Le mort vivant

Part 9

Chapter 93,836 wordsPublic domain

--Sans doute, sans doute: vous nous désignerez votre avoué ordinaire, et, de cette façon, l'affaire pourra être mise sur un pied plus régulier dès demain!--répondit Michel en s'asseyant, et en signifiant à Pitman de s'asseoir aussi.--Mais, voyez-vous, nous ne connaissons aucun avoué dans cette ville; et comme on nous a parlé de vous, et que le temps presse, nous nous sommes permis de venir vous trouver!

--Puis-je demander, messieurs, reprit Gédéon, à qui je suis redevable de la recommandation?

--Vous pouvez parfaitement nous le demander, répliqua Michel avec un sourire malin; mais on nous a priés de ne pas vous le dire... au moins pour le moment!

--Une attention charitable de mon oncle, évidemment! se dit Gédéon.

--Je m'appelle John Dickson, poursuivit Michel, un nom bien connu à Ballarat, j'ose le dire! Et mon ami que voici est M. Ezra Thomas, des Etats-Unis d'Amérique, le riche manufacturier de galoches en caoutchouc.

--Voulez-vous attendre un instant, que j'aie pris note de cela? dit Gédéon, en s'efforçant de se donner l'air d'un vieux praticien.

--Peut-être cela ne vous dérangerait-il pas trop si j'allumais un cigare? demanda Michel.

Car il avait fait un vigoureux effort pour reprendre son sang-froid en entrant chez son jeune confrère; mais, à présent, son cerveau recommençait à se voiler, en même temps qu'une terrible envie de dormir l'envahissait; et il espérait (comme tant d'autres l'ont espéré en pareil cas!) qu'un cigare lui éclaircirait les idées.

---Oh! certes non! s'écria Gédéon, infiniment aimable. Tenez, goûtez un de ceux-ci: je puis vous les recommander en confiance!

Il prit une boîte de cigares sur la cheminée et la présenta à son client.

--Monsieur, recommença l'Australien, pour le cas où vous ne me trouveriez point tout à fait clair dans mes explications, peut-être vaut-il mieux vous avouer d'avance que je viens de faire un bon déjeuner. Après tout, c'est une chose qui peut arriver à chacun!

--Oh! certainement! répondit le prévenant avocat. Mais, je vous en prie, ne vous pressez pas! Je puis vous donner...--et il s'arrêta pour consulter pensivement sa montre,--oui, il se trouve que je puis vous donner toute l'après-midi!

--L'affaire qui m'amène ici, monsieur, reprit l'Australien, est diablement délicate, je peux bien vous le dire! Mon ami, M. Thomas, étant un Américain d'origine portugaise, et un riche fabricant de pianos Erard...

--De pianos Erard? s'écria Gédéon avec quelque surprise. M. Thomas serait-il un des chefs de la maison Erard?

--Oh! des Erard de contrefaçon, naturellement! répliqua Michel. Mon ami est l'Erard américain.

--Mais je croyais vous avoir entendu dire, objecta Gédéon, oui, j'ai certainement inscrit sur mon carnet... que votre ami était fabricant de galoches en caoutchouc?

--Oui, je sais que cela peut étonner à première vue! répondit l'Australien avec un sourire rayonnant. Mais, mon ami... Bref, il combine les deux professions! Et beaucoup d'autres encore, beaucoup, beaucoup, beaucoup d'autres! répéta M. Dickson, avec une solennité d'ivrogne. Les moulins de coton de M. Thomas sont une des curiosités de Tallahassee, les moulins de tabac de M. Thomas sont l'orgueil de Richmond, Va! Bref, c'est un de mes plus vieux amis, monsieur Forsyth, et vous m'excuserez de ne pas pouvoir contenir mon émotion en vous exposant son affaire!

Le jeune avocat, pendant ce discours, considérait M. Thomas, et était bien agréablement impressionné par l'attitude modeste, presque timide, de ce petit homme, la simplicité et la gaucherie de ses manières.

--Quelle race étonnante que ces Américains! songeait-il. Regardez-un peu ce petit homme tout effarouché, vêtu comme un musicien ambulant, et pensez à la multiplicité des intérêts qu'il tient dans ses mains!

--Mais, reprit-il tout haut, ne ferions-nous pas bien d'en venir directement aux faits?

