Le mort vivant

Part 8

Chapter 83,792 wordsPublic domain

--Oui, je sais cela! dit Michel. Mais qu'est-ce qu'un violon, surtout étant donnée la manière dont vous en jouez? Non, ce qu'il faut, c'est un instrument polyphonique! Un bon contre-point, voilà le rêve! Et, en conséquence, je vais vous dire: puisqu'il est un peu trop tard, ce soir, pour que vous puissiez acheter un piano, je vais vous en donner un!

--Je vous remercie beaucoup! répondit Pitman ahuri. Vous voulez me donner votre piano? Je vous en suis vraiment bien reconnaissant!

--Mais oui, je vais vous donner un de mes deux pianos, poursuivit Michel, pour que, demain, l'inspecteur de police s'amuse à faire des arpèges pendant que ses _détectives_ fouilleront dans votre cabinet!

Pitman le considérait avec ébahissement.

--Je plaisante! reprit Michel. Mais, aussi, vous ne comprenez rien sans qu'on soit forcé de vous mettre tous les points sur les _i_! Attention, Pitman, suivez bien mon argumentation! Je compte mettre à profit ce fait--très avantageux, en vérité--que vous et moi nous sommes absolument innocents du meurtre. Rien ne nous rattache à cet accident que la présence de... vous savez de quoi. Que nous parvenions à nous débarrasser de... de cela, et nous n'aurons plus aucune crainte à avoir. Eh bien! je vais donc vous donner mon piano! Demain, nous arrachons toutes les cordes, nous déposons... notre ami... à leur place, nous fermons l'instrument à clef, nous le mettons sur un chariot, et nous l'introduisons dans le salon d'un jeune monsieur que je connais de vue.

--Que vous connaissez de vue?... répéta Pitman.

--Mais surtout, reprit Michel, dont je connais mieux l'appartement qu'il ne le connaît lui-même. Cet appartement a eu autrefois pour locataire un de mes amis--je l'appelle «mon ami» pour abréger, il est présentement au bagne. Je l'ai défendu, je lui ai sauvé la vie, et le pauvre diable, en récompense, m'a laissé tout ce qu'il avait, y compris les clefs de son appartement. C'est là que je me propose de transporter votre... mettons: votre Cléopâtre! Comprenez-vous?

--Tout cela me semble bien étrange! murmura Pitman. Et qu'adviendra-t-il de ce pauvre monsieur que vous connaissez de vue?

--Oh! je fais cela pour son bien! répondit gaiement Michel. Il a besoin d'une secousse pour lui donner de l'entrain!

--Mais, mon cher ami, ne croyez-vous pas qu'il tombe sous le risque d'une accusation de... d'une accusation d'assassinat? balbutia Pitman.

--Hé! il en sera tout juste au point où nous en sommes! répondit l'avoué. Il est aussi innocent que vous, je puis vous l'affirmer! Ce qui fait pendre les gens, mon cher Pitman, c'est moins l'accusation que cette malheureuse circonstance aggravante qu'on appelle la culpabilité!

--Mais, vraiment! vraiment! insista Pitman, tout votre plan me paraît si étrange! Ne vaudrait-il pas mieux, en fin de compte, prévenir la police?

--Et amener un scandale! riposta Michel. _Le mystère de Norfolk-Street. Fortes présomptions d'innocence en faveur de Pitman._ Hein! quel effet cela ferait-il dans votre pensionnat?

--Cela y aurait pour conséquence mon expulsion immédiate! admit l'artiste. Oui, sans aucun doute!

--Et puis, d'ailleurs, dit Finsbury, vous supposez bien que je ne vais pas m'embarquer dans une affaire comme celle-là sans m'offrir un peu d'amusement, en échange de mes peines!

--Oh! mon cher monsieur Finsbury! est-ce là une bonne disposition pour venir à bout d'une affaire aussi grave? s'écria le malheureux Pitman.

--Allons! allons! je n'ai dit cela que pour vous remonter! répondit Michel, imperturbable. Croyez-moi, Pitman, rien n'est tel dans la vie qu'une judicieuse légèreté! Mais inutile de discuter davantage. Si vous consentez à suivre mon avis, sortons tout de suite et allons chercher le piano! Si vous n'y consentez pas, dites-le, et je vous laisserai terminer la chose à votre fantaisie!

