Part 4
--Mais, naturellement, je l'ai observé! s'écria M. Chandler, qui devenait d'humeur belligérante. Le charretier m'aurait fait dresser procès-verbal, si je n'avais pas pris à gauche!
--Eh bien! en France, poursuivit le vieillard, en France, et aussi, je crois, aux Etats-Unis,--en Amérique,--vous auriez pris à droite!
--Je vous assure bien que non! déclara M. Chandler avec indignation. J'aurais pris à gauche!
--Je note,--poursuivit M. Finsbury, dédaignant de répondre,--que vous raccommodez vos harnais avec du gros fil. J'ai toujours protesté contre la négligence et la routine des classes pauvres, en Angleterre. Dans une allocution que j'ai prononcée, un jour, devant un public éclairé...
--Ce n'est pas du gros fil, interrompit hargneusement le camionneur: c'est de la ficelle!
--J'ai toujours soutenu, reprit le vieillard, que, dans leur vie privée et domestique, aussi bien que dans la pratique de leurs professions, les classes inférieures de ce pays sont imprévoyantes, routinières, et inintelligentes. C'est ainsi, pour m'en tenir à un exemple...
--Que diable est-ce que vous entendez par vos «classes inférieures»? cria M. Chandler. C'est vous-même qui êtes une _classe inférieure_. Si j'avais pu penser que vous étiez un pareil _aristo_, je ne vous aurais pas laissé monter dans ma voiture!
Ces paroles furent prononcées avec une intention désagréable la moins déguisée du monde: évidemment les deux hommes n'étaient pas faits pour s'entendre. A prolonger la conversation, il n'y fallait pas penser, même pour un homme aussi loquace que l'était M. Finsbury. Le vieillard se borna à renfoncer sur ses yeux la visière de sa casquette, d'un geste résigné; après quoi, ayant tiré de sa poche un carnet de notes et un crayon bleu, il ne tarda pas à se plonger dans une statistique.
Le camionneur, de son côté, se remit à siffler avec énergie. Que si, de temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur son compagnon, c'était avec un mélange de triomphe et de crainte; de triomphe, parce qu'il avait réussi à arrêter cette averse de paroles; de crainte, car il se demandait si, tout à coup, l'averse en question n'allait pas recommencer. Il n'y eut pas jusqu'à une véritable averse, un grain qui s'abattit brusquement sur eux et puis cessa brusquement, il n'y eut pas jusqu'à cet accident qu'ils n'endurassent en silence. Et c'est encore en silence qu'ils firent leur entrée dans la ville de Southampton.
La nuit était venue, les vitrines des boutiques brillaient dans les rues de la vieille ville; dans les maisons particulières, des lampes éclairaient le repas du soir; et M. Finsbury commença à songer avec complaisance qu'il allait pouvoir s'installer dans une chambre où le voisinage de ses neveux ne risquait pas de troubler son sommeil. Il classa soigneusement ses papiers, les remit dans sa poche, toussa pour s'éclaircir la gorge, et lança un regard hésitant sur M. Chandler.
--Seriez-vous assez aimable,--hasarda-t-il,--pour m'indiquer une hôtellerie?
M. Chandler réfléchit un moment.
--Eh bien! dit-il, je me demande si les _Armes de Tregonwell_ ne feraient pas l'affaire?
--Les _Armes de Tregonwell_ feront parfaitement mon affaire, répondit le vieillard, si c'est une maison propre, et peu coûteuse, et si les gens y sont polis!
--Oh! ce n'était pas à vous que je pensais! repartit ingénument M. Chandler. Je pensais à mon ami Watts, qui tient la maison. C'est un vieil ami à moi, voyez-vous? et qui m'a rendu un grand service l'année passée. Et je me demande, à présent, si je dois, en conscience, encombrer un aussi brave homme d'un client tel que vous, qui risque de l'assommer avec ses explications. Oui, je me demande si ce serait bien de ma part?--ajouta M. Chandler, avec tout le ton d'un homme que tourmente un grave scrupule de conscience.
--Ecoutez ce que je vais vous dire, mon ami! fit le vieillard. Vous avez eu l'obligeance de me prendre gratuitement dans votre voiture; mais cela ne vous donne pas le droit de me parler sur ce ton! Tenez, voici un shilling pour votre peine! Et puis, si vous ne voulez pas me conduire aux _Armes de Tregonwell_, j'irai à pied jusque-là, voilà tout!
