Le moulin du Frau

Part 14

Chapter 144,126 wordsPublic domain

Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on ne soit plus que des paysans, on aime à se rappeler qu'on vient d'une grande famille. Vous me direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le contraire, mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous ne vivons que de ça.

Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette habileté à remettre ou à raccommoder les bras, jambes, côtes et os quelconques, venait de son bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis, avec des enseignements pratiques, à son grand-père Bernard, qui avait à son tour enseigné son fils aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don naturel, des secrets de famille et une habileté héréditaire. Mais, ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient point un métier; ils se bornaient à rendre service autour d'eux par bonté, allant même assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-même et son père aussi vivaient de cet état.

Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientôt nous arrivâmes au gué du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant passé l'eau, nous piquâmes droit sur Coulaures, en passant par Fosse-Landry.

Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivâmes au Frau. Aussitôt les bêtes débridées, je leur donnai du foin, et mon oncle arriva.

--Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à Labrugère; je suis content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la crainte que mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a ouï les pas des bêtes il doit être plus tranquille.

Nous montâmes de suite à la maison, où nous avions mis Gustou, au lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de commodité pour le soigner.

--Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle à Labrugère, quand nous fûmes dans la cuisine.

--Merci, non; après, je ne dis pas.

En entrant dans la chambre, Labrugère posa son chapeau sur une chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou.

--Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?

--Eh! oui! fit piteusement Gustou.

--N'ayez crainte, nous allons arranger ça.

Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ôter sa chemise, pour mettre l'épaule à nu. Puis il le plaça à moitié couché sur le coussin de manière à le dégager du lit. Après cela, il prit le bras de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de sa main droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux, écartés, s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les relevait, les renfonçait, les rapprochait, écartait de nouveau, comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère ayant saisi le joint, pesa fortement de ses doigts en une certaine place, où la marque en resta, ce qui fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son autre main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le reposa sur le lit en disant:

--Voilà, mon garçon, ça y est.

Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.

--Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à lui remettre sa chemise et à le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue son bras de quelques jours.

Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère, dit-il, je vous ai envoyé chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que vous pour une affaire comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis qu'un garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que selon mes moyens et non comme vous le mériteriez: mais écoutez, si jamais je peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit, je le ferai, quand je croirais me démancher l'autre épaule.

--Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie besoin de vous. Mais à cette heure, il vous faut reposer parce que ça vous a secoué un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir.

En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se laver les mains et dit: Hé bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup.

Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir, mais mon oncle lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne heure si vous voulez.

--Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens, je ne fais pas de façons. Demain matin je partirai à la pointe du jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça me raccourcira.

Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin, et mon oncle dit: De vos côtés, Labrugère, vous ne connaissez guère les poissons, attendu qu'il n'y a par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la Forêt-Baradé, qui sèchent l'été; il faut que je tâche de vous en faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier: Ça n'est pas trop l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une poêlée de goujons.

En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups d'épervier, mais il n'amena rien que quelques acées et de mauvaises libournaises. C'est à rien faire, dit-il; descendons au-dessous du moulin, nous attraperons du goujon dans le courant.

Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié un crible que je portai à la maison.

Après cela, nous fûmes nous promener du côté de la Borderie, où pour lors, nous avions des maçons qui montaient une grange. Comme nous étions là, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et dit le bonsoir en nous conviant à entrer.

--Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous nous promenons un peu en attendant le souper.

--Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.

--Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage.

Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit en cheminant, j'avais pensé à elle, tellement que le temps ne m'avait brin duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps, Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.

Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était remis en chemin avec Labrugère, et il lui montrait une vigne que nous avions fait planter. Il n'aurait pas été honnête de laisser notre hôte; je dis bonsoir à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour du bien, tout doucement, nous arrêtant souvent, comme on fait entre gens de campagne, pour regarder une pièce de blé, ou un pré bon à faucher, ou une chenevière, ou même des choux dans une terre.

Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et Labrugère fut voir Gustou, qui nous dit que ça allait bien maintenant, qu'il avait dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen.

Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes souper. Lorsque Marion avait vu que Labrugère restait, elle avait vitement tué un poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons et des haricots, ça faisait un bon petit souper de campagne. Labrugère se régala de goujons, seulement il remarqua qu'ils étaient éventrés, et ajouta qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs quand ils n'étaient pas vidés.

--Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les boyaux, mais ça les rend trop amers à mon goût. Et puis, c'est de la fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bécasse, pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que dans la maison, nous avons toujours eu, de père en fils, la coutume de vider les goujons, comme étant nous autres, venus de Brantôme. Et alors il nous expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière, les cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des malades, en raison de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville étaient bien gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre.

Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il n'était pas, ni nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'émeuvent pour si peu.

Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devisâmes un moment, mon oncle fumant sa pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en temps; puis, tout le monde alla se coucher.

A la première chantée de notre coq, le lendemain, je me levai pour donner à la mule de Labrugère, puis je revins me coucher. Sur les trois heures, nous nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en cassant la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser la brume, quand on va en route le matin.

Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier, Labrugère sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines, il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit.

Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras, il lui fallut le porter dans un mouchoir attaché autour de son cou; mais quinze jours après il n'y connaissait plus rien.

VI

Le démanchement de l'épaule de Gustou nous avait un peu retardés pour les foins, de manière que la dernière charretée ne fut rentrée qu'à la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il n'était pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il valait mieux laisser passer le temps des métives et celui des battaisons, parce que c'était un moment où tout le monde était bien occupé, et que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir, rapport à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé et qu'il y aurait du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernière barrique qui n'était pas encore en perce, était un peu piquée.

Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais ça ne fait rien, c'était encore trois mois à attendre, et je trouvais que c'était bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps, c'est celui où on ne voit que les fleurs, et où tout rit aux amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça n'est pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, de s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on a une amitié solide qui se bonifie en vieillissant comme le vin.

J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait me faire faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire prendre une opinion, sans me montrer qu'elle était la meilleure. Je passais à cause de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était pas le tout de me le dire, il fallait me le prouver; alors je cédais. Mais autrement non, quand ça aurait été le préfet qui me l'aurait dit. Je me souviens que lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation et du reste, et nous disait qu'il fallait croire à tous ces mystères sans les comprendre, j'avais beau me battre les côtes pour ça, je ne pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y point penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. En ce temps-là, je mettais de la bonne volonté à croire, bonne volonté inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai été jeune homme, il a suffi qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorité, pour que je me sois toujours rebiffé.

Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur à entendre la chose, ça fut le père Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il commença à s'inquiéter; il demandait déjà tous les jours à Nancy pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce serait dans quelque temps. Ce retard et ces réponses en l'air ne faisaient pas son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et méfiant comme tout, il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui faire quelque tour, pour se passer de lui peut-être, et pour lui manquer de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il nous crût canailles; non, il nous en aurait voulu à la mort de le faire, mais il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que ce fût une coquinerie.

En attendant, c'était risible de le voir faire le bon enfant, avec sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et son nez pointu. Ah! Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui lui avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, il lui disait de bonnes paroles à cette heure, et lui faisait entendre tout doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que le mariage est fait, il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus se défaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui peut arriver. Sans doute, j'étais un brave garçon, et il aurait mis sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse, mais enfin, si je venais à changer d'idée? et puis, cette fréquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il mignardait Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la noce. Ce vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement apporté de la foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle était petite, lui acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, à la foire de juillet, à Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec la pauvre drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant à connaître, et parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer franchement, de peur de montrer ses craintes; ça faisait que mon oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement à lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite. Mais pourtant un jour, ennuyé de l'avoir comme ça de temps en temps après lui, il l'envoya au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus pressé que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moitié du louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.

Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent vite. Quand il se mêle avec l'amour des idées sérieuses de ménage, qu'on voit dans l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que tout était accordé, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous parlions longuement. Certainement lorsque je m'étais décidé à la prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins à l'aimer plus encore s'il se peut, et surtout à l'estimer davantage. C'est qu'elle avait tant de bon sens, de raison, de bonté, que des moments je me trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais tantôt après, je me disais: qui se soucie dans le pays d'une bâtarde qui n'a ni bien ni famille? Comme elle est jolie, des garçons peuvent bien y faire attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce maréchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avisé, il vaut autant pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce qu'elle me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute petite étant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve guère par chez nous, ni ailleurs.

Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; il y avait du raisin et bien mûr, ce qui promettait de bon vin. Le temps était beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, où les étés de la Saint-Martin ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon mariage approchait, et que le raisin vendangé devait faire du vin pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On commença de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie, puis la vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mère Jardon et Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et mon oncle et moi, quand elles étaient pleines, nous les portions avec des barres au fond du coteau où était la charrette pour les emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidât à les porter, à cause de son épaule, quoi qu'elle fût bien guérie et qu'il enlevât un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui fallait porter à déjeuner et la collation, et tout appareiller, en sorte qu'elle n'y faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça jeune, bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle vendange qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. Je me tenais près de Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en coupant les grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, et je lui coupais des petits croustets sur lesquels elle étalait du bon fromage de chèvre, et je lui choisissais de belles noix fraîches, ou une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais à boire avec la dame-jeanne aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point. J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de ces beaux percés de vigne que nous mangions, et jolie tout de même sous la mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle chose que d'être jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis, et de vendanger gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. On sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on voudrait voir tout le monde heureux.

La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans une petite cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais ça faisait du vin de première qualité du pays. Tandis que le vin bouillait dans les cuves, nous commençâmes à faire les apprêts de la noce. D'abord il nous fallut aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires, et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturière de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content, ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on voyait bien à cette heure, disait-il, que la République était foutue. Après ça, ajoutait-il, la République que nous avons, avec Bonaparte pour président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas ça que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux de Philippe. C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-même qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es comme le boeuf de labour, quand tu es détaché, tu viens de toi-même tendre ta tête au joug!

C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme celui qui ne sait lire, mais la remplaçant par un fier esprit naturel. Et puis il avait beaucoup fréquenté le ci-devant curé Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant _lébérou_, Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend guère que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent pas d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par écrit, sa mémoire était grande.

J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades de Lajarthe ne m'émouvaient pas beaucoup; je me disais que tout ça s'arrangerait pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne faut jamais se désintéresser des affaires publiques, pour n'importe quelle cause, car chacun de son côté ayant l'un, une raison, l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu jusqu'en 1870, il aurait eu beau jeu de reprocher à tous leur sottise d'autrefois; mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous dire souvent: vous verrez que tout ça finira mal.

Mais personne ne le croyait, excepté nous autres. Mon oncle qui pensait comme lui, prêchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais sans réussite. Ils étaient quelques-uns comme ça dans le canton, bons citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple, mais ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.

--Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de Lajarthe et la mienne, car je n'ai même pas pu faire voter cet animal de Gustou; je suis bien forcé de voir qu'il n'y a rien à faire pour le moment. Pourvu que ça ne soit pas un chambardement comme en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore ça ira bien.

Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut écouler le vin, et ma foi, il était bon. Les gens qui venaient faire moudre, attachaient leur bourrique à l'entrée du moulin, et montaient à la maison pour le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et des fois, on leur criait du cuvier:

--Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!

C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si près. Un verre était là, près de la cuve, sur une barrique, avec un chanteau, une tête d'ail, du sel dans une assiette et des noix. Après avoir mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre à la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet fait à l'exprès, en faisant une belle mousse rose.

Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon diable qui nous portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux toujours rouges, et il expliquait ça en disant que durant l'été, en faisant sa tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les gens riaient. Mais il n'y avait qu'à voir sa figure rougeaude et son nez luisant pour connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que ses yeux étaient devenus rouges.

--Salut! fit-il en portant la main à sa casquette de cuir, comme un ancien troupier qu'il était. Voilà une lettre pour vous, Nogaret, et voilà aussi le journal.

--Merci, fit mon oncle.

Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était réglé qu'il cassait une croûte et buvait un coup. C'est assez l'habitude en Périgord, que les piétons mangent et boivent dans les maisons où ils passent d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils mangent la soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs, ils mérendent, c'est-à-dire font collation; partout ils boivent un coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer, lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas.

Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il tira son couteau, coupa une bouchée au chanteau et s'assit sur une cosse de bois.