Le moulin du Frau

Part 11

Chapter 114,049 wordsPublic domain

Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla sur les terres pour bien se rendre compte de l'étendue, car pour la qualité nous la connaissions assez. Après avoir bien calculé, il dit au notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs, et que nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parlé déjà. M. Silain se débattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus d'argent, et il aurait fait une diminution pour être payé comptant du tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres conditions, et comme le créancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres voisins à qui ces terres pussent aller, il fut obligé de mettre les pouces. Par ce moyen, on espérait que la demoiselle Ponsie avait devant elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec M. Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces choses-là.

IV

En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait à parler de l'élection du président de la République, et nous connûmes que Louis-Napoléon serait nommé grandement, si ça allait partout comme chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribérac, qui portait Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins les paysans comme nous, c'était à rien faire.

Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et puis? Ah! quand on parlait du grand Napoléon qui avait fait massacrer un million d'hommes et ruiné la France, pour en fin de compte, la laisser plus petite que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi que le pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent son argent et ses fils, et le saignent à blanc.

Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était bien autre chose que Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!

Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à tromper le peuple, qu'il était rare de trouver hors des villes ou des gros bourgs, quelqu'un qui osât parler pour un autre que Bonaparte. Les bourgeois effarouchés par la Révolution cherchaient par tous les moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros commerçants, les curés, tous ces gens-là criaient sans cesse contre la République; elle ne pouvait durer.

Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. Plus j'allais, plus je pensais à Nancy. Comment ça se faisait, je n'en sais rien, mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit lorsqu'elle venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je l'arrêtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu et toujours j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa franche honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout changé et bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus d'esprit que les filles de son âge et de sa condition. Un jour que je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois, et lui prêtait des livres qu'elle étudiait en cachette du vieux Jardon, qui trouvait que c'était du temps perdu, lorsqu'elle laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça, et je m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.

L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du feu, et les histoires dont Gustou avait un plein sac. C'était bien toujours les mêmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop.

Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat du père Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre Jumilhac et la forge des Fénières. Ça s'était passé avant la Révolution, et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans la forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on ne savait ce qu'était devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien rapporta une de ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt, fit reconnaître le corps, car les chiens et les loups l'avaient presque tout mangé.

Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et Mandrin. Pour Cartouche, c'était un voleur et un assassin, et nous ne le plaignions guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du roi, nous intéressait et nous trouvions qu'on aurait dû le gracier. Ça n'était pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui a contribué à le rendre populaire.

Toutes les histoires de brigands lui étaient connues à ce brave Gustou, et il savait aussi tous les crimes célèbres du pays. Il les racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes tournaient au conte, et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver celle de Delcouderc.

C'est en pelant tranquillement les châtaignes le soir, que Gustou nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous intéressait beaucoup, parce que le crime avait été commis tout près de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait quelques années seulement que le curé de Nanteuil, en pêchant à la ligne, à cinq ou six portées de fusil au-dessus du moulin, avait amené une pincée de cheveux. Là-dessus on avait plongé, et on avait ramené un homme pris dans des racines de vergne. La figure était toute mangée par les poissons et on ne connut qu'aux habillements que c'était un porte-balle qui avait passé dans le pays, il y avait une quinzaine. Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait été assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on traversait la rivière sur des arbres soutenus par des fourches plantées dans l'eau. Mais ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin dans le pays: peut-être nous le rencontrons tous les jours, disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre mauvais coup.

Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou qu'ils appellent _Lébérou_, à tout; mais cela n'empêche qu'ils aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à faire, ils partiront de préférence le soir que le matin. C'est bien une économie de temps pour ceux qui sont pressés, mais il y a autre chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journée; et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime à voir briller par une belle nuit, les millions d'étoiles qui sont au ciel. Il semble que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par jours, comme les anciens Gaulois.

Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on rencontrait peut-être tous les jours, il y en avait à qui ça faisait une impression, et qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.

Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de personnes pour nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de la Mondine au Taboury, la grande Mïette qui était descendue de Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de par-là, des métayers du château et des voisins. Les énoisements, c'est comme une espèce de fête chez nous. Les hommes avaient porté leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.

Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion, prêchait un peu pour la République, il tâchait de faire comprendre ses idées, et expliquait à tous des choses dans leur intérêt. Mais c'était trop sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux rire avec sa voisine, écouter des contes et des histoires, et causer des vieilles superstitions apprises des grand'mères.

Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses à fond: c'était lui qui mettait une souche au feu le soir de Noël, et il fallait qu'elle fût de cerisier, de prunier ou de quelque autre arbre à fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la voyant bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui le sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps à l'avance sécher dans la fournière. Il gardait soigneusement des charbons et des cendres de la souche, pour guérir des maladies aux gens et aux bêtes, et pour d'autres affaires encore.

C'était encore maître Gustou qui le premier jour de mai, perçait un barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:

--O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!

A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu à la cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau bouquet à la cime. Les tisons il les emportait à la maison pour la préserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin à la porte de la grange, une croix faite avec des fleurs des prés. Sous son traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la Saint-Jean, cueillies à reculons, avant le soleil levé, et il disait que ces herbes guérissaient les fièvres, en les mettant sur le poignet gauche.

Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, pour la première fois de l'année, s'il n'avait pas déjeuné; ni à trouver des graules ou des geasses, à sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à rencontrer en partant en route, la vieille Catissou de chez Méry qui était mal jovente. Jamais on ne lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetières, c'était des âmes en peine, et il était persuadé que les étoiles tombantes c'était des âmes de petits enfants morts sans baptême. Si notre Mondine avait voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle croyait comme lui, que ça faisait mourir les hommes de la maisonnée.

Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, il ne manquait pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois qui est plantée le long de l'ancien chemin appelé La Pouge, qui passe à un quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.

A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi était un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait fait jeûner les boeufs le vendredi saint, comme ça se faisait encore dans quelques maisons.

Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à reculons de l'étable pour que la vache ne dépérit pas; il faisait semer le persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau, dans la croyance qu'il réussirait mieux. Pour garder les boeufs de maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pré. Lorsque nous bladions, il portait le blé de semence dans la touaille de la Noël pour qu'il vînt bien; et quand le blé était épié, il mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de manger le grain. Il disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches à miel si on voulait qu'elles réussissent bien, mais les échanger contre autre chose.

Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas affaire à des incrédules, mais quand même, il n'y avait pas moyen de douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens à qui c'était arrivé.

Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin dans l'écurie, il avait trouvé notre jument toute en sueur, comme si elle venait de travailler à force; et elle était avec ça bien pansée, et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? Le lutin, bien entendu.

Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tuénou de la Mariette, si ce n'est lui? Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux dire une nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à boire dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. Il traversait la lande des Fachilières, d'un bon pas, content de lui comme un homme qui a bien soupé, lorsque arrivé à la friche du Cimetière-des-Boucs, il vit à quatre pas de lui, planté à la cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient comme des chandelles. Epeuré, il voulut rebrousser chemin, mais derrière lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se frotter à ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable ricanait d'une voix creuse et étouffée comme s'il eût eu la bouche dans une bonde de barrique vide.

De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé mal, et lorsqu'il était revenu à lui, tout avait disparu.

Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait pamander à Tuénou. D'ailleurs, cette cafourche du Cimetière-des-Boucs était connue depuis les temps anciens, pour être hantée par le Diable. Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous la forme d'un grand bouc noir.

Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer d'ailleurs. Ils n'avaient qu'à aller à cette croisée des chemins et appeler neuf fois: _Robert!_ Mais rien que cette idée faisait frissonner tout le monde. Gustou assurait que c'était à cet endroit-là même que le vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée, avait eu du Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait laissé à ses enfants un grand pot plein de louis. Il était allé à la cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le coup de minuit, il avait crié trois fois: _Poule noire à vendre!_ Le Diable était venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des cornes et des pieds fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions, et il avait eu la _Mandragoro_.

--Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là, Gustou?

--Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est pas d'aujourd'hui seulement que ça se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'étais petit, ma grand'mère m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne crois à rien.

--Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paraître. Tous nos anciens ont ouï dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme un loup, pour nous manger.

--Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler, dit Lajarthe, ça ne veut pas dire qu'il se montre là en personne...

--Comment! dit un garçon du bourg qui avait servi la messe du curé pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile, il était bien là réellement présent en chair et en os, dis Lajarthe?

Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta de regarder sérieusement mon oncle.

--Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es né une cinquantaine d'années trop tôt.

--Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de Puygolfier; et tous les énoiseurs se mirent à rire.

Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui parler. D'ailleurs, je connaissais tout ça, et si, étant petit, j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me faisaient rire.

Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient passer le froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'était le convier à noces; aussi il ne se fit pas prier et continua:

--Vous avez tous ouï parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même; on ne peut pas dire que ça s'est passé loin d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon lit, au moulin, et à moi.

Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement, quand tout d'un coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait sur les pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui était entrée au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds. On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la voilà qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...

--Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrayés.

Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:

--Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras et je l'empoigne: mais c'était comme si j'avais fouillé dans un lit de plume, tant c'était doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient jusqu'au coude dans cette sale créature, comme dans la pâte de la maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau. Tout de même je finis par la prendre au cou et à la serrer bien fort; mais j'avais beau serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout petit à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit, et j'entendis quelque chose qui marronnait du côté de la porte, et puis je n'ouïs plus rien: la bête était repartie sans bruit par le trou de la serrure.

--Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?

--Je dis que tu avais mangé quelque chose qui te pesait sur l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.

--C'est ça; et la bête que j'empoignais?

--C'était ta courte-pointe.

--Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?

--C'était quelque chatte sur la tuilée.

--Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois à rien. C'est une chose qui m'est arrivée à moi-même; tu sais que je ne suis pas menteur, et avec ça tu ne me crois pas.

--C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du côté de tes idées: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-là, mais je ne crois pas que ça fut le _Chaoucho-Vieillo_.

--Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui m'est arrivé; ni à la _Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus aux _Bujadières_ qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la _Biche-Blanche_, à la _Litre_; à la _Citre_, cette bête qui semble une chèvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins la nuit, galope après les gens attardés, emporte les enfants qu'elle rencontre, fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu quand on la poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas refuser de croire, dit-il très sérieusement: c'est la _Chasse-Volante_ et le _Lébérou_. Ça c'est des choses trop connues pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie bien.

--Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la vérité. Et chacun de raconter qu'il avait ouï la _Chasse-Volante_, et vu le _Lébérou_, c'est-à-dire le Loup-garou.

--Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou, le vendredi d'après la fête des Morts, la _Chasse-Volante_ a passé par ici, entre le moulin et le Taboury.

--C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les onze heures du soir.

--Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je n'étais plus qu'à un gros quart d'heure d'ici, quand la voilà qui arrive. Il faisait un vent du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez à présent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des chevaux, les abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas, comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les chemins, en criant après la bête et en faisant péter leurs fouets. Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope toujours à la tête des chasseurs, montée sur un cheval blanc...

Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour de la grande table de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:

--Après avoir passé du couchant au levant, la chasse se mit à tourner, à tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer, comme si la bête de chasse fût presque forcée. Le bruit se rapprochait comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle était descendue à quatre ou cinq portées de fusil d'ici, le long de la rivière, et le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bête et la déchiquetaient en hurlant.

Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, et je trouvai la terre de Chabanou, nouvellement semée, toute piétée par les chiens et les chevaux, et les raves à côté toutes fourragées.

--Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu plus, Gustou, tu t'y trouvais.

--Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe à mon oncle.

Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette explication; ils aimaient bien mieux que ce fût la chasse fantastique.

Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les nougaillous dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter au grenier; ça sert à allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on appareilla la grande table pour souper. Il était onze heures et demie, il était temps. Comme d'habitude, lorsqu'on énoise, il y avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le monde était content.

--Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parlé du _Lébérou_?

--Laissez là le _Lébérou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose, n'est-ce pas, Sicaire?

--Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser à leur façon; ce soir tu n'y ferais rien.

--C'est ça! c'est ça! parle du _Lébérou_, Gustou.

Et voilà Gustou parti.

--Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine bâtie en gros quartiers et entourée de saules creux où nichent les chouettes, qui se trouve derrière Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez vu que l'eau coule, de la fontaine à moitié écrasée, dans un bassin carré, où les gens du château lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont abandonné depuis longtemps que l'endroit est mal fréquenté.

L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire et c'est à peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est là que les _lébérous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau. Le dernier _lébérou_ connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans cette maison seule que son père avait fait bâtir dans les friches, près du sol de la dîme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait fait bâtir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient pas, parce que c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait posé sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, et j'ai ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grêler en battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et les bêtes. Mais quoiqu'on ne l'aimât pas, on ne lui disait rien parce qu'on en avait peur.