Part 3
--Tu prends toujours Michel pour un imbécile! ricana Maurice. Ne peux-tu donc pas comprendre qu'il y a des années qu'il a préparé son coup? Il a tout sous la main: la garde-malade, le médecin, le certificat tout prêt, mais avec la date en blanc. Que nous révélions seulement l'affaire qui vient d'arriver, et je te parie que, dans deux jours, nous apprendrons la mort de l'oncle Masterman! Oui, mais écoute bien, Jean! Ce que Michel peut faire, je peux le faire aussi. S'il peut me monter un _bluff_, je peux, moi aussi, lui en monter un! Si son père doit vivre éternellement, eh bien! par Dieu, mon oncle fera de même!
--Et que fais-tu de la loi, dans tout cela? demanda Jean.
--Un homme doit avoir quelquefois le courage d'obéir à sa conscience! répondit Maurice avec dignité.
--Mais supposons que tu te trompes! Supposons que l'oncle Masterman soit en vie et se porte comme un charme!
--Même en ce cas, répondit Maurice, notre situation n'est point pire qu'avant: en fait, elle est meilleure! L'oncle Masterman doit nécessairement mourir un jour. Tant que l'oncle Joseph vivait, il devait, lui aussi, finir par mourir un jour: tandis que, maintenant, nous n'avons pas à redouter cette alternative. Il n'y a point de limite à la combinaison que je propose: elle peut se prolonger jusqu'au Jugement Dernier!
--Si du moins je voyais ce qu'elle est, ta combinaison! soupira Jean. Mais, tu sais, mon pauvre vieux, tu as toujours été un si terrible rêveur!
--Je voudrais bien savoir quand j'ai jamais rêvé! s'écria Maurice. Je possède la plus belle collection de bagues à cachets qui existe à Londres!
--Oui, mais tu sais, il y a l'affaire des cuirs! suggéra l'autre. Tu ne peux pas nier que ce soit un _bouillon_!
Maurice donna, en cette circonstance, une preuve remarquable de son empire sur soi: il laissa passer l'allusion de son frère sans s'offenser, sans même répondre.
--Pour ce qui est de l'affaire qui nous occupe en ce moment, reprit-il, une fois que nous tiendrons l'oncle chez nous, à Bloomsbury, nous serons hors d'embarras. Nous l'enterrerons dans la cave, qui paraît avoir été faite expressément pour le recevoir; et je n'aurai plus alors qu'à me mettre en quête d'un médecin que l'on puisse corrompre.
--Et pourquoi ne pas le laisser ici? demanda Jean.
--Parce que nous avons besoin de l'avoir sous la main quand son heure viendra! répliqua Maurice. Et puis, parce que nous ne savons rien de ce pays-ci! Ce bois est peut-être un lieu de promenade favori des amoureux. Non, ne rêve pas à ton tour, et songe avec moi à ce qui constitue la seule difficulté réelle que nous ayons devant nous! Comment allons-nous transporter l'oncle à Bloomsbury?
Plusieurs plans furent soumis, débattus, et rejetés. Il n'y avait pas à penser, naturellement, à la gare de Browndean, qui devait être, à cette heure, un centre de curiosités et de commérages, tandis que l'essentiel était d'expédier le corps à Londres sans que personne eût soupçon de rien. Jean proposa, timidement, un baril à bière; mais les objections étaient si patentes que Maurice dédaigna de les exprimer. L'achat d'une caisse d'emballage parut également impraticable: pourquoi deux _gentlemen_ sans aucun bagage auraient-ils eu besoin d'une caisse de cette sorte?
--Non, nous errons sur une fausse piste! cria enfin Maurice. La chose doit être étudiée avec plus de soin! Suppose maintenant,--reprit-il après un silence, parlant par morceaux de phrases comme s'il pensait tout haut,--suppose que nous louions une villa au mois! Le locataire d'une villa peut acheter une caisse d'emballage sans qu'on s'avise de s'en étonner. Et puis, suppose que nous louions la maison aujourd'hui même, que, ce soir, j'achète la caisse, et que, demain matin, dans une charrette à bras que je me charge parfaitement de conduire seul, j'emmène la caisse à Ringwood, ou à Lyndhurst, ou, enfin, à n'importe quelle gare! Rien ne nous empêche d'inscrire dessus: _Echantillons_, hein? Johnny, je crois que, cette fois, j'ai mis le doigt sur le joint!