La vigueur de cette apostrophe intimida M. Chandler. Il murmura quelque chose qui ressemblait à une excuse, retourna le shilling entre ses doigts, engagea sa voiture, en silence, dans une ruelle tournante, puis dans d'autres, et s'arrêta enfin devant les fenêtres vivement éclairées d'une auberge. De son siège, il appela: Watts!
--C'est vous, Jem? cria une voix amicale, du fond de l'écurie. Entrez, mon vieux, et venez vous chauffer!
--Oh! merci! répondit le camionneur. Je m'arrête seulement une minute, au passage, pour faire descendre un vieux monsieur qui veut dîner et se loger. Mais, vous savez, prenez garde à lui! Il est pire qu'un membre de la Ligue anti-alcoolique!
M. Finsbury eut quelque peine à descendre; car la longue immobilité, sur le siège, l'avait engourdi, et puis il ressentait encore la secousse de la catastrophe. L'amical M. Watts, malgré l'avertissement du camionneur, le reçut avec une courtoisie parfaite, et le fit entrer dans la petite salle du fond, où il y avait un excellent feu dans la cheminée. Bientôt, une table fut servie, dans cette même salle, et le vieillard fut invité à s'asseoir devant une volaille étuvée--qui paraissait l'avoir attendu depuis plusieurs jours--et un grand pot d'ale fraîchement tirée du tonneau.
Ce souper lui rendit toute sa verdeur: de telle sorte que, lorsqu'il eut achevé de se régaler, il alla s'installer plus près du feu, et se mit à examiner les personnes assises aux tables voisines. Il y avait là une dizaine de buveurs, d'âge mûr pour la plupart, et--Joseph Finsbury eut une véritable satisfaction à le constater--appartenant tous à la classe ouvrière. Souvent déjà le vieux conférencier avait eu l'occasion de constater deux des traits les plus constants du caractère des hommes de cette classe, à savoir leur appétit pour de menus faits sans lien, et leur culte par les raisonnements en l'air. Aussi notre ami résolut-il aussitôt de s'offrir encore, avant la fin de cette mémorable journée, la saine jouissance d'une allocution. Il tira ses lunettes de leur étui, les affermit sur son nez, prit dans sa poche une liasse de papiers et les répandit, devant lui, sur une table. Il les déplia, les aplanit d'un geste complaisant. Tantôt il les soulevait jusqu'à la hauteur de son nez, évidemment ravi de leur contenu; tantôt, les sourcils froncés, il paraissait absorbé dans l'étude de quelque détail important. Un coup d'oeil furtif dans la salle lui suffit pour s'assurer du succès de sa manoeuvre: tous les yeux étaient tournés vers lui; les bouches béaient, les pipes reposaient sur les tables; les oiseaux se trouvaient charmés. Et, au même moment, l'entrée de M. Watts vint fournir à l'orateur la matière de son exorde:
--J'observe, Monsieur,--dit-il en s'adressant à l'aubergiste, mais avec un regard encourageant pour le reste de l'auditoire, comme s'il avait voulu faire entendre que chacun était le bienvenu dans sa confidence,--j'observe que quelques-uns de ces messieurs me considèrent avec curiosité; et c'est, en effet, chose peu commune de voir un homme s'occuper à des recherches intellectuelles dans la salle publique d'une taverne. Mais je n'ai pu m'empêcher de relire certains calculs que j'ai faits, ce matin même, sur le prix moyen de la vie dans ce pays-ci et dans d'autres pays: un sujet (ai-je besoin de le dire?) particulièrement intéressant pour des représentants des classes laborieuses. Oui, j'ai calculé d'après une échelle de revenus allant de quatre-vingts à deux cent quarante livres par an. Le revenu de quatre-vingts livres n'a pas été sans m'embarrasser très longtemps; et, maintenant encore, mes chiffres, en ce qui le touche, comportent une légère part d'_aléa_; car les différents modes du blanchissage, par exemple, suffisent pour créer de sérieuses différences dans les frais généraux. Au reste, je vais vous demander la permission de vous lire le résultat de mes recherches; et j'espère que vous ne vous ferez pas scrupule de me signaler les menues erreurs que j'aurai pu commettre, soit par insuffisance d'information ou par négligence. Je débuterai, messieurs, par le revenu de quatre-vingts livres!
