Part 10
Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans sa tranquillité habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille, si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la bouse dans le foirail des boeufs. Sauf les foires, le bourg était comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'était sur aucune route, les chemins étaient mauvais, et il fallait expressément se détourner de son trajet pour y monter. Les étrangers y apportaient une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'était pas connu, expérimenté, devenu commun, était regardé avec défiance, dans cet endroit où régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la République, on y avait formé un club qui se tenait au-dessus de la halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui étaient sortis de leur village, essayaient d'y introduire les idées nouvelles et d'y faire connaître le progrès, mais sans beaucoup de réussite, à preuve que le club finit par tourner à la farce.
Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire des gens: celui des Anglais qui avaient assiégé deux fois l'ancien château, et celui du représentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait réparer le grand chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors. Ce n'était pas tant la réparation elle-même qui avait frappé les esprits, que les moyens employés. Sauf les femmes, les petits enfants et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tête, pour ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu même des dames pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier civique des pierres dans leurs paniers.
Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours après la foire, et puis je m'en retournai au Frau.
Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le métier, qui n'est pas bien difficile. Ils me montrèrent à conduire une paire de meules, à connaître quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule, et connaître la pierre à oeil de perdrix, qui fait les meules bonnes pour le seigle, et la pierre à fusil qui vaut mieux pour le froment. Je fus vite au courant de tout, et de la manière de faire le travail, et du nom des pratiques.
Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de blé. Mais lorsqu'il m'eut montré le petit coup d'épaule et le tour de reins j'enlevais un sac comme rien.
Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture, et là-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui était dû. Je suis sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont mauvaise réputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a même un dicton patois là-dessus, que voici en français: Sept tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un voleurs. Mais il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes, l'aurait fait peut-être, s'il avait été le maître, mais mon oncle ne le voulait pas.
Comme nous avions du bien à notre main, en plus de ce que travaillait le bordier, je me mis aussi à tous ces travaux de la terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne les avoir accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps. Où je mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à labourer, parce que outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux boeufs, et s'en faire écouter.
Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes boeufs traçant le sillon, je pensais à ce changement total qui s'était fait dans ma vie. Je me rappelais ces journées passées dans le bureau empuanti de la Préfecture, assis sur une chaise à gratter du papier. C'était long ces journées, et j'en avais les fourmis dans les jambes, sans compter qu'il fallait être aux ordres de trois ou quatre chefs, recevoir des reproches, point mérités quelquefois, n'être pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour mieux dire, sentir toujours sur son cou le collier de misère.
Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne m'aurait jamais rien dit, quand même j'aurais manqué, me levant, me couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil, le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir qu'on a de voir pousser et mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter des bêtes bien soignées; quelle différence avec le travail de bureau auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours assis, vous casse la tête, et vous fait rêvasser la nuit.
Le métier de meunier, et la vie que je menais, me plaisaient donc, et il n'y a pas chose pareille pour faire un homme content. Après avoir bien travaillé la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne Finette, je partais à la pointe du jour pour aller chercher un lièvre. Des coups mon oncle venait avec moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne prenions pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq francs au collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça nous surmontait. D'ailleurs nous ne craignions pas guère les gendarmes, ils étaient loin, et pour venir nous chercher dans un pays plein de termes, de combes et de bois que nous connaissions comme notre poche, ça leur était défendu. Il fait bon le matin monter sur nos coteaux pierreux où on trouve la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; ou traverser les bruyères roses entremêlées de balais à fleurs jaunes et de hautes fougères. Les ajoncs ne manquent pas non plus par là, et il y en a dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, bien fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau. Il ne fait pas bon les traverser, mais comme ils ont toujours des fleurs et sont toujours verts, ils ne sont pas déplaisants à voir comme ça en fourré, ou semés au milieu d'une lande, ou accrochés le long des termes et sur le coulant des ravins, au milieu des roches. Quel plaisir de s'en aller dans nos grands bois châtaigniers où on trouve de ces vieux arbres creux où logent les fouines, et de sentir l'odeur du thym, de la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi, il n'y avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de notre pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de me sentir libre avec des jambes solides. Il n'y avait si pauvre friche où pointait une petite palène fine, tondue par la dent des brebis, qui ne me parût plus belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses allées d'arbres bien taillés, tout autour.
