Part 15
Dans le commencement qu'il était piéton, les gens lui disaient, voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des messieurs Theulier, de Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait qu'il en avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait; qu'il était vrai que cette pommade était tout à fait bonne pour les autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'éclaircit la vue et me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me sers plus que de la tisane vineuse.
--Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à la canolle, un peu de tisane, Brizon?
--Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.
Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis, quand il l'eut bien regardé et flairé, il but lentement, par petites gorgées d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la tête tout doucement. On connaissait, rien qu'à le voir faire, que ce n'était pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et jouissait lorsqu'il en tâtait de bon.
--Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma tournée; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille.
--C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et qu'il les soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment:
--Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur une jambe.
Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et l'éleva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de même que le bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en supporte mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin!
Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela sérieusement:
--Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps où nous n'avions plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un bon chabrol après notre soupe, et quelques verres après, en mangeant nos pommes de terre ou nos haricots: avec ça nous voilà prêts à continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas, et si le temps venait où les vignes crèveraient, comme on dit que c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous terre à ce moment-là; mais il faut espérer que nous ne verrons pas ça.
Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;
--Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.
--A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.
La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs de l'hospice lui avaient donné procuration de consentir au mariage de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste, afin qu'il s'arrangeât en conséquence.
Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du mois. Puis après, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir, parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de loin, et je leur fis un bout de lettre; mais quand je fus à deux cousins du côté de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils changeaient souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges, et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, je vais aller par là; je les trouverai bien sans doute.
Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant le fusil et notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de là à Nantheuil et à la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai à la cantine, si on connaissait un forgeron nommé Estève, mais on ne sut m'en rien dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, où il n'y avait pas de route en ce temps-là, mais seulement de mauvais sentiers dans le fond des ravins, où passaient les mulets qui portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus à Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin travaillait à la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en suivant l'Isle, à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet mon cousin qui fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'était. Nous fûmes manger à la cantine, car je crevais de faim, et tout en mangeant, il me dit que son frère était à faire du charbon dans une coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange et la Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger, nous trinquâmes une dernière fois, et Estève vint avec moi pour me montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, et dans tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver. En premier lieu nous fûmes sur une charbonnière qui fumait, mais il n'y avait personne. Enfin à force de chercher, un drole qui tendait des lacets pour les lièvres, autrement dit des setons, nous enseigna où il était, dans la Forêt-Jeune. Quand nous fûmes proches, un grand chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en voyant la chienne:
--Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant à mon cousin; et après lui avoir secoué la main, je lui dis pourquoi j'étais venu.
Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, recouverte de glèbes dont l'herbe était tournée en dedans. Il couchait là, avec une couverte, sur un lit de fougères sèches où il y avait deux peaux de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à trois piquets assemblés par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.
--Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux donc qu'Hélie s'en revienne avec moi, coucher à la cantine.
--Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons à l'affût des porcs-singlars.
Cette idée me rit, et je restai.
Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon, en joignant ses deux mains contre sa bouche: Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!
Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un moment après, nu-pieds dans ses sabots pleins de fougère, ses culottes et sa veste toutes dépenaillées, un bonnet de laine brune sur la tête, les cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir, la figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa vie. Après avoir fait un signe de tête il se planta sans rien dire.
--Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en à Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois livres, et ne t'amuse pas.
Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon pas. En attendant qu'il fût revenu, je fus avec mon cousin voir des fourneaux allumés, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était sauvage, mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines entières, il ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon, et c'était tout. Le dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son chien qui était coupé de courant et de labri, maigre à le traverser avec une aiguille de bas, mais tout à fait bon à ce qu'il disait.
Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac à mon cousin, qui en tira une touaille où était pliée une bonne grillade de cochon.
--Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues; voyons la soupe maintenant.
Il se lava ferme les mains à une source à côté, mais tout de même elles étaient bien un peu noires encore. Après ça il tailla la soupe dans des petites soupières de terre, chacun la sienne à la mode du pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.
Quand les trois soupes furent trempées, avec des baguettes de bois posées sur des petites fourches, il fit une manière de gril et y mit la viande et les boudins. Puis il alla tirer à boire, dans une espèce de pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane, et porta une tourte de pain. Tout étant prêt, nous nous assîmes sur des troncs d'arbres pour souper.