--Vous savez bien que je dépends absolument de vous! répondit Pitman. Mais, oh! oh! quelle nuit je vais avoir à passer, avec cette... cette horreur dans mon atelier! Comment vais-je pouvoir penser à cela, sur mon oreiller?

--En tout cas, mon piano sera dans votre atelier aussi! répondit Michel. Pensez à lui, ça fera contrepoids!

Une heure après, une charrette pénétra dans la ruelle; et le piano de Michel, un Erard à grande queue, d'ailleurs très défraîchi, fut déposé par les deux amis dans l'atelier de Pitman.

VIII

OÙ MICHEL S'OFFRE UN JOUR DE CONGÉ

A huit heures sonnantes, le lendemain matin, Michel sonna à la porte de l'atelier. Il trouva l'artiste pitoyablement changé, blêmi, voûté, affaissé, avec des yeux hagards, qui sans cesse se dirigeaient vers la porte du petit cabinet de débarras. Et Pitman, de son côté, fut bien plus surpris encore du changement qu'il découvrait chez son ami. Michel, d'ordinaire,--peut-être l'ai-je déjà dit?--se piquait d'être vêtu à la dernière mode, et le fait est que sa mise était toujours d'une élégance irréprochable, à cela près qu'elle lui donnait un tout petit peu l'air d'un homme invité à une noce. Or, le matin en question, il était aussi éloigné que possible d'avoir ce petit air-là. Il portait une chemise de flanelle, une veste et un pantalon de grosse étoffe commune; ses pieds étaient chaussés de bottes éculées, et un vieil ulster dépenaillé achevait de le faire ressembler à un marchand d'allumettes ambulant.

--Me voici, William Dent! s'écria-t-il en ôtant le chapeau de feutre mou dont il s'était coiffé.

Après quoi, tirant de sa poche deux mèches de poils rouges, il se les colla sur les joues, en manière de favoris, et se mit à danser d'un bout à l'autre de l'atelier, avec les grâces affectées d'une ballerine.

Pitman sourit tristement.

--Jamais je ne vous aurais reconnu! dit-il.

--Voilà dont je suis bien aise! répondit Michel, en refourrant ses favoris dans sa poche. Mais à présent nous allons passer en revue votre garde-robe, car c'est à votre tour de vous déguiser!

--Me déguiser? gémit l'artiste. Est-ce qu'il faut vraiment que je me déguise? Les choses en sont-elles donc là?

--Mon cher ami, répliqua Michel, le déguisement est le charme de la vie. Qu'est-ce que la vie, comme le dit très bien le grand philosophe français, sans les plaisirs des déguisements? Mais d'ailleurs nous n'avons pas le choix: la nécessité est là! Il faut que nous soyons méconnaissables pour nombre de personnes, aujourd'hui, et en particulier pour M. Gédéon Forsyth,--c'est le nom du jeune homme que je connais de vue,--pour le cas où il se trouverait chez lui lorsque nous y viendrons!

--Mais s'il se trouve chez lui à ce moment, balbutia Pitman, nous sommes perdus!

--Bah! nous nous en tirerons bien! répondit légèrement Michel. Allons, faites-moi voir vos frusques, pour que j'avise à vous transformer en un nouvel homme!

Dans la chambre à coucher de Pitman, Michel, après un long et minutieux examen, choisit une petite jaquette d'alpaga noir, ainsi qu'un pantalon d'été de nuance caca d'oie. Puis, avec ces deux objets sur le bras, il procéda à l'examen de la personne même de son ami.

--Vous avez là un faux-col clérical qui ne me plaît guère! observa-t-il. Vous ne voyez rien qui puisse le remplacer?

Le professeur de dessin réfléchit un moment.

--J'ai, quelque part, deux chemises à col rabattu que je portais à Paris, quand j'étudiais la peinture!

--Parfait! s'écria Michel. Vous allez être d'un cocasse impayable! Tiens, des guêtres de chasse! poursuivit-il, tout en fourrageant dans le fond d'un placard. Oh! les guêtres sont absolument de rigueur! Et maintenant, mon vieux, vous allez mettre tout cela sur vous, et puis vous vous assoirez dans ce fauteuil, et vous réfléchirez à quelque problème d'esthétique pendant une bonne demi-heure! Après quoi, vous pourrez venir me rejoindre dans votre atelier!