--Au fait, cela paraît faisable! reconnut Jean.
--Il va sans dire que nous prenons des pseudonymes! poursuivit Maurice. Ce ne serait pas à faire, de garder nos vrais noms! Que penserais-tu de «Masterman», par exemple? Cela vous a un air digne et posé!
--Ta, ta, ta! je ne veux pas m'appeler Masterman! répliqua son frère. Tu peux prendre le nom pour toi, si cela te plaît! Quant à moi, je m'appellerai Vance, le Grand Vance: «sans rémission les six derniers soirs»! Voilà un nom, au moins!
--Vance! s'écria Maurice. Un nom de clown! Te figures-tu donc que nous jouions une pantomime pour nous amuser? Personne ne s'est jamais appelé Vance qu'au café-concert!
--Oui, et voilà précisément ce qui me plaît dans ce nom! répondit Jean. Cela vous donne tout de suite une allure artiste! Pour toi, tu peux t'appeler comme tu voudras; je tiens à Vance, et je n'en démordrai pas!
--Mais il y a une foule d'autres noms de théâtre! supplia Maurice; il y a Leybourne, Irving, Brough, Toole...
--C'est le nom de Vance que je veux, mille diables! répondit Jean. Je me suis mis en tête de prendre ce nom, et j'en verrai la farce!
--Soit! dit Maurice, qui sentait bien que tout effort échouerait contre l'obstination de son frère. Je serai donc, moi-même, Robert Vance!
--Et moi, je serai Georges Vance! s'écria Jean, le seul original Georges Vance! En avant la musique pour le «seul original»!
Ayant réparé du mieux qu'ils purent le désordre de leur costume, les deux frères Finsbury revinrent, par un détour, à Browndean, en quête d'un repas et d'une villa à louer. Ce n'est pas toujours chose facile de découvrir, au pied levé, une maison meublée, dans un endroit qui ne fait point profession de recevoir des étrangers. Mais la bonne fortune de nos héros leur permit de rencontrer un vieux charpentier, effroyablement sourd, qui se trouvait disposer d'une maison à louer. Cette maison, située à environ un kilomètre et demi de tout voisinage, leur parut si appropriée à leur besoin qu'ils échangèrent, en l'apercevant, un coup d'oeil d'espérance. A être vue de plus près, cependant, elle n'était pas sans présenter quelques inconvénients. Sa position, d'abord; car elle était placée dans le creux d'une façon de marécage desséché, avec des arbres faisant ombre de tous les côtés, de telle sorte qu'on avait peine à y voir clair en plein jour. Et les murs étaient tachés de plaques vertes dont l'aspect seul aurait suffi à rendre malade. Les chambres étaient petites, les plafonds bas, le mobilier purement nominal; un étrange parfum d'humidité remplissait la cuisine, et l'unique chambre à coucher ne possédait qu'un unique lit.
Maurice, dans l'espoir d'obtenir un rabais, signala au vieux charpentier ce dernier inconvénient.
--Ma foi! répliqua l'homme, quand enfin il eut entendu, si vous ne savez pas dormir à deux dans le même lit, vous feriez peut-être mieux de chercher à louer un château!
--Et puis, poursuivit Maurice, il n'y a pas d'eau! Comment se procure-t-on de l'eau?
--On n'a qu'à remplir _ceci_ à la source qui est à deux pas! répondit le charpentier en tapant, de sa grosse main noire, sur un baril vide installé près de la porte. Tenez! voilà un seau pour aller à la source! Ça vraiment, c'est plutôt un plaisir!
