Part 12
Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il était _lébérou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d'à présent, qui le détestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait quelquefois son curé dire que c'était un coquin bon à traquer comme un loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment, puis après sortir de l'autre côté, habillé d'une peau de loup que le Diable lui avait baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à quatre pattes dans la combe et venant vers la lisière du bois où il était caché, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manquée, et s'en était engalopé laissant là son fusil. Mais le _Lébérou_ l'avait facilement attrapé, lui avait sauté à la chèvre morte sur les épaules, et s'était fait porter une grande heure de chemin, de manière que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié crevé.
Il faut vous dire que ceux qui sont _lébérous_, ça les prend la nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se débattent, sortent du lit, sautent par les fenêtres sans se faire de mal, preuve qu'ils sont bien _lébérous_, et vont à leur fontaine.
Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans les terres, les chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait porter comme il avait fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était sûr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la pointe du jour, il revenait à la fontaine poser sa peau de loup, et rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure, rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi et il avait de fausses digestions, lorsqu'il avait mangé quelque vieux chien trop dur.
Une nuit, en passant près du village de La Brande, il attrapa un coup de fusil qui l'empêcha de sortir, et le fit boiter assez longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva après avoir mangé le chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, qui était très vieux. On trouva même chez lui une des pattes du chien qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui l'avait étouffé.
Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et vous savez tous que le curé Pinot dit qu'un être comme ça ne pouvait pas être enterré comme un chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou en dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.
--Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux malade de la vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe à mon oncle.
Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.
--Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, que le dix décembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le peuple soit innocent! Où les mènera-t-il le neveu de leur empereur? Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque jour en paieront les pots cassés.
--Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus à plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce qu'ils sont instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur faire prendre le contre-pied de leurs intérêts.
--C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de bêtises qu'on ne leur ait contées: jusqu'à leur faire croire que Lamartine était la bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en démordent pas, le vieux Francillou de la Toinette, entre autres.
Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe parlaient à demi-voix dans un coin du foyer; après les histoires de Gustou, les énoiseurs chantèrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil à une poutre d'en haut, et après avoir bien tordu le fil, on le lâchait et la pomme se mettait à tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu était d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le moment de faire passer le cacalou aux filles: j'en avais trouvé un bien formé comme une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le donnai à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit devenir toute rouge.
Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gaité, sans plus penser aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles étaient accompagnées des garçons qui leur parlaient d'autre chose.
Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez nous; ça n'était plus l'année du grand hiver, il s'en fallait, mais avec ça, il y eut de la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit sur les chemins, autour des maisons, et gratter à la porte des étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures, après avoir passé la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long d'un bois, j'ouïs, un peu en arrière, un bruit dans le fourré. Je me retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le chemin, et se planta en même temps que moi. Il était à une vingtaine de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai été de ne pas prendre le fusil! Je me remis à marcher et le loup me suivit; lorsque je me retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je m'arrêtais il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent à tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embêtant d'avoir comme ça sur ses talons une sale bête qui épie le moment de vous attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitôt dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la cheminée et je sortis. Le loup s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de pas de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, sauta dans la combe et gagna les bois.
Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade et ne bougeait plus du coin du feu, de façon que la Nancy venait tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle était bien propre, vaillante et sachant faire tout à propos. Jusqu'à la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire, car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils sont malades, parce que ça les rend de méchante humeur; mais aussi, Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.
Le soir, après souper, quand tout était rangé en place, j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à cause des loups, car il en venait rôder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour l'accompagner.
Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots menaient grand bruit sur la terre gelée, mais ça ne nous empêchait pas de nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain lorsque je voulus recommencer, elle était sur ses gardes et me dit en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent.
Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque temps à traîner dans le coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bâton, mais enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais quand elle fut au lit, nous fîmes venir le médecin de Savignac qui nous dit en partant qu'il n'y avait point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller tout doucement.
Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'était sa fin, et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses affaires.