La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là, tous trois autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et d'autres: il me demandait d'où était ma femme future, si elle était jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure dans sa soupière, comme un affamé.
Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se mit à retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui pétilla dans le feu.
Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui l'attrapaient à la volée.
Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane, versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, après avoir trinqué:
--Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il faut que je veille aux fourneaux, je te réveillerai pour aller au guet.
J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, et comme j'étais fatigué, je m'endormis d'abord.
Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:
--Lève-toi, Hélie.
Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps était clair, les étoiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait donnée. Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui nous auraient dérangés, nous partîmes.
Après avoir marché un bon moment, mon cousin me fit signe de faire doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chênes, me montra un gros pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars, avaient laissé des traces de fange en venant s'y gratter. Etant entrés dans ce petit bois, le cousin me mena à une fosse entourée d'une feuillée, où nous nous assîmes sur de grosses pierres, le fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient déjà foui: autour, c'était des bois et d'un côté la lande grise. Nous attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du côté de la Forêt-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient en jappant clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au loin, les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient un bruit du diable avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour garder leurs raves et leurs blés d'Espagne. Autour de nous, un rat rongeait une châtaigne dans son trou, et de temps en temps un hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin. Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de légers bruits: un lièvre traversant le fourré, ou un taisson sorti de son terrier. Il y avait trois heures et plus que nous étions là, quand à un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand bruit de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon cousin me toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent du bois en trottant. Seulement ils étaient trop loin à l'autre bout de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus près. En attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez, ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. Petit à petit, ils approchaient et allaient être à bonne portée; malheureusement le vent avait tourné et nous l'avions dans le dos, de manière qu'à un moment donné le porc qui était devant, leva le nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux autres, car ils firent comme lui, et coup sec tournèrent tête sur queue au galop. A tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils allaient rentrer dans le bois.
--C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à cette distance, tu n'y ferais rien; ça porte bien une balle, ces bêtes-là.
Nous revînmes à la cabane, en passant par les fourneaux, où Marsaudou était de garde. C'était un brave homme, je le crois, car mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa barbe et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque sauvage que d'un homme du Périgord; mais je crois qu'il était Limougeaud.
Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bûmes la goutte pour nous réchauffer, car la pointe du jour était proche et le froid du matin tombait sur nous.
L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac, et plus loin à Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu'à Saint-Paul, me dit mon cousin, de là tu t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.
En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de prés, de landes et d'étangs, qui me paraissait bien pauvre, ne l'était pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore à ce qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du Cros, des Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours allumés, étaient une richesse pour le pays et donnaient du travail à une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts fourneaux, bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde donnait du débit aux cantines des forges, aux auberges, aux marchands; aussi le pays était à l'aise.
Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui entretenaient le bien-être dans le pays, sont arrêtées ou presque toutes. Les hauts fourneaux sont éteints. Aux Fénières on fait encore quelque peu de moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et c'est tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées dans les fonds, où l'on entendait le bruit pressé des martinets, dont les hauts fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se reflétaient sur l'étang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui faisaient marcher les marteaux et les soufflets sont arrêtées et pourries; les tuilées effondrées laissent voir à l'intérieur les poutres noircies; les murailles tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les hauts fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des ruines partout et la misère est dans le pays.
Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux Anglais qui nous voudraient détruire, il a fait avec eux des arrangements qui ont ruiné bien des gens dans nos pays, et dans toute la France à ce qu'il paraît.
Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur marché. Mais d'abord, le nôtre valait mieux, et après ça, qu'est-ce que ça faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le dépensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des denrées aux paysans?
Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre argent s'en va dans la poche des ouvriers étrangers, au lieu de faire vivre les nôtres, qui sont minables.
A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon cousin et moi, et nous fîmes faire un bon tourin. Après ça un quartier d'oie passé à la poêle. Quand nous eûmes déjeuné, Aubin me montra le chemin et après lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le quittai.
Je fis le chemin assez lestement, et le soir après souper, j'allai voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations étaient faites, et qu'il n'y avait plus à se dédire, quand même elle se repentirait d'avoir promis.
Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir causé une demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.
Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter quelques petites affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage, une chaîne de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un châle, des bas fins et quelques petits affiquets.
Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du café pour le jour de la noce, de la vanille pour mettre dans les crèmes, que la bru de Maréchou m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes, je m'en fus prévenir M. Masfrangeas du jour qui était convenu. Il voulait me garder à souper, mais il me tardait de revenir au Frau, et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez lui, parce que ses filles étaient toujours mijaurées, surtout l'aînée, et je repartis.
--Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en voyant ce que je rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes trente-cinq, où nous mettrons-nous? On ne peut pas démonter les lits de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents à faire coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où nous mettrons-nous?
En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait que le cuvier où on pût mettre aisément une table pour tant de monde. Mais il fallait démonter la grande cuve, faire crépir les murs et blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, d'autant mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter la grange, car chez nous, les bâtisses vont doucement comme on sait.
Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à Saint-Germain, chez M. Vigier, pour passer notre contrat. Le père Jardon était là, et sa vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, ça ne se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mère nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit que sa fille n'aurait rien apporté en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et deux touailles, qu'elle avait fait faire expressément au tisserand, après avoir filé le chanvre aux veillées. Elle avait fait ça sans consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il la regarda tout étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors, car un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans enfants, tout ça devait leur revenir.
Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la vieille regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea ça tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne pas parler de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.
Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future femme, pour la mettre à l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute propriété, et je laissai l'usufruit à son père et à sa mère nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parlé de la donation à personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant à Jardon, il resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on pouvait donner comme ça son bien. Après ça il regardait le plancher, et on voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y aurait pas quelque chose à tirer pour lui de cette donation. Quand nous eûmes signé, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu le mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.
Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après à ma Nancy tout ce que j'avais porté de Périgueux pour elle. C'était peu de chose, et maintenant, il n'y a fille ayant cent écus de dot qui s'en contentât; mais alors, on n'en était pas encore venu au point d'aujourd'hui, où on ne connaît plus riche ou pauvre, chacun voulant être égal aux autres par la dépense, histoire de faire croire qu'on est égal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je lui donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait bien beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que les fanfreluches. Ce châle m'avait bien coûté quatre-vingts francs chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait jamais été gâtée de ce côté. Sa mère aurait bien voulu quelquefois lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage d'enfer pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme était obligée de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter à sa fille quelque cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, que du côté de Sarlat on appelle un faudal, et en français un tablier; mais le vieux Jean-foutre n'était pas facile à tromper.
Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore quelque chose à te donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais achetée, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.
Le lendemain, mon oncle me dit:
--Ah ça, comment entends-tu te marier?
--Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on se marie; à la mairie en premier, puis à l'église ensuite. Je me serais bien passé du curé Pinot, mais la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas mariée sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison peut-être, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas représentera, ne donnerait pas son consentement à un mariage sans curé, et d'un autre côté, de le dire seulement après le mariage à la mairie, ça serait pour faire avoir des désagréments à M. Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église quoique ça me dérange.
--Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas, sans doute, que le curé va te marier comme ça tout bonnement; il te va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant.
--Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant d'ennuis pour ma femme, tant de tracasseries et peut-être pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais tout ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé Pinot, cet oncle de contrebande, ni même à aucun autre, je ne voulais pas le faire à aucun prix.
En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai à mon oncle ce que m'avait dit Ragot le rétameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans faire semblant de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui parler de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et à sa nièce, et que peut-être ça le rendrait plus aisé.
Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec Maréchou; puis ils sortirent sur la place, et se mirent à causer avec un voisin, contre l'arbre de la Liberté qu'on n'avait pas encore coupé. Un moment après, le curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique, comme c'était son habitude, mais bien entendu il n'était pas d'accord avec mon oncle, ni avec Maréchou; quant au voisin il écoutait tout, ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec personne. Le curé était fort en colère contre les rouges, comme on disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on devrait mettre ces gens-là à la raison.
--A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres.
--Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent le désordre; ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent à la haine du Président de la République, les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.