--Monsieur est un homme pratique, à ce que je vois! dit l'Australien. Eh bien! oui, j'en arrive aux faits. Sachez donc, monsieur, qu'il s'agit d'une rupture de promesse de mariage!

Le malheureux Pitman était si peu préparé à cette situation nouvelle qu'il eut peine à retenir un cri.

--Mon Dieu! dit Gédéon, les affaires de ce genre sont souvent très ennuyeuses! Exposez-moi tous les détails du cas! ajouta-t-il avec bonté. Si vous voulez que je vous vienne en aide, ne me cachez rien!

--Dites-lui tout vous-même! dit à son compagnon Michel, qui, apparemment, avait conscience d'avoir achevé sa part du rôle. Mon ami va vous raconter tout cela! ajouta-t-il en se tournant vers Gédéon, avec un bâillement. Et vous m'excuserez, n'est-ce pas? si je ferme les yeux pour un instant! J'ai passé la nuit au chevet d'un ami malade.

Pitman, absolument ahuri, regardait droit devant lui. La rage et le désespoir se mêlaient dans son âme innocente. Des idées de fuite, des idées même de suicide lui venaient, repartaient, et lui revenaient. Et toujours l'avocat attendait avec patience, et toujours l'artiste s'efforçait vainement de trouver des mots, n'importe lesquels.

--Oui, monsieur! Il s'agit d'une rupture de promesse de mariage! dit-il enfin à voix basse. Je... suis menacé d'un procès pour rupture de promesse de mariage!...

Arrivé à ce point de son discours, il voulut se tirer la barbe, en quête d'une inspiration nouvelle. Ses doigts se refermèrent sur le poli inaccoutumé d'un menton rasé; et, du même coup, il sentit que tout ce qui lui restait d'espoir et de courage l'abandonnait irrémédiablement. Il se tourna vers Michel, et le secoua de toutes ses forces:

--Réveillez-vous! lui cria-t-il avec colère. Je n'en viens pas à bout, et vous le savez bien!

--Il faut que vous excusiez mon ami, monsieur! dit aussitôt Michel. Le fait est qu'il n'a pas été doué par la nature pour la narration. Mais au reste,--poursuivit-il,--l'affaire est des plus simples. Mon ami est un homme d'un tempérament passionné, et accoutumé à la vie patriarcale de son pays. Vous voyez la chose d'ici: un malheureux voyage en Europe, suivi de la malheureuse rencontre avec un soi-disant comte étranger, qui a une très jolie fille. M. Thomas a tout à fait perdu la tête. Il s'est offert, il a été accepté, et il a écrit,--écrit sur un ton que je suis sûr qu'il doit bien regretter à présent! Si ces lettres étaient jamais produites en justice, c'en serait fait de l'honneur de M. Thomas!

--Dois-je comprendre... commença Gédéon.

--Non, non cher monsieur, reprit gravement l'Australien, il est impossible que vous compreniez tant que vous n'aurez pas vu les lettres en question!

--Voilà, en vérité, une circonstance fâcheuse! dit Gédéon.

Plein de pitié, il lança un coup d'oeil sur le coupable; puis, voyant sur le visage de celui-ci toutes les marques d'une confusion affreuse, il se hâta de détourner les yeux.

--Mais cela ne serait encore rien, poursuivit sévèrement M. Dickson: et, certes, monsieur, certes, j'aurais souhaité de tout mon coeur que M. Thomas ne se fût point déshonoré comme il l'a fait. Il est sans excuse, monsieur! Car il était fiancé, à ce moment,--il l'est même encore,--à la plus belle jeune fille de Constantinople, Ga.

--Ga? demanda Gédéon, étonné.

--Mais oui, une abréviation courante! dit Michel. On dit Ga, pour Georgia, de la façon que nous disons Co pour Compagnie.

--Je savais bien qu'on écrivait parfois ainsi, dit Gédéon, mais j'ignorais qu'on le prononçât de même!