La matinée n'avait rien de séduisant. Dans le jardin de Pitman, le vent d'est soufflait par rafales, entre les statues, et lançait des flaques de pluie sur le vitrage de l'atelier. C'était l'instant où Maurice, à Bloomsbury, attaquait la centième version de la signature de son oncle. Au même instant, Michel, dans l'atelier de Norfolk Street, s'occupait non moins activement à arracher les cordes de son grand Erard.

Une demi-heure plus tard, Pitman, en rentrant dans son atelier, trouva la porte du cabinet ouverte au large, et le coffre du piano discrètement fermé.

--Oh! mais c'est qu'il s'agit de vous débarrasser tout de suite de cette barbe que vous avez là! s'écria Michel, dès qu'il aperçut son ami.

--Ma barbe! fit Pitman, épouvanté. Non, je ne puis pas raser ma barbe! Je perdrais ma place au pensionnat! La directrice est très stricte pour tout ce qui est de l'apparence extérieure du personnel enseignant. Ma barbe m'est positivement indispensable!

--Vous pourrez la laisser repousser! répliqua Michel. Et, en attendant, vous serez si laid qu'on vous augmentera votre traitement!

--Mais c'est que je ne veux pas être trop laid! supplia l'artiste.

--Allons, pas d'enfantillages! dit Michel, qui détestait les barbes, et était heureux de pouvoir en supprimer une. Allons, soyez homme, faites ce sacrifice!

--Si vous le jugez absolument nécessaire!... murmura Pitman.

Avec un profond soupir, il alla chercher de l'eau chaude dans la cuisine, installa un miroir sur son chevalet, et procéda au douloureux sacrifice. Michel était enchanté.

--Une transformation miraculeuse, ma parole d'honneur! déclara-t-il. Quand je vous aurai donné les lunettes en verre de vitre que j'ai dans ma poche, vous deviendrez le type parfait du commis voyageur allemand!

Pitman, sans répondre, continuait à regarder misérablement, dans la glace, l'image de l'homme nouveau qu'il était devenu. Et Michel comprit qu'il avait le devoir de le réconforter.

--Savez-vous, lui demanda-t-il, ce que le gouverneur de la Caroline du Sud dit un jour au gouverneur de la Caroline du Nord? «Je trouve, dit ce puissant penseur, que le temps est toujours bien long entre deux verres d'eau-de-vie!» Eh bien! Pitman, si vous voulez bien chercher dans la poche gauche de mon ulster, j'ai l'idée que vous y trouverez un flacon de whisky. C'est cela, merci!--ajouta-t-il en remplissant deux verres.--Buvez-moi cela, et vous m'en direz des nouvelles!

L'artiste étendait la main vers le pot à eau, mais Michel se hâta d'arrêter son mouvement.

--Pas même si vous me le demandiez à genoux! cria-t-il. C'est la plus belle qualité de whisky de table qu'on puisse trouver dans tout le Royaume-Uni!

Pitman but une gorgée, reposa le verre sur la table, et soupira.

--En vérité, vous êtes bien le plus triste compagnon que l'on puisse rêver pour un jour de congé! s'écria Michel. Si c'est là tout ce que vous entendez au whisky, fini, mon vieux, vous n'en aurez plus; et, pendant que j'achèverai la bouteille, vous allez à votre tour vous mettre à l'ouvrage! car,--poursuivit-il,--j'ai fait une gaffe abominable: j'aurais dû vous envoyer commander la charrette avant votre déguisement! Mais aussi, Pitman, mon ami, il faut bien dire que vous n'êtes bon à rien! Pourquoi ne m'avez-vous pas fait penser à cela?

--Je ne savais pas même qu'il y avait une charrette à commander! gémit l'artiste. Mais, si vous voulez, je puis encore enlever mon déguisement!

--Vous auriez de la peine, en tous cas, à remettre votre barbe! observa Michel. Non, voyez-vous, c'est une gaffe: une de ces gaffes qui font pendre les gens, mon pauvre Pitman! Courez vite à l'agence de transports de King's Road! Vous direz qu'on vienne enlever le piano d'ici, qu'on le conduise à la Gare de Victoria et que, de là, on l'expédie par le chemin de fer à la gare de Cannon Street, où il devra être tenu à la disposition de monsieur... Que penseriez-vous de monsieur Victor Hugo?

--N'est-ce pas un nom un peu bien voyant? insinua Pitman.

