, si on voyait des jeunes gens, baptisés, refuser de se confesser; mais que pour sûr, il ne me marierait pas...

--Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait mieux ne pas se marier à l'église plutôt que de se confesser.

Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.

--Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête homme ne se croit marié qu'après le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage entre chrétiens, c'est le mariage à l'église.

--Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entêté: il ne se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans ça, il se passera du sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas trop porté.

--Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé. Tous ces fameux républicains se marient à l'église comme les autres, ce qui prouve bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent.

--Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon oncle en goguenardant: Si ça ne s'est jamais vu, ça se verra la première fois dans votre paroisse.

--Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas possible, je verrai Hélie.

--A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il m'a chargé d'une commission. Dernièrement il a vu à Hautefort un de vos pays, un peyroulier appelé Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous dire bien des choses, à vous et à votre nièce.

La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tirée sur le sable. On eût dit qu'il avait reçu un grand coup dans l'estomac; enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien.

--Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton procès, avec la recommandation de Ragot.

Et nous nous mîmes à rire de bon coeur.

Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon oncle était à Coulaures, et Gustou avait été rendre de la farine aux pratiques. Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivière, le curé Pinot. Il entra au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute quelque peu rassuré à propos de Ragot, et s'était peut-être dit que mon oncle avait ajouté de son chef, la nièce à la commission: en tout cas, il faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait d'audace.

--Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?

--La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en riant.

--Alors, tu ne veux pas te confesser?

--Ça n'est pas mon idée.

Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce cas, il ne pourrait pas me marier, que les sacrés canons s'y opposaient; que ce serait un grand scandale si nous n'allions pas à l'église; que les gens ne nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup d'autres choses.

--Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser là, tout présentement, sur l'heure; tu n'as qu'à me dire bonnement en gros ce que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la mer à boire?

Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.

--Monsieur le curé, je ne veux me confesser d'aucune manière, ni debout, ni à genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous ne voulez pas me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du maire.

--Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout simplement en concubinage!

La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement:

--Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je pourrais en nommer qui vivent comme ça, pas sans curé si vous voulez d'une manière, mais sans maire et sans contrat!

Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta en disant:

--Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.

Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais deux jours après il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour éviter de scandaliser les âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât pas l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me marierait tout de même sans confession; que ce qu'il en faisait c'était pour éviter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout ça à quiconque. Peut-être bien que sa raison y était pour quelque chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il avait peur aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa prétendue nièce.

Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à cause des chagrins que ça aurait pu donner à Nancy; aussi, lorsque le curé se fut décidé, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus, et je me complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien en ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions mariés, et de la manière qu'elle tiendrait la maison et comme nous serions heureux au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être sage et ne pas y revenir à chaque instant. Ça n'était pas par froideur qu'elle faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les garçons.

Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la demoiselle Ponsie. Un soir, ayant épié le jour que M. Silain n'était pas à Puygolfier, nous y montâmes.

Elle était dans le salon à manger, qui faisait là tristement son bas toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous étions montés, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions venus pour l'engager à notre noce, elle secoua la tête doucement, d'un air triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur à aller à noces, mais qu'elle viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre heureux.

--Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hélie, en choisissant Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire prospérer. Ce n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on voyait bien à ça qu'elle pensait à la sienne, ruinée par son père. Lorsque nous fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une petite bague à pierre bleue et la passa à celui de Nancy; puis elle l'embrassa encore, les yeux mouillés, la pauvre créature.

--Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre service et à votre commandement; je vous prie en grâce de ne pas l'oublier!

--Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le promets; adieu, mes enfants.

Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur un peu gros des peines de la pauvre demoiselle.

Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue d'Hautefort, deux jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le maréchal qui devait être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq femmes: notre Marion d'abord, puis la fermière du Taboury, ensuite la mère Jardon, et sa soeur venue de Négrondes pour aider, et enfin la nore de Maréchou l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour la campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes pour tant de monde que nous étions. Nous avions compté sur trente-cinq, mais il se trouva que nous étions davantage; il y avait les parents d'abord:

Mon cousin Ricou et ma tante;

Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers Brantôme, et sa femme;

Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette;

Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du Bleufond, près de Montignac, et son aînée;

Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, près de Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabillé, appelé Frédéry. Ce Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau manquait l'été, en sorte qu'il lui fallait porter moudre le blé des pratiques, au Temple-de-l'Eau ou à Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait que deux méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.

Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère, mon oncle Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins.

Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.

Et les amis ensuite.

M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille à Coulaures au passage de la voiture;

M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;

Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;

Le fils Roumy, du bourg, et sa soeur Félicité, qui était contre-nôvie avec mon cousin Ricou;

Lajaunias, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_ de Savignac, avec sa fille Toinette;

Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les vieux étaient restés à la maison;

Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et une de ses filles appelée Aimée;

Enfin l'ami Lajarthe.

Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres, Gustou, mon oncle, ma femme et moi, ça ne faisait pas loin d'une quarantaine à table.

On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens en tête, pour aller quérir la nôvie à la Borderie. Ma tante et la Félicité, qui l'avaient habillée, nous oyant venir, la menèrent.

Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois encore. Qu'elle était belle, ma Nancy, et qu'elle avait l'air comme il faut! Dans nos campagnes, ça n'était point la coutume en ce temps, ni guère encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur noce. Nancy avait une robe de fin mérinos bleu qui lui découvrait un peu le cou, et la naissance de la poitrine où brillait le coeur que je lui avais donné, suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe avec des dentelles, à l'ancienne mode périgordine, qui laissait voir deux épais bandeaux de cheveux noirs. Avec ça, de grands pendants d'oreilles, son beau châle et des petits souliers avec des rubans et c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en conviens, mais je l'aimais mieux que celles des villes. Je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans, le sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque je m'approchai pour l'embrasser: Ma chère femme!

Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père conduise sa fille le jour du mariage. C'est le contre-nôvi qui la mène à l'église et le marié mène la contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M. Masfrangeas, qui représentait les Messieurs de l'hospice tuteurs de Nancy, la conduisit à la mairie et à l'église. Quand je dis à la mairie, il faut dire chez Migot, parce que de bâtiment communal il n'y en avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le maire, il y avait sur une grande table les gros livres du cadastre, les registres de mariage et autres, et un tas de papiers pleins de poussière. Dans un coin, se trouvait un cabinet où l'on sentait qu'il y avait des pommes, et avec un banc et trois ou quatre chaises, c'était tout.

C'est une chose bien étonnante que cette négligence de presque tous les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte à la vie civile. Les hommes de la Révolution avaient voulu affranchir leurs descendants de la tutelle des prêtres, et c'est pour cela qu'ils avaient donné au maire, représentant la commune, la mission de constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage et la mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes civils par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curés, n'ont jamais songé à donner quelque solennité à celui qui y prête le mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là qu'une simple formalité. Ça commence à changer un peu; mais autrefois, le vrai mariage était à l'église; à la mairie, on se faisait enregistrer, et il y en a encore qui disent comme ça.

Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les contre-nôvis, M. Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de mairie. Le père Migot savait tout juste écrire en grosses lettres, et c'était la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car nous n'avions pas de régent en ce temps-là, dans notre commune. Il mit ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui était écrit sur les papiers. Enfin, nous ayant demandé si nous voulions nous prendre pour mari et femme, après que nous eûmes répondu oui, il nous déclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut signé, Migot ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les deux joues.

En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église. En entrant, je vis à gauche près du choeur, dans le banc de Puygolfier, la demoiselle qui était agenouillée et priait Dieu, la figure dans ses mains. Aussitôt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre, sans doute pour finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans la sacristie.

Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas beaucoup plus que Migot. Le curé, qui fumait tout le temps, empoisonnait le tabac, et avec ça n'était pas des plus propres. Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers, avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise attachée par des liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, était bien le marguillier de ce curé, et tous deux étaient assez piètres. Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait fort; je pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait grandement d'avoir affaire à cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut parachevé, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.

Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, où étaient quelques gens du bourg venus par curiosité, comme nous sortions, des vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne!

Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons sortirent des pistolets de leurs poches et les firent péter ferme: on connaissait bien qu'ils n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens se mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous voilà allant vers le Frau.

Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur qu'on vînt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous regardant avec amour.

--Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous sortions de l'église, disaient: A cette heure elle est sienne!

--Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis à vous dans le bonheur ou le malheur, pour la vie...

--Ma chère Nancy!

--... Et je vous promets que je serai pour vous une bonne et honnête femme.

--Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour ce que tu dis là!

--Je mettrai toute ma gloire à faire de manière que jamais vous ne vous repentiez, mon cher Hélie, mon cher mari, d'avoir pris une pauvre fille sans famille et sans fortune.

Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux clairs il me semblait apercevoir la bonne conscience qui la faisait parler ainsi.

Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire, nous tenant serrés l'un contre l'autre, et bien heureux. Les musiciens jouaient de temps en temps, les pistolets partaient; mais nous n'entendions rien.

--Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière nous, mon cousin, vous n'êtes pas bien riants, les nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce, mais d'un enterrement!

--Il ne faut pas se fier aux apparences, que je lui dis; nous sommes contents sans que ça paraisse, et plus qu'on ne le peut dire.

--Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut faire voir qu'on est content. Si je marchais devant avec Félicité et que nous fussions les nôvis, je serais bien content et je le ferais voir, par Dieu!

--Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un enjôleur de filles.

--Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je le sais bien; mon frère m'a dit qu'il avait une bonne amie à Excideuil.

--Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici! Jamais je ne l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas que je disais la vérité tout à l'heure. Parce qu'on parle à une fille qu'on a vue en premier, ça n'est pas une raison pour ne pas rendre justice à celle qu'on trouve en second lieu, et même pour ne pas regretter de ne l'avoir pas rencontrée la première...

--Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il sait arranger les choses.

--Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends bien, mais je ne le crois pas.

--Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher Henri, ou autrement dit, Ricou!

--Rien! rien! dit-elle en riant encore.

Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au Frau. Tout le monde s'écarta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le dîner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur contant fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps pour prendre une prise. Nancy alla poser son châle et vint me retrouver devant le moulin, où je causais avec mes cousins de Brantôme et d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine dit à un des musiciens qui avait été soldat dans l'infanterie légère:

--Sonne la soupe, Cadet!

Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais nous n'y comprenions rien, excepté Lavareille et Estève qui avaient fait leurs sept ans, et nous dirent alors:

--Allons donc manger la soupe.

Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf et blanchi au plafond et partout. Par terre, on avait fait une épaisse jonchée de laurière qui lui donnait un air de fête. Quand nous fûmes assis tous, ma foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les soupières en face d'eux servirent la soupe et on se mit à manger de bon goût, car il était déjà midi. Après la soupe, on apporta le bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un peu plus tranquille, car c'était un bon fondement, et on commença à causer entre voisins. Ils étaient quelques-uns, mon cousin Ricou, mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et Lavareille qui n'oubliaient pas de verser à boire, et avec ça, mon oncle Sicaire les rappelait à leur devoir de temps en temps:

--Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu entends, Lajarthe!

--T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique y passera: et on trinquait entre voisins.

Après le bouilli on apporta des tourtières pleines d'abattis de dinde, de salsifis et de boulettes de hachis, et en même temps des poulets en fricassée.

Puis après, on servit de la daube de boeuf; et il n'y avait personne pour la faire comme la nore de Maréchou, aussi il y en eut les trois quarts qui y revinrent: la daube est une bonne chose quand elle est bonne.

Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table deux grosses têtes de veau dans leur cuir, avec un bouquet de persil dans la bouche, et le petit Frédéry, qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa de rire tant qu'il put.

Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu en goût de manger, aussi on ne laissa que les os des têtes.

Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.

Ça commençait à bien aller; pour faire passer tout ça il fallait boire, et on buvait sec. Avec ça il y en avait qui commençaient à renâcler et ne mangeaient plus guère, mais les plus crânes allaient toujours. Sans montrer semblant de rien, je regardais faire le père Jardon qui était au fond de la table; il revenait à tous les plats. Sans doute il se faisait cette réflexion que jamais plus il n'aurait une si bonne occasion, et il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et buvait de même. Je crois que même en ce moment l'avarice le poussait, et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la panse il n'aurait pas tant besoin de manger chez lui le lendemain.

De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens chez nous ne l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. Avec ça, on leur en fait bien manger quelquefois dans les auberges, mais il ne faut pas qu'ils le sachent.

Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait joyeusement en trinquant, pour ne pas rester sans rien faire, quand tout à coup les femmes portèrent trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde les regarda avec plaisir.

--Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent les bouteilles qui étaient sur la table, et apportèrent du vin de cinq ans de notre vieille vigne, qui était de crâne vin.

A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le monde était un peu rouge et bavardait. Je n'écoutais guère ce qui se disait, je parlais tout bas à Nancy au milieu du bruit, et lui serrant la main sous la table, nous oubliions de manger.

Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le rôti, ils commencèrent à nous plaisanter et à nous brocarder, comme c'est la coutume aux noces; c'était salé quelquefois, mais avec ça rien de trop.

Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux prunes, aux pommes, de massepains, de gaufres et de fruits: poires, pommes, raisins, noisettes, est-ce que je sais? et avec ça de grands saladiers de crème. On n'avait pas oublié non plus de ces grandes tartelettes qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais pourquoi, et qu'on casse d'un coup de poing sur les assiettes: c'est sec, ça ne coule pas aisément, et il est forcé de boire dur en mangeant.

A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups sur son verre, et se levant, les joues rouges, les yeux luisants, fit signe qu'il voulait parler: quand on vit ça tout le monde se tut.

Il commença par faire son compliment à la nôvie, et à se féliciter d'avoir été chargé de représenter ses tuteurs au mariage. Ensuite il fit l'éloge de Nancy, de sa personne, de sa sagesse, de son bon sens, de son honnêteté et de son bon coeur, et il dit qu'une dot comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux que la fortune. Après cela, passant à moi, il convint que, quoique jeune et un peu original déjà, j'avais montré du jugement en préférant cet apport à l'argent, en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de qualités.