J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou autrement dit les ballades, ou encore les frairies, et des fois, j'y allais chez des connaissances ou des parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les vôtes étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui. Ça se comprend; les gens, anciennement, gardaient leurs affaires et faisaient leur plus grande dépense pour la frairie de leur endroit. On s'invitait comme ça les uns les autres, et on faisait durer la fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes hormis les grandes alors, et guère de chemins que ceux creusés par les charrettes; aussi on allait de pied, ou à cheval. On voyait les dames campagnardes s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait des enfants on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop petits, on les mettait sur du foin dans des paniers de bât, de chaque côté d'une de ces bonnes petites bêtes grises qui ont une croix sur les épaules, pour avoir porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit. Dans les maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une chambre; celui qui avait la plus grande la prêtait; ou dans une grange, ou sous quelque gros arbre de la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais du vin blanc, ou de la piquette, ou de l'eau sucrée, et les dames de bonne bourgeoisie, n'avaient pas honte de manger une rave cuite, au sucre, et de boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le lendemain on allait se promener par là dans les bois, et les amoureux y trouvaient leur compte; et puis on faisait des crêpes qu'on mangeait avec du miel, et c'était à qui les tournerait le mieux et en mangerait le plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, ou on racontait des histoires, ou on disait des contes, et c'était à qui dirait le meilleur. C'est dans ces fêtes champêtres que la jeunesse faisait connaissance, et que s'arrangeaient les mariages.
Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les endroits, ce n'est plus guère rien, et on ne s'invite plus comme du temps jadis entre parents ou amis. On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il y a tant maintenant de chemins, de routes, de chemins de fer, de voitures, et de ces autres machines qui vont le long des routes comme les chemins de fer; et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de courses, que les gens de la campagne s'en vont porter leur argent à la ville, et y dépensent quatre fois plus qu'ils ne faisaient autrefois chez eux. Et encore souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne comprennent pas grand'chose à ce qu'ils voient.
On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne chose. Sans doute, c'est commode de pouvoir rentrer sa besogne plus facilement, et de porter sur une charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait autrefois dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne risque pas tant de faire attraper du mal à ses bêtes, et qu'on ne se fait pas tant de mauvais sang.
Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces chemins font qu'on sort plus souvent de chez soi, pour aller dans les villes où on laisse son argent, tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec toutes ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise les divertissements de chez soi, qui ne coûtent quasiment rien et sont plus sains de toutes les manières. C'est à cause de cette facilité, que petit à petit, les gens trompés par les semblants, se sont dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant vendre leur morceau de bien, et s'en aller dans les villes, croyant y trouver une place, ou un travail moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens sont bien malavisés car le travail des villes est plus exigeant, plus attachant, et plus mauvais pour la santé, sans parler de la liberté: misère pour misère, mieux vaut celle des campagnes.
Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne chose qui n'ait ses défauts. Ainsi quand je parle des anciennes frairies, ce n'est pas que je veuille dire qu'elles étaient exemptes de toute chose blâmable. Il y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu voir de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de pierres.
On attachait le pauvre animal par une patte à un petit piquet planté en terre, et de vingt-cinq pas, pour deux liards, on lui tirait: tant de pierres. Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont la vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une pierre leur cassait une patte, une autre leur démontait une aile, et lorsque quelque gros caillou leur arrivait en plein corps, les voilà sur le flanc dans la poussière, comme morts. Mais l'individu qui faisait tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au pauvre coq pour le ressusciter, et quand il pouvait se tenir encore on recommençait à lui tirer des pierres. Si le vin n'était pas assez fort pour le remettre sus, on lui donnait de l'eau-de-vie.
Ces amusements de sauvages ne sont plus de mode, et tant mieux; moi qui aime assez les vieux usages, les anciennes coutumes, je n'ai jamais pu souffrir ça.
Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un coq, les gens se les jetaient à la tête, c'était bien pis. Il y avait comme ça, autrefois, des communes qui étaient ennemies entre elles, de manière que quand les garçons de ces communes se rencontraient dans une vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient comme si c'eût été d'un côté des Français, et de l'autre des Allemands ou bien des Anglais, et non pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette haine entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, ni personne ne l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien temps il y avait eu quelque bataille entre deux jeunes gens de différentes paroisses et que les autres garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche, et de partie en revanche, cette bestiale haine s'était entretenue et envenimée entre voisins du même pays.
Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort de meunier, mais bientôt, je le fus encore davantage.
Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je trouvai Nancy qui portait le mérenda, autrement dit la collation, à ses gens qui travaillaient à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui avais point parlé, ni même fait attention. Comme elle avait changé! Quelle belle fille elle était devenue, et grande! Ce n'est pas ses hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un cotillon de droguet et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait à chaque coup de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous le droguet, et elle avait la démarche mesurée des femmes bien faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait d'une main, en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au coude, son bras fort un peu hâlé.
Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on fait aux petites droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus. Nous parlâmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce que son père et sa mère devaient l'attendre.
Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et plus j'y pensais, plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille qui pût lui être comparée, je ne dis pas seulement de celles de la campagne, mais même à Excideuil, où on voyait pourtant de belles filles. C'était surtout son regard clair et tranquille, et son sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu'à ça, que c'était une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnête créature à qui on pouvait se fier.
Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantôme, nous invitèrent à la noce de leur aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y envoya. Nous étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à quel degré, et seulement que nous étions tous des Nogaret, venant du même auteur, qui avait été meunier du moulin des moines de Brantôme. Ces Nogaret qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et leur moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut une crâne noce, ma foi. Le garçon prenait une fille qui avait du bien, et rien ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux principalement, chantèrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des propos de circonstance, et des histoires salées dont on régala les mariés.