--Voyant? répliqua dédaigneusement Michel. C'est-à-dire qu'un tel nom suffirait pour nous faire pendre tous les deux! «Brown», voilà qui est à la fois plus sûr et plus facile à prononcer! N'oubliez-pas de dire que ce piano doit être remis à M. Brown!

--Je voudrais, murmura Pitman, que, par pitié pour moi, vous ne fissiez pas autant d'allusions à la pendaison!

--Oh! d'y faire allusion, ce n'est pas encore un grand mal, mon ami! repartit Michel. Mais allons, vite, mettez votre chapeau et filez! Et ne manquez pas de tout payer d'avance!

Abandonné à lui-même, l'avoué commença par diriger toute son attention sur le flacon de whisky, ce qui eut encore pour effet de rehausser considérablement l'état de bonne humeur où il se trouvait depuis le matin. Puis, lorsqu'il eut vidé le flacon, il s'occupa à ajuster ses favoris, devant la glace.

--Epatant! se dit-il avec orgueil, après s'être longuement contemplé; j'ai l'air d'un commis d'économat!

Tout à coup lui revinrent à l'esprit les lunettes en verres de vitre (précédemment destinées à Pitman) qu'il avait dans sa poche. Il les mit sur son nez, et fut aussitôt ravi de l'effet.

«Exactement ce qui me manquait! reprit-il. Je me demande de quoi j'ai l'air à présent?» Et il prit diverses poses, devant la glace, se les définissant tout haut au fur et à mesure. «Imitation d'un fournisseur de nouvelles à la main pour les journaux comiques. (Mais, pour cela, il me faudrait un parapluie.) Imitation d'un commis d'économat. Imitation d'un colon australien revenu en Angleterre pour visiter les lieux de son enfance! Parfait, voilà ce qu'il me faut!»

Il en était à ce point de ses raisonnements lorsque ses yeux tombèrent sur le piano. Et, aussitôt, une impulsion irrésistible s'empara de lui. Il rouvrit le clavier, et, les yeux levés au plafond, fit courir ses doigts sur les touches muettes.

Quand M. Pitman rentra dans l'atelier, il trouva son guide et sauveur occupé à accomplir des prodiges de virtuosité sur l'Erard silencieux.

--Que le ciel me vienne en aide! songea le petit homme. Il a bu toute la bouteille, et le voilà complètement ivre!

--Monsieur Finsbury! dit-il tout haut.

Et Michel, sans se relever, tourna vers lui un visage fortement rougi, que bordaient les touffes rouges des favoris, et au milieu duquel s'étalaient les majestueuses lunettes.

--Capriccio en _sol mineur_ sur le départ d'un ami! se borna-t-il à répondre, tout en continuant la série de ses arpèges.

Mais, soudain, l'indignation s'était éveillée dans l'âme de Pitman.

--Pardon! s'écria-t-il. Ces lunettes devaient être pour moi! Elles forment une partie essentielle de mon déguisement!

--Je suis résolu à les porter moi-même! répondit Michel.

Après quoi il ajouta, non sans une certaine apparence de vérité:

--Et les gens seraient capables de soupçonner quelque chose si nous étions tous deux avec des lunettes!

--Soit! admit le bon Pitman. J'avais un peu compté sur ces lunettes: mais, naturellement, puisque vous insistez! Et voici un camion devant la porte!

Pendant tout le temps que dura l'enlèvement du piano, Michel se tint caché dans le cabinet. Puis, dès que l'instrument fut parti, les deux amis sortirent par la porte principale de la maison, sautèrent dans un fiacre, et ne tardèrent pas à rouler vers le centre de la ville. La journée restait froide et aigre; mais, malgré la pluie et le vent, Michel refusa de fermer les vitres de la voiture. Il avait tout à coup imaginé d'assumer le rôle d'un cicérone et, sur son passage, désignait et commentait à Pitman les curiosités de Londres!

--Ma parole, mon cher ami, disait-il, vous me paraissez ne rien connaître de votre ville natale! Que penseriez-vous d'une visite à la Tour de Londres? Non? Au fait, cela nous écarterait peut-être un peu trop. Mais, du moins... Hé, cocher, faites le tour par Trafalgar Square!

J'aurais peine à vous donner une idée de ce que souffrit Pitman, dans ce fiacre. Le froid, l'humidité, l'épouvante, une méfiance croissante à l'égard du chef sous les ordres duquel il s'était engagé, un sentiment de gêne, presque de honte, provoqué par l'absence du respectable faux-col, et un sentiment, plus amer encore, de dégradation, produit sans doute par la brusque suppression de la barbe: tels étaient les principaux ingrédients qui se mêlaient dans l'âme du malheureux artiste.