Maurice cligna de l'oeil à son frère, et procéda à l'examen du baril. Il était presque neuf, et semblait solidement construit. S'ils n'avaient pas été résolus d'avance à louer cette maison, le baril aurait achevé de les décider. Le marché fut donc aussitôt conclu, la location du premier mois fut payée séance tenante, et, une heure après, on aurait pu observer les frères Finsbury rentrant dans leur aimable _cottage_, avec une énorme clef, symbole de leur location, une lampe à alcool, qui devait leur servir de cuisine, un respectable carré de porc, et un litre du plus mauvais _whisky_ de tout le Hampshire. Et déjà ils avaient retenu, pour le lendemain (sous le prétexte qu'ils étaient deux peintres de paysage), une légère mais solide brouette; de telle manière que, lorsqu'ils prirent possession de leur nouvelle demeure, ils furent en droit de se dire que le plus gros de leur affaire se trouvait réglé.
Jean procéda à la confection du thé, pendant que Maurice, à force d'explorer la maison, avait le bonheur de retrouver le couvercle du baril, sur une des planches de la cuisine. Ainsi le matériel d'emballage était là, au complet! A défaut de paille, les couvertures du lit pourraient fort bien servir à caler l'objet dans le baril; aussi bien ces couvertures étaient si sales que les deux frères ne pouvaient songer à en faire un meilleur usage. Maurice, voyant les obstacles s'aplanir, se sentit pénétré d'un sentiment qui ressemblait à de l'exaltation.
Et cependant il y avait encore un obstacle à aplanir: Jean allait-il consentir à demeurer seul dans le cottage? Maurice hésita longtemps avant d'oser lui poser la question.
N'importe: ce fut avec une bonne humeur réelle que les deux frères s'assirent aux deux côtés de la table en bois blanc, et attaquèrent le carré de porc. Maurice triomphait de sa conquête du couvercle; et le Grand Vance se plaisait à approuver les paroles de son frère, dans le véritable style du café-concert, en cognant en cadence son verre sur la table.
--L'affaire est dans le sac! s'écria-t-il enfin. Je t'avais toujours dit que c'était un baril qui convenait, pour l'expédition du colis!
--Oui, c'est vrai, tu avais raison! reprit son frère, estimant l'occasion favorable pour l'amadouer. Et maintenant, tu sais, il faudra que tu restes ici jusqu'à ce que je t'aie fait signe! Je dirai que l'oncle Joseph se repose à l'air reconstituant de la Forêt-Neuve. Impossible que nous rentrions à Londres ensemble, toi et moi: jamais nous ne pourrions expliquer l'absence de l'oncle!
Le nez de Jean s'allongea.
--Hé là, mon petit! déclara-t-il. Pas de ça, hein! Tu n'as qu'à rester toi-même dans ce trou! Moi, je ne veux pas!
Maurice eut conscience qu'il rougissait. Coûte que coûte, il fallait que Jean acceptât de rester!
--Je te prie, Jeannot, dit-il, de te rappeler le montant de la tontine! Si je réussis, nous aurons chacun vingt mille livres à placer en banque! oui, et même plus près de trente que de vingt, avec les intérêts!
--Oui, mais si tu échoues! répliqua Jean. Qu'arrivera-t-il en ce cas? Quelle sera la couleur du placement en banque?
--Je me chargerai de tous les frais! déclara Maurice, après une longue pause. Tu ne perdras pas un sou!
--Allons! dit Jean avec un gros rire, si toutes les dépenses sont pour toi, et pour moi la moitié du profit, je veux bien consentir à rester ici un jour ou deux.
--Un jour ou deux! s'exclama Maurice, qui commençait à se fâcher et ne se contenait plus que malaisément. Hé! mais tu en ferais davantage pour gagner cinq livres sur un cheval!
--Oui, peut-être! répondit le Grand Vance; mais cela, c'est mon tempérament d'artiste!
--C'est-à-dire que ta conduite est simplement monstrueuse! reprit Maurice. Je prends sur moi tous les risques, je paie tous les frais, je te donne la moitié des bénéfices, et tu refuses de t'imposer la moindre peine pour me venir en aide! Ce n'est pas convenable, ce n'est pas même gentil!
La véhémence de Maurice ne fut pas sans faire quelque impression sur l'excellent Vance.