--Oh! vous pouvez bien me croire quand je vous le dis! répondit Michel. Et maintenant, monsieur, vous pouvez comprendre par vous-même que, pour sauver mon malheureux ami, il va falloir déployer une habileté infernale! Pour de l'argent, il y en a, et à volonté! M. Thomas est tout prêt à souscrire, dès demain, un chèque de cent mille livres. Mais, au reste, monsieur Forsyth, nous avons mieux que ça! Ce comte étranger, le comte Tarnow, comme il s'appelle, a tenu autrefois un magasin de cigares à Bayswater, sous le nom plus modeste de Schmidt. Sa fille,--si toutefois c'est sa fille, prenez bien note de ce point, monsieur!--sa fille servait les clients dans le magasin. Et c'est elle qui, à présent, prétend épouser un homme de la situation sociale de M. Thomas! Eh bien! voyez-vous enfin ce que nous voulons? Nous savons que ces misérables méditent un coup, et nous désirons les prévenir. Courez bien vite à Hampton-Court, où demeurent les Tarnow, et employez la menace, ou la corruption, ou bien les deux moyens, jusqu'à ce que vous vous soyez fait remettre les lettres! Que si vous n'y parvenez pas, mon ami Thomas devra passer en justice, et perdre son honneur. Je serais moi-même forcé, en ce cas, de rompre toute relation avec lui! ajouta le peu chevaleresque ami.

--Je crois bien qu'il y a quelques chances de succès pour nous, dans tout cela! dit Gédéon. Savez-vous si ce Schmidt est connu de la police?

--Nous l'espérons bien! dit Michel. Nous avons bien des raisons de le supposer! Remarquez déjà le fait que ces gens ont habité Bayswater! Est-ce que le choix de ce quartier ne vous paraît pas bien suggestif?

Pour la cinquième ou sixième fois depuis le commencement de cette remarquable entrevue, Gédéon se demanda s'il ne rêvait pas. «Mais non, se dit-il, l'excellent Australien aura sans doute trop copieusement déjeuné!» Et il ajouta tout haut: «Jusqu'à quelle somme pourrai-je aller?»

--J'ai l'idée que cinq mille livres suffiraient pour aujourd'hui! dit Michel. Et maintenant, monsieur, que nous ne vous retenions pas davantage! L'après-midi s'avance; il y a des trains pour Hampton-Court toutes les demi-heures, et je n'ai pas besoin de vous décrire l'impatience de mon ami. Tenez! voici un billet de cinq livres pour les premiers frais! Et voici l'adresse!

Et Michel commença à écrire; puis il s'arrêta, déchira le papier, et en mit les morceaux dans sa poche.--Non, dit-il, j'aime mieux vous dicter l'adresse; mon écriture est trop illisible!

Gédéon inscrivit soigneusement l'adresse: «Comte Tarnow, villa Kurnaul, Hampton Court.» Il prit ensuite une autre feuille de papier, et y écrivit encore quelques mots.

--Vous m'avez dit que vous n'avez pas fait choix d'un avoué! reprit-il. Voici l'adresse d'un avoué, qui, pour un cas de ce genre, est l'homme le plus habile de Londres!

Et il tendit le papier à Michel.

--Ah! vraiment! s'écria Michel, en lisant sa propre adresse sur le papier.

--Oui, je sais, vous aurez vu son nom mêlé à des affaires assez malpropres! dit Gédéon; mais lui-même est un homme parfaitement honorable, et d'une capacité reconnue. Il ne me reste plus, messieurs, qu'à vous demander où je pourrai vous retrouver, à mon retour de Hampton Court?

--Au Grand-Hôtel Langham, naturellement! répliqua Michel. Et, sans faute, à ce soir!

--Sans faute! répondit Gédéon en souriant. Je puis venir à n'importe quelle heure, n'est-ce pas?

--Absolument, absolument! s'écria Michel, déjà debout pour prendre congé.

--Eh bien! que pensez-vous de ce jeune homme? demanda-t-il à Pitman, dès qu'ils se retrouvèrent dans la rue.

Pitman murmura quelque chose comme: «Un parfait idiot!»

--Pas du tout! se récria Michel. Il sait quel est le meilleur avoué de Londres, et cela seul suffirait pour faire son éloge! Mais, dites donc, hein, ai-je été assez brillant?

Pitman ne répondit rien.

--Holà! dit Michel en lui posant la main sur l'épaule. Pourrait-on savoir quel est le nouveau grief de Pitman?

--Vous n'aviez pas le droit de parler de moi comme vous l'avez fait! s'écria l'artiste. Votre langage a été tout à fait odieux! Vous m'avez blessé profondément.

--Moi! mais je n'ai pas dit un seul mot de vous! protesta Michel. J'ai parlé d'Ezra Thomas; et je vous prie de vouloir bien vous rappeler qu'il n'existe personne de ce nom!

--N'importe! vous m'en faites supporter de dures! murmura l'artiste.