Un premier soulagement fut, pour lui, d'arriver enfin au restaurant où ils devaient déjeuner. Un second soulagement lui fut d'entendre Michel demander un cabinet particulier. Et tandis que les deux hommes grimpaient l'escalier, sous la conduite d'un garçon étranger, Pitman nota avec satisfaction que non seulement le restaurant était presque vide, mais que la plupart des clients qui s'y trouvaient étaient des exilés du beau pays de France. Aucun d'eux, suivant toute probabilité, n'était en relation avec le pensionnat où Pitman donnait des leçons: car le professeur de français lui-même, bien qu'il fût soupçonné d'être catholique, n'était guère homme à fréquenter un établissement aussi interlope!

Le garçon introduisit les deux amis dans une petite chambre nue, avec une table, un sofa, et le fantôme d'un feu. Sur quoi Michel se hâta de commander un supplément de charbon, ainsi que deux verres d'eau-de-vie avec un siphon d'eau de seltz.

--Oh! non! lui murmura Pitman. Plus d'eau-de-vie!

--Vous êtes vraiment extraordinaire! se récria Michel. Il faut pourtant bien que nous fassions quelque chose; et vous n'êtes pas sans savoir qu'on ne doit pas fumer avant les repas. Vous me paraissez absolument dépourvu de toute notion d'hygiène, mon pauvre vieux!

Et il alla regarder tomber la pluie, à la fenêtre.

Pitman, lui, se replongea dans sa triste rêverie. Ainsi donc c'était bien lui qui se trouvait grotesquement rasé, absurdement déguisé, en compagnie d'un homme ivre en lunettes, dans un restaurant étranger! Que dirait la directrice de son pensionnat, si elle pouvait le voir en cet état? Mais surtout que dirait-elle si elle pouvait savoir à quelle tragique et criminelle entreprise il se préparait?

L'avoué, voyant que son ami était bien décidé à ne pas boire le verre d'eau-de-vie qu'on venait de lui servir, ne put cependant pas se résigner à boire seul.

--Tenez, dit-il au garçon, avalez-moi ça!

Et le garçon engloutit tout le contenu du verre, en deux gorgées, ce qui lui valut la plus vive sympathie de Michel.

--Jamais je n'ai vu un homme boire plus vite! déclara-t-il à Pitman, quand le garçon fut sorti. Un tel spectacle rend confiance dans l'espèce humaine!

Le déjeuner fut excellent, et Michel le mangea d'un excellent appétit. Mais, du ton le plus formel, il refusa à son compagnon la permission de boire plus d'un seul verre de la bouteille de champagne qui arrosait le repas.

--Non, non! lui dit-il confidentiellement. Il faut que l'un de nous deux ne soit pas tout à fait ivre! Comme dit le proverbe: «Un homme ivre, excellente affaire; deux hommes ivres, tout est perdu!»

Après le café, Michel fit un effort admirable pour prendre une mine grave. Il regarda son ami bien en face, et, d'une voix un peu pâteuse, mais sévère, s'adressa à lui:

--Assez de folies! commença-t-il, très judicieusement. Arrivons à notre affaire! Pitman, écoutez bien ce que je vais vous dire! Sachez que je suis un Australien, un colon australien! Mon nom est John Dickson, entendez-vous cela? Et vous aurez certainement plaisir à apprendre que je suis riche, monsieur, très riche! Le genre d'entreprises que nous méditons, Pitman, ne saurait être préparé avec trop de soin. Tout le secret du succès est dans la préparation. Aussi me suis-je constitué, depuis hier soir, une biographie complète, et je vous l'exposerais bien volontiers, si, par malheur, je ne venais pas de l'oublier tout à coup!

--Je ne sais pas si c'est que je suis idiot... balbutia Pitman.

--C'est cela même! s'écria Michel. Complètement idiot; mais riche, aussi, encore plus riche que moi! J'ai supposé que cela vous ferait plaisir, Pitman, et j'ai décidé que vous nageriez littéralement dans l'or. Mais, par contre, je dois vous avouer que vous n'êtes qu'un Américain, et un fabricant de galoches en caoutchouc, par-dessus le marché. Encore n'est-ce point là tout votre malheur! Sachez, mon pauvre ami, que vous vous appelez Ezra Thomas! Et maintenant, ajouta Michel de son ton le plus sérieux, dites-moi qui nous sommes, vous et moi!