Sur quoi le vieillard, avec moins de pitié pour ces pauvres diables qu'il en aurait eu pour des animaux, s'épancha de ses fastidieuses et ineptes statistiques. Il donnait, de chaque revenu, neuf versions successives, transportant tour à tour son personnage imaginaire à Londres, Paris, Bagdad, Spitzbergen, Bassorah, Cork, Cincinnati, Tokyo, et Nijni-Novgorod. Et l'on ne s'étonnera pas d'apprendre que, aujourd'hui encore, ses auditeurs de Southampton se rappellent cette soirée comme la plus mortellement ennuyeuse de toute leur vie.
Longtemps avant que M. Finsbury fût parvenu jusqu'à Nijni-Novgorod en compagnie d'un homme absolument fictif possédant un revenu de cent livres, tout son auditoire s'était éclipsé discrètement, à l'exception de deux vieux ivrognes et de M. Watts, ce dernier supportant son ennui avec un courage admirable. A tout instant, de nouveaux clients entraient dans la salle, mais, sitôt servis, se hâtaient d'avaler leur liqueur, et repartaient au plus vite vers une autre taverne.
M. Watts fut seul à savoir ce que pouvait être, à Bagdad, la vie d'un homme jouissant d'un revenu de deux cent quarante livres. Et à peine cette entité venait-elle de transporter sa vie imaginaire à Bassorah, que l'aubergiste lui-même, malgré tout son courage, dut quitter la salle.
M. Finsbury dormit profondément, après les multiples fatigues de sa journée. Il se leva le lendemain vers dix heures et, s'étant encore muni d'un excellent déjeuner, demanda au domestique de lui apporter sa note. C'est alors qu'il s'aperçut d'une vérité dont bien d'autres que lui se sont aperçus: il découvrit que demander sa note et payer cette même note étaient deux choses différentes. Les détails de la note étaient d'ailleurs extrêmement modérés, et l'ensemble ne s'élevait qu'à cinq ou six shillings. Mais le vieillard eut beau scruter avec le plus grand soin le contenu de ses poches: le total de sa fortune présente, en espèces du moins, ne dépassait pas un shilling et neuf pence. Il pria qu'on lui fît venir M. Watts.
--Voici, dit-il à l'aubergiste, un chèque de huit cents livres, payable à Londres! Je crains de ne pas pouvoir en toucher le montant avant un jour ou deux, à moins que vous ne puissiez me l'escompter vous-même!
M. Watts prit le chèque, le tourna et le retourna, le palpa entre ses doigts:
--Vous dites que vous aurez à attendre un jour ou deux? fit-il enfin. Vous n'avez pas d'autre argent?
--Un peu de monnaie! répondit Joseph. A peine quelques shillings!
--En ce cas, vous pourrez m'envoyer le montant de ma note. Je m'en remets à vous!
--Pour vous parler franchement, poursuivit le vieillard, je suis assez tenté de prolonger mon séjour ici. J'ai besoin d'argent pour continuer mon voyage.
--Si un prêt de dix shillings peut vous aider, je les tiens à votre service! reprit M. Watts avec empressement.
--Non, merci! dit Joseph. Je crois que je vais plutôt rester quelques jours chez vous, et me faire escompter mon billet avant de repartir.
--Vous ne resterez pas un jour de plus dans ma maison! s'écria M. Watts. C'est la dernière fois que vous aurez eu un lit aux _Armes de Tregonwell_!
--J'entends rester chez vous! répliqua M. Finsbury. Les lois de mon pays me donnent le droit de rester. Faites-moi sortir de force, si vous l'osez!
--Alors, payez votre note! dit M. Watts.
--Prenez ceci! cria le vieillard, lui fourrant en main le chèque négociable.
--Ce n'est pas de l'argent légal! répondit M. Watts. Vous allez sortir de chez moi, et tout de suite!
--Je ne saurais vous donner une idée du mépris que vous m'inspirez, monsieur Watts! reprit le vieillard, comprenant qu'il devait se résigner aux circonstances. Mais, dans ces conditions, je vous préviens que je me refuse à payer votre note!