M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses témoins, et fit le testament. Après qu'il fut parti, la Mondine me fit demander, et, quand je fus là, près de son lit, elle me dit que n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père ni mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que deux choses: la première, d'être enterrée auprès des Nogaret, puisqu'elle avait vécu auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort.
Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme bien on pense. Alors elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'était pour me faciliter à me marier, si je venais à aimer une fille plus riche que moi; ou bien pour n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus pour prendre une fille à mon goût.
Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé Pinot. Je l'embrassai, et j'y fus.
Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la communia et l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon, Nancy, la femme du fermier du Taboury, étaient agenouillées dans la chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue, sachant cela.
Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le convia à prendre quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il avait déjeuné, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un lièvre dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain.
Trois jours après il revint pour faire la levée du corps; la pauvre Mondine s'en était allée tout doucement, comme avait dit le médecin.
Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de gens de chez nous en ce temps-là; elle savait seulement qu'elle était petite drole dans le temps de la Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre paroisse.
En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour faire la déclaration de décès, je trouvai son acte de baptême, et je l'ai relevé pour montrer comment ça se faisait jadis.
«Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, évêque, Martissou, mon marguillier, allant sonner l'angélus du matin, trouva contre la porte de l'église, une petite créature, pliée de mauvaises nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être du sexe féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle a été baptisée le même jour sous condition; Martissou a été parrain et Mondine, sa femme, marraine, _Carminarias_, _curé_.»
Après la mort de notre vieille servante, il était clair qu'une jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer à venir dans une maison où il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en quête, et le jeudi d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de Saint-Raphaël, qui n'avait pas trouvé à se placer depuis l'arrivée du nouveau curé qui avait amené la sienne. Nous nous figurions bonnement que cette femme, ayant toujours vécu avec des curés, serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les fêtes, et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'était un vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de salé dans la soupe, ou faire sauter une aile de dinde dans la poêle s'il venait quelqu'un. Mais nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces, faisant cuire de la viande les jours défendus, et en mangeant même quelquefois, disant à ça, que quand on était chez les autres, on ne choisissait pas son manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des fois, quand Lajarthe était là, et que nous parlions de la politique, ou de choses de la religion, ou des curés, Gustou lui disait: Vous ne vous signez, pas, Marion?
Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en avait entendu d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand refrain était, que les curés sont des hommes comme les autres.
Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait être maîtresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes, et les gouverner à sa façon. Mais comme elle était bonne servante d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper le farci, comme on dit.
Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la rencontrer, mais ce n'était jamais que pour un petit moment; en passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais porter de la farine ou chercher du blé. Je lui avais enseigné à reconnaître une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle l'entendait, si elle était par là, elle se montrait, quelquefois de loin, mais j'étais content tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs, qu'elle avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce qu'elle ne se laissait pas parler le dimanche par les autres garçons. Mais où je le connus tout à fait, c'est un jour que je l'avais trouvée dans le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou, Nancy, je gage que vous l'avez perdu?
--Non point, fit-elle, je l'ai toujours.
--Faites-le moi voir donc?
--Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez point.
Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra la petite noix nouée dans le coin de son mouchoir.
Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle était allé à Cubjac, et Gustou avait été reporter de la mouture. Pour raccoutrer quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir, j'étais monté dans la chambre de mon oncle chercher du fil, lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. Par une petite chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. Elle était agenouillée sur la paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle lavait son linge, assise sur les talons, penchée en avant, la poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses manches retroussées jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds et forts qui aplatissaient le linge comme une crêpe en faisant jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'eût été un gros écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes mièvres, car je ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours semblé que la beauté n'existe point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle que j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race robuste et santeuse, et sur cette pensée, je me laissai aller à la regarder longuement. Elle croyait que je n'étais pas au moulin, d'autant mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout en lavant, elle chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda de côté et d'autre et ne voyant personne, l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui fallut arranger ses cheveux défaits: en deux tours de mains, elle tordit et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui tombait sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge sur son épaule, et s'en alla.
Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir à la fontaine, j'y fus aussitôt qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les chansons qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments sur ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, puis, ayant compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous étiez au moulin, l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en route. Oui, lui répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au bourg et il m'a remplacé; et je me mis à rire.
Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était pas bien de l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire qu'autrefois, nos filles n'aimaient guère à se laisser voir sans coiffure; il leur semblait que d'être nu-tête ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette idée venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit dans les temps que les femmes devaient toujours avoir la tête couverte, surtout en priant Dieu. Mais que ce soit ça ou non, Nancy était mortifiée de savoir que je l'avais vue les cheveux défaits. Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors elles se couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les vieilles d'une coiffe.
Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arrivé autant à d'autres. Mais peut-être il y en aura des vieux qui, voyant ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.
Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura pas longtemps, car elle était trop bonne pour faire de la peine à quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientôt une affaire qui nous attacha davantage l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie à le montrer un peu plus.
Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la mère Jardon fut à Négrondes, où elle avait une soeur mariée, pour la vôte qui tombe le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps avec elle, après quoi nous fûmes danser. Il y avait dans le bal un garçon maréchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il fût venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec elle, il vint me taper sur l'épaule en disant:
--Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.
--Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?
--Ce que je te veux, c'est que je te défends de plus danser avec cette grande fille, qui est chez les Jardon.
--Et de quel droit? lui dis-je.
--Parce que je ne le veux pas.
--Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?
--Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!
--Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui répondis-je, j'aime autant avoir à faire à toi de suite: allons dans le pré, là derrière.
Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes pour ne pas les gâter, et les coups de poings et les coups de pieds commencèrent à rouler. Après un instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une colère noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien. Moi j'étais en colère aussi, mais je voyais tout de même mon affaire. A un moment où il m'avait manqué je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps un grand coup de pied dans l'estomac qui le démonta. Sur ce coup, je me jetai sur lui et l'empoignai à bras-le-corps. Il se défendit bien tant qu'il put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et, tombant sur lui, je le tins sous moi.
--Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de danser avec qui il me plaira?
--Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se débattre, et à chercher à se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me mordit au bras.
Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je le pris par le cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu mords comme un chien, je t'étrangle comme un chien!
Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai et, reprenant ma veste, je m'en allai.
--Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.
En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui était pâle, assise sur une chaise.
--Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu.
--Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il voulait faire l'insolent: ce n'est rien.
--Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,
--Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.
Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle appelait la soeur de sa mère nourrice, et en chemin elle me fit raconter ce qui s'était passé. Alors elle me pria de m'en aller avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais compté passer la soirée à nous promener et à danser avec elle, ça ne m'allait pas du tout, mais elle me dit que ça ne me servirait de rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.
Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais à la condition qu'elle m'embrasserait. Nous étions dans un chemin creux, derrière les haies, et personne par là: elle ne dit rien, et alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois, tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.
Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-là, et mes petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement que d'être vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait semblant de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès longtemps; mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas parlé. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, ça fut le diable. Comme il était d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy n'était pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait qu'elle n'aurait que ce qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout ça, mais je la trouvais triste et je ne savais que penser.
Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tournée, me dit qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis, et que M. Silain, qui chassait par là, s'était arrêté longtemps à lui parler.
Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout la pourchassait; ça me mit en colère contre lui, et je me promis de le savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun doute; il n'y avait qu'à la voir pour connaître que c'était une honnête fille, incapable d'écouter un autre homme que celui qu'elle aimait, et il fallait être une vieille méchante bête, comme le père Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle.
Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai Nancy, et trois ou quatre jours après, ayant vu où elle menait ses bêtes, j'y fus par un chemin détourné. Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui dis que j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à causer. J'étais là depuis un moment accoté contre un gros châtaignier, quand tout d'un coup les brebis arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté d'où elles venaient, comme c'est la coutume de ces bêtes. Nancy qui était en face de moi leva la tête et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses chiens.
Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout près, il dit sur un ton aimable:
--Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?
En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit. Il devint rouge comme la crête d'un coq.
--Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!
--Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je, en riant, c'est de mon âge.
Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en retourna en marronnant dans sa moustache.
Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant à ce qu'il allait dire par vengeance et dépit; mais je la consolai en l'assurant qu'il ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs il y avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.