Cependant les deux amis étaient parvenus au coin de la rue, et là, sous la garde du fidèle commissionnaire, veillant sur lui avec un grand air de vertueuse dignité, là les attendait le piano, qui semblait un peu s'ennuyer dans la solitude de la charrette, tandis que la pluie découlait le long de ses pieds élégamment vernis.

Ce fut encore le commissionnaire qui fut mis en réquisition pour aller chercher cinq ou six robustes gaillards au cabaret le plus voisin, et, avec leur aide, s'engagea la dernière bataille de cette mémorable campagne. Tout porte à croire que M. Gédéon Forsyth ne s'était pas encore installé dans son compartiment du train de Hampton Court lorsque Michel ouvrit la porte de l'appartement du jeune voyageur, et que les porteurs, avec des grognements professionnels, déposèrent le grand Erard au milieu de la chambre.

--Voilà, dit triomphalement Michel à Pitman après avoir congédié les hommes. Et maintenant, une précaution suprême! Il faut que nous lui laissions la clef du piano, et de telle manière qu'il ne manque pas à la trouver! Voyons un peu!

Au centre du couvercle, sur le piano, il construisit une tour carrée avec des cigares et déposa la clef à l'intérieur du petit monument ainsi construit.

--Le pauvre jeune homme! dit l'artiste, quand ils se retrouvèrent de nouveau dans la rue.

--Le fait est qu'il est dans une diable de position! reconnut sèchement Michel. Tant mieux, tant mieux! ça le remontera!

--Et à ce propos, reprit l'excellent Pitman, je crains de vous avoir montré tout à l'heure un bien mauvais caractère, et bien de l'ingratitude! Je n'avais aucun droit, je le vois à présent, de m'offenser d'expressions qui ne s'adressaient pas directement à moi!

--C'est bon! dit Michel en se rattelant à la charrette. Pas un mot de plus, Pitman! Votre sentiment vous honore. Un honnête homme ne peut manquer de souffrir quand il entend insulter son _alter ego_.

La pluie avait presque cessé; Michel était presque dégrisé, le «dépôt» avait été livré en d'autres mains, et les amis étaient réconciliés: aussi le retour chez le loueur leur parut-il, en comparaison avec les aventures précédentes de la journée, une véritable partie de plaisir. Et lorsqu'ils se retrouvèrent se promenant dans le Strand, bras dessus bras dessous, sans l'ombre d'un soupçon qui pesât sur eux, Pitman émit un profond soupir de soulagement.

--Maintenant, dit-il, nous pouvons rentrer à la maison!

--Pitman, dit l'avoué en s'arrêtant court, vous me désolez! Quoi! nous avons été à la pluie à peu près toute la journée, et vous proposez sérieusement de rentrer à la maison? Non, monsieur! Un grog au whisky nous est absolument indispensable!

Il reprit le bras de son ami, et le conduisit inflexiblement dans une taverne d'apparence engageante, et je dois ajouter (à mon vif regret, d'ailleurs) que Pitman s'y laissa conduire assez volontiers. Maintenant que la paix était restaurée à l'horizon, une certaine jovialité innocente commençait à poindre dans les manières de l'artiste: et quand il leva son verre brûlant pour trinquer avec Michel, le fait est qu'il apporta à ce geste toute la pétulance d'une petite pensionnaire romanesque assistant à son premier pique-nique.

IX

COMMENT S'ACHEVA LE JOUR DE CONGÉ DE MICHEL FINSBURY

Michel était, comme je l'ai déjà dit, un excellent garçon, et qui aimait à dépenser son argent, autant et peut-être plus encore qu'à le gagner. Mais il ne recevait ses amis qu'au restaurant, et les portes de son domicile particulier restaient presque toujours closes. Le premier étage, ayant plus d'air et de lumière, servait d'habitation au vieux Masterman; le salon ne s'ouvrait presque jamais; et c'était la salle à manger qui formait le séjour ordinaire de l'avoué. C'est là précisément, dans cette salle à manger du rez-de-chaussée, que nous retrouvons Michel s'asseyant à table pour le dîner, le soir du glorieux jour de congé qu'il avait consacré à son ami Pitman. Une vieille gouvernante écossaise, avec des yeux très brillants et une petite bouche volontiers moqueuse, était chargée du bon ordre de la maison: elle se tenait debout, près de la table, pendant que son jeune maître déroulait sa serviette.