--Peu m'importe ma note! répondit M. Watts. Ce qu'il me faut, c'est votre départ d'ici!
--Eh bien! monsieur, vous serez satisfait!--prononça emphatiquement M. Finsbury. Après quoi, saisissant sa casquette à visière pointue, il se l'enfonça sur la tête.
--Insolent comme vous l'êtes, ajouta-t-il, vous ne voudrez peut-être pas m'indiquer l'heure du prochain train pour Londres?
--Oh! monsieur, il y a un excellent train dans trois quarts d'heure!--répliqua l'aubergiste, redevenu aimable, et avec plus d'empressement qu'il n'en avait mis à offrir les dix shillings.--Vous pourrez le prendre sans avoir besoin de vous presser!
La position de Joseph était des plus embarrassantes. D'une part, il aurait aimé à pouvoir éviter la grande ligne de Londres, car il craignait fort que ses neveux ne fussent embusqués dans la gare, guettant son arrivée pour s'emparer de lui; mais, d'autre part, c'était pour lui chose éminemment désirable, et même rigoureusement indispensable, de faire escompter son chèque avant que ses neveux eussent le temps de s'y opposer. Il résolut donc de se rendre à Londres par le premier train. Et un seul point lui resta à considérer: le point de savoir comment il s'arrangerait pour payer son voyage.
Joseph Finsbury avait presque toujours les mains sales, et je doute que, à voir, par exemple, la façon dont il mangeait, vous l'eussiez pris pour un _gentleman_. Mais il avait mieux que l'apparence d'un _gentleman_: il avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de digne à la fois et de séduisant qui, pour peu qu'il le voulût, ne manquait jamais à produire son effet. Et lorsque, ce jour-là, il aborda le chef de gare de Southampton, son _salamalek_ fut véritablement oriental: le petit bureau du chef de gare sembla tout à coup s'être changé en un bosquet de palmiers, où le _simoon_ et le _bulbul_... mais je vais laisser, à ceux de mes lecteurs qui connaissent l'Orient mieux que moi, le soin de poursuivre et de compléter cette métaphore. La mise du vieillard, en outre, prévenait en sa faveur: l'uniforme de sir Faraday Bond, pour incommode et voyant qu'il fût, n'était certainement pas une tenue qui risquât d'être adoptée par des chevaliers d'industrie; et l'exhibition d'une montre, mais surtout d'un chèque de huit cents livres, acheva ce qu'avaient commencé les belles manières de notre héros. De telle sorte que, un quart d'heure plus tard, lorsqu'arriva le train de Londres, M. Finsbury fut recommandé au conducteur du train par le chef de gare, et respectueusement installé dans un compartiment de première.
Pendant que le vieux gentleman attendait le départ du train, il fut témoin d'un incident de peu d'intérêt en soi, mais qui devait avoir une influence décisive sur les destinées ultérieures de la famille Finsbury. Une caisse d'emballage gigantesque fut amenée sur le quai par une douzaine de porteurs, et, à grand'peine, hissée par eux dans le fourgon aux bagages. C'est souvent la tâche consolante de l'historien, de diriger l'attention de ses lecteurs sur les desseins ou (révérence parler) les artifices de la Providence. Dans ce fourgon à bagages du train qui menait Joseph Finsbury de Southampton-Est à Londres, l'oeuf de ce roman se trouvait, pour ainsi dire, à l'état _incouvé_. L'énorme caisse était adressée à un certain William Dent Pitman, «en gare à la station de Waterloo»; et le colis qui l'avoisinait, dans le fourgon, était un solide baril, de dimensions moyennes, très soigneusement fermé, et portant l'adresse: _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury._--_Port payé._
La juxtaposition de ces deux colis, c'était une traînée de poudre ingénieusement préparée par la Providence: il ne manquait plus qu'une main d'enfant pour y mettre le feu.
