Le moulin du Frau

Part 13

Chapter 134,148 wordsPublic domain

Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière, l'idée du mariage m'était venue tout à fait, et je me disais tous les jours qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnête et bonne ménagère qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait la prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes riches les ruinent quelquefois.

De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon, qui n'avait pas plus de coeur qu'une pierre, ça me faisait de la peine:

--Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y ai pensé souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme.

--O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien, une bâtarde recueillie par charité; comment cela pourrait-il se faire!

--Ça se fera facilement, si tu m'aimes.

--Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille rusée qui ai tout fait pour vous attirer!

--Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je: ainsi ne pleure plus, dès ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure, mais tu connaîtras que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est dans notre jardin pour faire peur aux oiseaux.

Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je lui parlai de ça, comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien pensé, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui des Messieurs de l'hospice. Nous causâmes longuement le soir de ça, et ce qui me faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy: moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.

Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de pierre, je jetai bas le chapeau de l'épouvantail; puis après avoir bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content.

Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais il n'en fut rien; c'était une occasion de tirer quelque chose pour lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas espérer, n'ayant rien; c'était bien de l'honneur qu'on lui faisait; seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je venais à me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilité, n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça serait, mais enfin ces choses s'étaient vues. Et puis, si Nancy venait à retrouver ses parents, qui devaient être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses bourrasses la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant au tour; oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait confronter l'autre moitié du louis à celle qu'elle avait à son collier; n'aurait-on rien à lui dire, à lui son père nourricier, de l'avoir mariée sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne pressait.

Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à rembarrer les mauvaises raisons de Jardon, mais ça n'était pas les vraies. Le bonhomme se travaillait pour tâcher de profiter de la bonne aubaine de sa fille.

Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à faire du mal par plaisir, mais il était méfiant, dur comme le fer, et avare.

Ces défauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont tant souffert, et qui ont si péniblement amassé sou par sou, le peu qui nous a fait indépendants. Durant des siècles, la misère du paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on ne songe guère à plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il était obligé de cacher le peu qu'il possédait, pour le soustraire aux brigandages de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui fallait s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a été si souvent et si méchantement trompé, que la méfiance est devenue chez lui une seconde nature. En vérité, quand on songe que depuis deux siècles et demi, le paysan attend en vain la réalisation de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut lui pardonner d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, deviennent quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous, ils font, maintenant que nous avons un peu surmonté les difficultés, des hommes sobres, durs à la peine, économes, et prudents d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour la politique.

Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien obligé de laisser entrevoir les véritables. Il commença à se lamenter: Voilà, sa femme avait pris cette petite à l'hospice après la mort de son dernier enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme si c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que si elle l'eût été de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux, elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient devenir à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur de terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils auraient pu prendre une bonne métairie et se tirer d'affaire.

Après avoir écouté toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien avec un autre sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, qu'elle épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il faut voir ces Messieurs de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que ça dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.

Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le quitta, il protesta qu'il était bien content de cette affaire, mais qu'enfin les enfants ne devaient pas être ingrats envers leurs vieux qui les avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur leurs derniers jours.

Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convînmes de mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais principalement pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne l'aurais pas fait. D'ailleurs, depuis que nous avions acheté de M. Silain, il fallait de toute force, mettre à la Borderie des métayers un peu forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.

Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis aller à la fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de la trouver bien triste et les yeux rouges. Lui ayant demandé la cause de ça, elle me dit que Jardon s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée, il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de vieux parents abandonnés dans la misère. Et puis, dit-elle, lorsque je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de l'homme de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens encore.

--Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à terre hier matin.

Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.

--Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin après moi, aura remis le chapeau.

Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.

Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible que ça, qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement que nous avions convenu mon oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part de revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour en finir sur cet article, lorsque tout fut décidé, il vint pleurer près de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de blé pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse, il était plus pressé, je crois, que nous, de voir faire le mariage.

Au moment où nous allions convenir de l'époque, il arriva à Gustou un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un grenier d'une pratique avec un sac de blé, tomba et se démit l'épaule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet état. Après que nous l'eûmes déshabillé et couché, mon oncle me dit de prendre la jument et d'aller vitement quérir le médecin de Savignac.

--Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un médecin qu'il me faut.

--Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car il était épeuré; alors c'est un avocat que tu veux?

--Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les médecins ne voient pas souvent d'affaires comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait d'habitude.

--Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?

--Si c'était, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire.

--Et donc, qui veux-tu?

--Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hélie fera bien ça pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrangé le bras dans trois minutes, c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil dans dix départements, et on vient du diable le chercher. On le trouve tous les mardis au marché de Thenon, de manière qu'en partant cette nuit, Hélie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui parler le premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à la petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller là tout droit, on te le fera voir.

Je m'en fus de suite donner la civade à la jument, et je revins souper.

Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une limousine en travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures.

En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite, étonnée de me voir partir à cheval à cette heure. Je lui dis où j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai, puis je continuai mon chemin.

Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le village du Terrier pour aller passer l'Haut-Vézère à Tourtoirac. Dix heures sonnaient lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce pont, je ne sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme ça la manie de renverser tout ce qui est vieux. Il était pourtant bien assez grand pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était un peu plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin!

En passant entre les parapets bâtis avec des angles de refuge, je pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pavé. Je descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait perdu un fer de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en allai tout droit, voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant à la porte, je l'éveillai.

Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'écria: Hé! c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé quelque chose, au Frau?

--Gustou s'est démis une épaule, et je vais à Thenon chercher Labrugère; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais où c'est.

--Attends que je mette mes culottes, fit-il.

Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait être à l'auberge, chez Devayre. Il y était, en effet, qui jouait à la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie; mais le grand Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi; alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui, et vint avec nous.

Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout ça prit du temps, en sorte qu'il était plus de onze heures quand je partis de Tourtoirac.

--Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, à la cafourche du chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, méfie-toi.

--Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne réponse pour ceux qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui répondis-je en montrant le bon bâton ferré qui pendait à mon poignet par une lanière de cuir.

Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et le temps était doux. Chemin faisant, je pensais à Nancy, à notre prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une fille comme ça. Quand je venais à la comparer aux autres de ma connaissance que j'aurais pu fiancer pour être de même position que chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, de Corgnac, qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune de celles-là ni d'autres ne lui venaient à la cheville.

Quelques milliers de francs apportés dans une maison, s'en vont vite lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dépensière. L'argent ne gâte rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est tout ce qu'il faut. Pour moi, j'étais heureux de faire une petite position à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et rendant tout son monde content et heureux, même les bêtes, même la pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine, encore qu'elle vînt de chasser.

Ces pensers agréables me faisaient couler vite le temps. En passant à Chourgnac, je ne vis aucune lumière, excepté celle de l'église qui pointait à travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on s'y lève de même, et on y met la nuit à profit. Dans le cimetière, autour de l'église, tout était tranquille. Presque point de pierres, mais des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant les fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, dorment aussi, et dorment bien. C'est là qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mêler à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de poussière de nous. Et comme toutes mes idées se tournaient toujours vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous deux dans le cimetière de chez nous, à côté de mon père, de ma mère, et que nous mêlerions notre poussière à celle de tous les Nogaret enterrés là depuis une centaine d'années. Au moins, me disais-je, pourvu que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, lorsque nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde de Dieu: après une longue vie de travail, il faut se reposer.

En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant dépassé, sans m'en donner garde, la cafourche dont m'avait parlé le grand Nogaret. Les hautes murailles de l'ancien château se dressaient en noir sur le ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où montait une bonne odeur d'herbes mûres. Il était une heure et demie à peu près, lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne se mit à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, préférant ménager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez longtemps à Thenon.

A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'était guère beau, ni encore. C'était des bois de chêne repoussant sur les vieilles souches, chétifs et espacés, parce que, dans ce pays de causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant s'enfoncer, sont obligées de s'étendre dans la mince couche qui couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin, sans trouver une maison. Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur des défriches plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits, ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque cantonnier. Mais ça ne vaudra jamais les bons pays des rivières de la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et Périgueux.