L'infortuné petit homme fut interrogé trois fois de suite, avant d'avoir bien appris par coeur la double leçon.

--Voilà! s'écria enfin l'avoué. Nos plans sont prêts. Ne pas se contredire, c'est cela qui est l'essentiel.

--Mais je ne comprends pas très bien?... objecta Pitman.

--Oh! vous en comprendrez assez quand le moment sera venu! dit Michel en se levant.

--Mais c'est que vous ne m'avez dit que nos noms? reprit Pitman. Je ne vois toujours pas quelle histoire nous aurons à raconter?

--Hé! puisque je vous dis que j'en avais une et que je l'ai oubliée! reprit Michel. Nous en serons quitte pour en inventer une autre!

--Mais c'est que je ne sais pas inventer! protesta Pitman. Jamais je n'ai pu rien inventer, de toute ma vie!

--Eh bien! vous aurez à commencer aujourd'hui, mon petit! répondit simplement Michel. Après quoi il sonna, pour demander l'addition.

Le pauvre Pitman n'était guère plus rassuré qu'avant le repas.

«Je sais qu'il est très intelligent, songeait-il, mais, en conscience, puis-je me fier à un homme dans l'état où il est?»

Et, lorsque de nouveau les deux amis se retrouvèrent dans un fiacre, il ne put s'empêcher de tenter un dernier effort.

--Ne croyez-vous pas, bégaya-t-il, que peut-être, tout bien considéré, nous ferions mieux d'ajourner cette affaire?

--Ajourner à demain ce qui peut être fait aujourd'hui! s'écria Michel, indigné. Allons, allons, Pitman, égayez-vous un peu! Encore une heure ou deux de patience, et la victoire nous appartiendra!

A la gare de Cannon-Street, les deux amis s'informèrent du piano de M. Brown, et furent ravis d'apprendre qu'il était parfaitement arrivé. Ils se rendirent alors chez un loueur du voisinage de la gare, se munirent d'une grande charrette à bras, et revinrent prendre possession du piano. Après un court débat, il fut convenu que Michel traînerait la charrette, et que le rôle de Pitman consisterait à la pousser par derrière.

La maison habitée par Gédéon Forsyth était d'ailleurs tout proche, de telle sorte que le voyage du piano dans la charrette put s'achever sans trop de mésaventures. Au coin de la rue où demeurait Gédéon, les deux amis confièrent la charrette à la garde d'un commissionnaire patenté; et, sans hâte, ils se dirigèrent vers le but final de leur expédition. Pour la première fois, Michel laissa voir une ombre d'embarras.

--Vous êtes bien sûr que mes favoris sont bien en place? demanda-t-il. Ce serait diablement ennuyeux, si j'étais reconnu!

--Vos favoris sont parfaitement en place! répondit Pitman après un scrupuleux examen. Mais moi, mon déguisement pourra-t-il m'empêcher d'être reconnu? Pourvu que je ne rencontre pas quelqu'un de mon pensionnat!

--Oh! l'absence de votre barbe suffit à vous rendre méconnaissable! Je vous recommande seulement de ne pas oublier de parler avec lenteur: et tâchez aussi, si vous pouvez, à parler un peu moins du nez qu'à votre ordinaire!

--Mais j'espère bien que ce jeune homme ne sera pas chez lui! soupira Pitman.

--Et moi, j'espère bien qu'il y sera, à la condition pourtant qu'il soit tout seul! répondit Michel. Cela nous simplifiera diantrement nos opérations!

Et, en effet, lorsqu'ils eurent frappé à la porte d'un petit appartement du rez-de-chaussée, ce fut Gédéon en personne qui vint leur ouvrir. Il les fit entrer dans une chambre assez pauvrement meublée, à l'exception, toutefois, du manteau de la cheminée, qui se trouvait absolument encombré d'un assortiment varié de pipes, de paquets de tabac, de boîtes de cigares, et de romans français à couvertures jaunes.

--Monsieur Forsyth, je crois?--C'était Michel qui ouvrait ainsi l'attaque.--Monsieur, nous sommes venus vous prier de vouloir bien vous charger d'une petite affaire. Je crains d'être indiscret...

--Vous savez que, en principe, vous devriez être accompagné de votre avoué... risqua Gédéon.