IV
UN MAGISTRAT DANS UN FOURGON À BAGAGES
La cité de Winchester est renommée comme possédant une cathédrale, un évêque (mais qui, malheureusement, est mort, il y a plusieurs années, d'une chute de cheval; tout porte à croire, d'ailleurs, qu'il doit avoir été remplacé depuis lors), un collège, un assortiment considérable de militaires, et une gare où passent infatigablement les trains montants et descendants de la ligne London and South Western. Le souvenir de ces divers «faits» n'aurait certainement pas manqué de s'offrir à l'esprit de Joseph Finsbury, lorsque le train qui le conduisait à Londres s'arrêta pour quelques instants dans la gare susdite; mais le bon vieillard s'était endormi presque depuis Southampton. Son âme, quittant le coupé du wagon, s'était provisoirement envolée dans un ciel tout rempli de populeuses salles de conférences, avec des discours se succédant à l'infini. Et, pendant ce temps, son corps reposait sur les coussins du wagon, les jambes repliées, la casquette rejetée en arrière, une main serrant sur la poitrine un numéro du _Lloyd's Weekly Newspaper_.
La portière s'ouvre. Deux voyageurs entrent, et, aussitôt, sortent de nouveau. Dieu sait pourtant que ces deux voyageurs n'étaient pas en avance pour prendre le train! Un tandem poussé jusqu'à sa dernière vitesse, une invasion sauvage du guichet aux billets, et puis encore une course folle leur avaient permis d'atteindre le quai à l'instant même où la machine émettait les premiers ronflements du départ. Un seul coupé se trouvant à leur portée, ils s'y étaient élancés; et déjà l'aîné des deux hommes avait posé sa canne sur l'une des banquettes quand il avait remarqué le vieux Finsbury.
--Bon Dieu! s'était-il écrié. L'oncle Joseph! Pas moyen de rester ici!
Après quoi, il était redescendu, renversant presque son compagnon, et s'était empressé de refermer la portière sur le patriarche endormi.
Dès l'instant suivant, les deux compagnons se trouvaient installés dans le fourgon aux bagages.
--Pourquoi diable n'avez-vous pas voulu monter près de votre oncle? demanda le plus jeune voyageur, tout en essuyant la sueur de ses tempes. Vous croyez qu'il ne vous aurait pas permis de fumer?
--Oh non! je ne sache pas que la fumée le dérange! répondit l'autre. Ce n'est d'ailleurs pas le premier venu, je vous assure, mon oncle Joseph! Un vieux gentleman des plus respectables: a été intéressé dans le commerce des cuirs; a fait un voyage en Asie Mineure; célibataire, brave homme; mais une langue, mon cher Wickham, une langue plus pointue que la dent d'un serpent!
--Un vieux débineur, hein? suggéra Wickham.
--Pas du tout! répondit l'autre. C'est simplement un homme doué d'un talent extraordinaire pour ennuyer quiconque l'approche. Un raseur absolument effroyable! Je ne dis pas que, sur une île déserte, on ne finirait pas par s'accommoder de sa société; mais pour un voyage en chemin de fer, non, il n'y a pas à y penser! Je voudrais que vous l'entendissiez sur Tonti, le sinistre idiot qui a inventé les tontines! Une fois lâché là-dessus, il n'en finit plus.
--Mais, au fait! dit Wickham, vous êtes intéressé, vous aussi, dans cette histoire de la tontine Finsbury, dont les journaux ont parlé! Je n'avais pas encore songé à cela!
--Hé! reprit l'autre, savez-vous que cette vieille bête qui dort là, à côté de nous, vaut pour moi cinquante mille livres? Ou, du moins, ce serait sa mort qui me les vaudrait! Et il était là, endormi, sans personne que vous pour nous voir! Mais je l'ai épargné, parce que je commence décidément à devenir un vrai conservateur!
Pendant ce temps, M. Wickham, ravi de se trouver dans un fourgon à bagages, sautillait çà et là, comme un aristocratique papillon.
--Tiens! s'écria-t-il, voici quelque chose pour vous! _M. Finsbury, 16, John Street, Bloomsbury, Londres._ Ce _M._, c'est évidemment Michel, pas de doute possible! Et ainsi, vous avez deux domiciles à Londres, vieux coquin?
--Oh! le colis sera sans doute pour Maurice!--répondit Michel, de l'autre extrémité du fourgon, où il s'était commodément étendu sur des sacs.--C'est un cousin à moi, et que je ne déteste pas, car il a affreusement peur de moi. C'est lui qui habite Bloomsbury; et je sais qu'il y fait une collection d'une espèce particulière,--des oeufs d'oiseaux, ou des boutons de guêtres, enfin quelque chose de tout à fait idiot, que j'ai oublié!