--Je crois, hasarda timidement Michel, que je prendrais volontiers un peu d'eau-de-vie avec de l'eau de seltz.

--Pas du tout, monsieur Michel! répondit promptement la gouvernante. Du vin rouge et de l'eau!

--Bien, bien, Catherine, on vous obéira! dit l'avoué. Et pourtant, si vous saviez ce que la journée a été fatigante, au bureau!

--Quoi? fit la vieille Catherine. Mais vous n'avez pas mis le pied au bureau, de toute la journée!

--Et comment va le vieux? demanda Michel, pour détourner la conversation.

--Oh! c'est toujours la même chose, monsieur Michel! répondit la gouvernante. Je crois bien que, maintenant, ça ira toujours de même jusqu'à la fin du pauvre monsieur! Mais savez-vous que vous n'êtes pas le premier à me faire cette question aujourd'hui?

--Bah! s'écria Michel. Et qui donc vous l'a faite avant moi?

--Un de vos bons amis, répondit Catherine en souriant: votre cousin, M. Maurice!

--Maurice! qu'est-ce que ce mendiant est venu chercher ici? demanda Michel.

--Il m'a dit qu'il venait faire une visite, en passant, à M. Masterman! reprit la gouvernante. Mais moi, voyez-vous, j'ai mon idée sur ce qu'il venait faire. Il a essayé de me corrompre, monsieur Michel! Me corrompre!--répéta-t-elle, avec un accès de dédain inimitable.

--Vraiment? dit Michel. Je parie au moins qu'il n'a pas dû vous offrir une grosse somme!

--Peu importe la somme! répliqua discrètement Catherine. Mais le fait est que je l'ai renvoyé à ses affaires comme il convenait! Il ne se pressera pas de revenir ici!

--Vous savez qu'il ne faut pas qu'il voie mon père! dit Michel. Je n'entends pas exhiber le pauvre vieux à un petit crétin comme lui!

--Vous pouvez être sans crainte de ce côté! répondit la fidèle servante. Mais ce qu'il y a de comique, monsieur Michel,--faites donc attention à ne pas renverser de la sauce sur la nappe!--ce qu'il y a de comique, c'est qu'il s'imagine que votre père est mort, et que vous tenez la chose secrète!

Michel fredonna un air.

--L'animal me paiera tout cela! dit-il.

--Est-ce que, avec la loi, vous ne pourriez rien contre lui? suggéra Catherine.

--Non, pas pour le moment du moins! répondit Michel. Mais, dites donc, Catherine! Vraiment je ne trouve pas que ce vin rouge soit une boisson bien saine! Allons! ayez un peu de coeur, et donnez-moi un verre d'eau-de-vie!

Le visage de Catherine prit la dureté du diamant.

--Eh bien! puisque c'est ainsi, grommela Michel, je ne mangerai plus rien!

--Ce sera comme vous voudrez, monsieur Michel! dit Catherine.

Après quoi elle se mit tranquillement à desservir la table.

«Comme je voudrais que cette Catherine fût une servante moins dévouée!» soupira Michel en refermant sur lui la porte de la maison.

La pluie avait cessé. Le vent soufflait encore, mais plus doucement, et avec une fraîcheur qui n'était pas sans charme. Arrivé au coin de King's Road, Michel se rappela tout à coup son verre d'eau-de-vie, et entra dans une taverne brillamment éclairée. La taverne se trouvait presque remplie. Il y avait là deux cochers de fiacre, une demi-douzaine de sans-travail professionnels; dans un coin, un élégant gentleman essayait de vendre à un autre gentleman, beaucoup plus jeune, quelques photographies esthétiques qu'il tirait mystérieusement d'une boîte de cuir; dans un autre coin, deux amoureux discutaient la question de savoir dans quel parc ils trouveraient le plus d'ombrage pour achever la soirée. Mais le morceau central et la grande attraction de la taverne était un petit vieillard vêtu d'une longue redingote noire, achetée toute faite, et sans doute d'acquisition récente. Sur la table de marbre, devant lui, entre des sandwichs et un verre de bière, s'étalaient des feuilles de papier couvertes d'écriture. Sa main se balançait en l'air avec des gestes oratoires, sa voix, naturellement aigre, était mise au ton de la salle de conférences; et, par des artifices comparables à ceux des antiques sirènes, ce vieillard tenait sous une fascination irrésistible la servante du bar, les deux cochers, un groupe de joueurs, et quatre des ouvriers sans travail.