En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis ma limousine sur mes épaules. Le coq de la maison chantait à pleine gorge, et alentour, dans les maisons écartées, d'autres coqs lui répondaient. On entendait sur la terre sèche, sonner les sabots de quelque métayer allant à la grange donner aux boeufs; et au loin, du côté de Gabillou, tintait l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour commençait à pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. Lorsque je fus en haut du bourg, quelques maisons commençaient à s'ouvrir; on se levait de bonne heure, à cause du marché. Je descendis du côté de l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. Les gens étaient levés déjà, et on mettait les marmites au feu, à seule fin que la soupe fût prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument à l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau temps, tout de même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent que Labrugère arriverait vers les huit heures, et sur ça je me mis à boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon s'était démanché une épaule, il me versa à boire en disant: Ça n'est rien pour Labrugère, dans un tour de main il aura remis tout en place:

--A votre santé!

Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, ajouta-t-il, pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à Périgueux; ça vient de famille: son père était aussi des plus adroits.

--A la vôtre!

--Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins dans le pays pour arranger un membre cassé ou démis, comme les Labrugère.

Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y avait dans nos campagnes des gens qui se disaient médecins et qui n'étaient que de mauvais drogueurs, saignant les gens à pleines cuvettes, et ne sachant guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai connu un, qui avait raccommodé de travers le bras d'un enfant, de sorte que le dedans de sa main tournait en dehors.

Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il, mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma foi, dit-il, cette année nous avons plus de vin que d'eau; le puits de la place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec des barriques.

C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et j'ai ouï dire que la même eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-être on dit ça pour rire.

Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient réveillées, dans les paquets de fougères pendus au plafond, et couvraient la table; c'était déplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les marchands forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac, de Rouffignac, de Périgueux. Leurs bancs étaient plantés par le placier; et aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises, les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient déjeuner afin d'être prêts au moment de la grande poussée.

Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs, pensant que peut-être j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort. Il n'y était pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas manquer Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait avec mon cousin l'aîné. Ils furent bien étonnés de me trouver là, et lorsque je leur en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contrées d'aussi capable que Labrugère pour ces choses-là. Après que les veaux furent attachés aux barrières, mon cousin resta devant, et mon oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions là, devant la porte, nous vîmes venir Labrugère sur sa mule. C'était un grand bel homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle l'aborda tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on avait besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon qui s'était démis une épaule, et que j'avais marché toute la nuit pour venir le quérir.

--Et où est-ce le Frau? dit-il.

--Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.

--Ça n'est pas tout près.

Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé et quand, et ce que sentait notre garçon. Lorsque je lui eus bien tout expliqué, il nous dit: Ça ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites en autant de votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes, mises à part, mangeaient un bon picotin de civade, nous entrâmes à l'auberge déjeuner tous les trois.

Tandis que nous étions là, un homme rentra et demanda à Labrugère s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'était foulé un pied. Lorsqu'il eut ajouté qu'il demeurait du côté de la Forêt-Barade, au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait pour le moment quelque chose de plus pressé, mais qu'il y passerait le lendemain matin en s'en retournant chez lui, à Barre, et d'ici là d'arroser le pied d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.

Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugère et moi, bridant nos montures, nous partîmes au moment où les gens arrivaient à pleins chemins.

En descendant la côte, Labrugère me demanda où j'avais passé pour venir. Lui ayant expliqué mon chemin, il me dit alors qu'il valait mieux aller passer l'eau au gué du moulin, au-dessous de Sainte-Yolée, au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait. Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous prîmes par le village de la Rolphie, de là à Goursac, et après, laissant Gabillou sur la gauche, nous allâmes passer sous le château de Vaudre.

Quand nous y fûmes, Labrugère dit:

--Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.

Je fus un peu étonné, et je lui dis:

--De vos cousins?

--Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas Labrugère, il est d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de la Brugère, qui était un bien de famille dans la paroisse de Limeyrat. A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère, et pour faire court on ne nous appelle plus que Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire de Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne homme, mais il n'était pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent pauvres par conséquent. Notre famille vient d'un bâtard du premier marquis d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont, dans la paroisse d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, près de Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des Maréchaux à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui succéda dans cette place. La famille était riche en ce temps-là, mais à force de se diviser entre les enfants, le bien s'éparpille et disparaît. C'est ce qui nous est arrivé; de manière que moi qui, en fin de compte, descends du même auteur et suis du même sang que les Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos ancêtres communs les cassaient: voilà comment vont les choses.

--Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, ça vaut toujours mieux que de les casser.