Mais M. Wickham ne l'écoutait plus. Une idée magnifique lui était venue en tête.
--Par Saint-Georges, se disait-il, voici une bonne farce à faire! Si seulement, avec le marteau et les tenailles que j'aperçois là-bas, je pouvais changer quelques étiquettes, et expédier ces colis l'un à la place de l'autre!
En cet instant, le gardien du fourgon, ayant entendu la voix de Michel Finsbury, ouvrit la porte de sa petite cabine.
--Vous feriez mieux d'entrer ici, messieurs! dit-il aux deux voyageurs, lorsque ceux-ci lui eurent expliqué le motif de leur intrusion.
--Venez-vous, Wickham? demanda Michel.
--Non, merci! je m'amuse follement, à voyager dans un fourgon! répondit le jeune homme.
Et ainsi, Michel étant entré dans la cabine avec le gardien, et la porte de communication ayant été refermée, M. Wickham resta seul parmi les bagages, libre de s'amuser à sa fantaisie.
--Nous arrivons à Bishopstoke, monsieur!--dit le gardien à Michel quand, un quart d'heure plus tard, le train siffla et commença à ralentir sa marche.--On va s'arrêter trois minutes. Vous n'aurez pas de peine à trouver de la place dans un compartiment!
M. Wickham,--que nous avons laissé s'apprêtant à jouer aux propos interrompus avec les étiquettes des colis,--était un jeune gentleman fort riche, d'apparence agréable, et doué de l'esprit le plus inoccupé. Peu de mois auparavant, à Paris, il s'était exposé à subir toute une série de chantages de la part du neveu d'un hospodar valaque résidant (pour des motifs politiques, naturellement) dans la joyeuse capitale française. Un ami commun, à qui il avait confié sa détresse, lui avait recommandé de s'adresser à Michel Finsbury, et, en effet, l'avoué, dès qu'il avait été mis au courant des faits, avait immédiatement assumé l'offensive, avait foncé sur le flanc des forces valaques, et, dans l'espace de trois jours, avait eu la satisfaction de contraindre celles-ci à repasser le Danube. Ce n'est point affaire à nous de les suivre dans cette retraite, effectuée sous la paternelle présidence de la police. Bornons-nous à ajouter que, ainsi délivré de ce qu'il se plaisait à appeler «l'atrocité bulgare», M. Wickham était revenu à Londres avec les sentiments les plus embarrassants de gratitude et d'admiration pour son avoué. Sentiments qui n'étaient guère payés de retour, car Michel éprouvait même une certaine honte de l'amitié de son nouveau client, et ce n'était qu'après de nombreux refus qu'il s'était enfin résigné à aller passer une journée à Wickham Manor, dans le domaine familial de son jeune client. Mais il avait dû enfin s'y résigner, et son hôte, à présent, le reconduisait jusqu'à Londres.
Un penseur judicieux (probablement Aristote) a noté que la Providence ne dédaignait pas d'employer à ses fins les instruments même les plus humbles: le fait est que le sceptique le plus endurci sera désormais forcé de reconnaître que Wickham et l'hospodar valaque étaient bien des instruments providentiels, élus et préparés de toute éternité.
Désireux de se montrer à ses propres yeux un personnage plein d'esprit et de ressources, le jeune gentleman (qui exerçait, en outre, les fonctions de magistrat dans son comté natal) n'avait pas été plus tôt seul dans le fourgon qu'il s'était abattu sur les étiquettes des colis, avec tout le zèle d'un réformateur. Et lorsque, à la station de Bishopstoke, il sortit du fourgon aux bagages pour aller s'installer avec Michel Finsbury dans un coupé de première classe, son visage rayonnait à la fois de fatigue et d'orgueil.
--Je viens de faire une farce admirable! ne put-il s'empêcher de dire à son avoué.
Puis, saisi tout à coup d'un scrupule:
--Dites donc: pour une petite farce inoffensive, hein? je ne risque pas de perdre mon poste de magistrat?
--Mon cher ami, répliqua distraitement Michel, je vous ai toujours prédit que vous finiriez par vous faire pendre!
V
M. GÉDÉON FORSYTH ET LA CAISSE MONUMENTALE