--J'ai examiné tous les théâtres de Londres, disait-il, et, en mesurant avec mon parapluie la largeur des portes, j'ai constaté qu'elles étaient beaucoup trop étroites. Personne de vous évidemment n'a eu, comme moi, l'occasion de connaître les pays étrangers. Mais, franchement, croyez-vous que, dans un pays bien gouverné, de tels abus pourraient exister? Votre intelligence, si simple et inculte qu'elle soit, suffit à vous affirmer le contraire. L'Autriche elle-même, qui pourtant ne se pique pas d'être un peuple libre, commence à se soulever contre l'incurie qui laisse subsister des abus de ce genre. J'ai précisément là une coupure d'un journal de Vienne, sur ce sujet: je vais essayer de vous la lire, en vous la traduisant au fur et à mesure. Vous pouvez vous rendre compte par vous-mêmes: c'est imprimé en caractères allemands!

Et il tendait à son auditoire le morceau de journal en question, comme un prestidigitateur fait passer dans la salle l'orange qu'il s'apprête à escamoter.

--Holà! mon vieux, c'est vous? dit tout à coup Michel, en posant sa main sur l'épaule de l'orateur.

Celui-ci tourna vers lui un visage tout convulsé d'épouvante: c'était le visage de M. Joseph Finsbury.

--Michel! s'écria-t-il. Vous êtes seul?

--Mais oui! répondit Michel, après avoir commandé son verre d'eau-de-vie. Je suis seul. Qui donc attendiez-vous?

--Je pensais à Maurice ou à Jean, répondit le vieillard, manifestement soulagé d'un grand poids.

--Que voulez-vous que je fasse de Maurice ou de Jean? répondit le neveu.

--Oui, c'est vrai! répondit Joseph. Et je crois que je puis avoir confiance en vous! n'est-ce pas? Je crois que vous serez de mon côté?

--Je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! répliqua Michel. Mais si c'est de l'argent qu'il vous faut, j'ai toujours une livre ou deux à votre disposition!

--Non, non, ce n'est pas cela, mon cher enfant! dit l'oncle, en lui serrant vivement la main. Je vous raconterai tout cela plus tard!

--Parfait! répondit le neveu. Mais, en attendant, que puis-je vous offrir?

--Eh bien! dit modestement le vieillard, j'accepterais volontiers une autre sandwich. Je suis sûr que vous devez être très surpris, poursuivit-il, de ma présence dans un lieu de ce genre. Mais le fait est que, en cela, je me fonde sur un principe très sage, mais peu connu...

--Oh! il est beaucoup plus connu que vous ne le supposez! s'empressa de répondre Michel, entre deux gorgées de son eau-de-vie. C'est sur ce principe que je me fonde toujours moi-même quand l'envie me vient de boire un verre!

Le vieillard, qui était anxieux de se gagner la faveur de Michel, se mit à rire, d'un rire sans gaieté.

--Vous avez tant de verve, dit-il, que souvent vous m'amusez à entendre! Mais j'en reviens à ce principe dont je voulais vous parler. Il consiste, en somme, à s'adapter toujours aux coutumes du pays où l'on est. Or, en France, par exemple, ceux qui veulent manger vont au café ou au restaurant; en Angleterre, c'est dans des endroits comme celui-ci que le peuple a l'habitude de venir se rafraîchir. J'ai calculé que, avec des sandwichs, du thé, et un verre de bière à l'occasion, un homme seul peut vivre très commodément à Londres pour quatorze livres douze shillings par an!

--Oui, je sais! répondit Michel. Mais vous avez oublié de compter les vêtements, le linge, et la chaussure. Quant à moi, en comptant les cigares et une petite partie de plaisir de temps à autre, j'arrive fort bien à me tirer d'affaire avec sept ou huit cents livres par an. Ne manquez pas de prendre note de cela, sur vos papiers!

Ce fut la dernière interruption de Michel. En bon neveu, il se résigna à écouter docilement le reste de la conférence qui, de l'économie politique, s'embrancha sur la réforme électorale, puis sur la théorie du baromètre, pour arriver ensuite à l'enseignement de l'arithmétique dans les écoles des sourds-muets. Là-dessus, la nouvelle sandwich étant achevée, les deux hommes sortirent de la taverne et se promenèrent lentement sur le trottoir de King's Road.