Mais la fille était une bonne grosse drole bien délurée, qui se moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu'à ce que son mari lui contait à l'oreille en la tenant par la taille. Tandis qu'on était là, à table, elle fit un petit cri tout d'un coup; c'était le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un joli ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué aux garçons de la noce qui le mirent à leur boutonnière.
Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal. Puis après, quand la mariée eut dansé avec tous les jeunes gens, tandis que le chabretaïre avait mis les danseurs bien en train, les novis disparurent.
Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver. Après quelques recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois maisons, on les dénicha chez des voisins, où on les avait retirés. Le tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tête. L'un portait la soupière, l'autre des assiettes, un troisième portait un pichet plein d'eau, le quatrième une de ces anciennes cuvettes ovales à pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans la chanson de Marlborough.
Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient que ça serait inutile, on aurait plutôt enfoncé la porte. Aussi elle était tout bonnement fermée au loquet, et la noce entoura le lit, avec des rires et des chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de même. On leur donna à laver tous deux en cérémonie, et quand ils se furent essayé les mains on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin, noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries marchaient et elles étaient aussi poivrées que le tourin. Quand ils eurent fini, on présenta au marié un verre plein: il en but la moitié et donna l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée, qui en but la moitié et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le contre-nôvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson patoise de circonstance, qu'on avait dû chanter à la noce de l'ancien Nogaret, le meunier des moines.
Tout le monde reprenait le refrain en choeur, et chacun s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient dans leurs mains.
La chanson finie, par une signifiance cachée des mystères de la noce, le contre-nôvi cassa le verre où les mariés avaient bu, en le choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prédit qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et tout le monde se retira en les engageant à travailler à justifier la prédiction.
Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire la continuation des ripailles. Mais le troisième jour, mon cousin me mena à Brantôme où c'était la fête.
Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à celui qui ferait le mieux claquer le fouet. Il en venait de Champagnac, de Quinsac et des moulins en amont, et aussi de ceux qui étaient sur la Côle jusqu'à Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers Valeuil, Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus de Lisle, de celui de Roufellier qui est au dessous, et même de celui de Bonas, près de Saint-Apre.
Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs fouets à pompons autour du cou, se réunissaient à cette grande croze, d'où on a tiré tant de pierres de taille, qui se trouve presque au-dessous du clocher bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine, et chacun à son rang manoeuvrait son fouet à tour de bras. Il y a dans cette grotte un écho qui répétait à n'en plus finir les pètements du fouet. On ne le dirait pas, mais pourtant, il y en avait qui étaient tellement habiles que leurs pétarades ressemblaient quasiment à une musique. Moi je ne suis pas connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des fois j'ai entendu des musiciens, avec un tas de pistons et de machines en cuivre et la grosse caisse et tout, qui faisaient un bruit assommant, et je me disais alors que j'aimais mieux la musique des fouets à Brantôme.
Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois des plus vieux meuniers, de ceux qui ne pouvaient plus tenir le fouet, et celui qui était le plus fort à leur avis, on le nommait pour l'année le Maître du fouet. Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.
Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend. Les meuniers d'aujourd'hui ne font plus porter les sacs à dos de mulet; il y a des routes et des chemins partout; ils se servent de charrettes et ont des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces méchants engins qu'on fait de belle musique; il faut pour ça les anciens fouets à manche court, à lanières de cuir tressées avec de gros noeuds: fouets de meuniers et fouets de postillons.
Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis pour le Frau. Le cousin et la cousine me firent un bout de conduite sur le chemin de Lachapelle-Faucher.
--Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne tarderas pas à nous rendre la pareille?
--Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans réflexion.
--Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine franchement; il n'y a rien qui vaille d'être marié avec quelqu'un qu'on aime bien.
Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au cousin, et je les quittai, prenant mon chemin par Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.
Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir rencontré le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M. Silain cherchait à vendre quelques terres, pour payer un homme auquel il devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on appelait le Pré-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la Chausselie et les Granières. Ça nous allait bien; le pré était sous nos fenêtres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre petit bien de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer mais qu'il m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrément de cette affaire qui nous mettait tout à fait chez nous, nous aurions avec ce pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année une forte paire de boeufs à la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec celles que nous avions déjà, feraient une bonne métairie de ce petit borderage. La maison était assez grande, il fallait seulement bâtir une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois d'accord sur le prix, qu'à céder les créances venant de ma mère que j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux, mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions à la demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa volonté, ne voulant pour rien au monde la contrarier.
Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin, allant à la chasse devers Corgnac, nous montâmes à Puygolfier. Hélas! la pauvre créature, qu'elle dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait son père parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre mille huit cents francs de dettes à payer; et comme M. Silain voulait des terres et du pré sept mille cinq cents francs, il se trouvait qu'il aurait touché deux mille sept cents francs qui auraient été mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre, on le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce qu'il fallait pour rembourser le prêteur, et que pour le reste, nous payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, à la Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas à la fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle craignait que son père ne voulût pas y consentir.