--Mais, supposons, dit-il enfin, que l'oncle Masterman soit en vie, et qu'il vive encore dix ans: est-ce qu'il faudra que je pourrisse ici pendant tout ce temps-là!
--Mais non, mais non, évidemment non! reprit Maurice, d'un ton plus conciliant. Je te demande seulement un mois, au maximum. Et si l'oncle Masterman n'est pas mort au bout d'un mois, tu pourras filer à l'étranger!
--A l'étranger? répéta vivement Jean. Hé! mais, pourquoi ne pourrais-je pas y filer tout de suite? Qu'est-ce qui t'empêcherait de dire que l'oncle Joseph et moi sommes allés reprendre des forces à Paris?
--Allons! ne dis pas de folies! répliqua Maurice.
--Non! mais enfin, réfléchis un peu! fit Jean. Regarde un peu autour de toi! Cette maison est une vraie étable à porcs, et si lugubre, et si humide! Tu l'as dit toi-même, tout à l'heure, qu'elle était humide!
--Seulement au charpentier! précisa Maurice; et je ne l'ai dit que pour obtenir un rabais! En vérité, maintenant que nous sommes ici, je dois avouer qu'on a vu pis que cela!
--Et que ferai-je de moi? gémit la victime. Pourrai-je au moins inviter un camarade?
--Mon cher Jean, si tu ne juges pas que la tontine mérite un léger sacrifice, dis-le, et j'envoie l'affaire au diable!
--Es-tu bien sûr des chiffres, au moins? demanda Jean. Allons! poursuivit-il avec un profond soupir, aie soin de m'envoyer régulièrement le _Lisez-moi!_ et tous les journaux pour rire! Et, ma foi, en avant la musique!
A mesure que l'après-midi s'avançait, le _cottage_ se souvenait plus intimement de son marais natal; un froid aigre envahissait toutes ses pièces; la cheminée fumait; et, bientôt, un coup de vent envoya dans la grande chambre, à travers les fentes des fenêtres, une véritable averse de pluie. Par intervalles, lorsque la mélancolie des deux locataires risquait de tourner au désespoir, Maurice débouchait la bouteille de _whisky_; et, d'abord, Jean accueillait avec joie cette diversion. Mais le plaisir de la diversion fut de courte durée. J'ai dit déjà que ce _whisky_ était _le plus_ mauvais de tout le Hampshire; ceux-là seuls qui connaissent le Hampshire pourront apprécier l'exacte valeur de ce superlatif; et, à la fin, le Grand Vance lui-même,--qui n'était cependant pas un connaisseur,--ne trouva plus le courage d'approcher de ses lèvres l'infecte décoction. Qu'on imagine, s'ajoutant à tout cela, la venue des ténèbres, faiblement combattues par une misérable chandelle qui s'obstinait à ne brûler que d'un côté: et l'on comprendra que, tout à coup, Jean se soit arrêté de siffler entre ses doigts, exercice auquel il se livrait depuis une heure pour essayer de trouver un peu d'oubli dans les joies de l'art.
--Jamais je ne pourrai rester un mois ici! déclara-t-il. Personne n'en serait capable! Toute ton affaire est folle, Maurice! Allons-nous en d'ici tout de suite!
Avec une admirable affectation d'indifférence, Maurice proposa une partie de bouchon. A quelles concessions un diplomate est-il parfois forcé de descendre! C'était d'ailleurs le jeu favori de Jean (les autres lui paraissant trop _intellectuels_), et il y jouait avec autant de chance que de dextérité. Le pauvre Maurice, au contraire, lançait mal les sous, avait une malchance congénitale, et, de plus, appartenait à l'espèce des joueurs qui ne peuvent pas supporter de perdre. Mais, ce soir-là, il était prêt d'avance à tous les sacrifices.
Vers les sept heures, Maurice, après des tortures atroces, avait perdu cinq ou six shillings. Même avec la tontine devant les yeux, c'était la limite de ce qu'il pouvait souffrir. Il promit de prendre sa revanche une autre fois, et, en attendant, proposa un petit souper accompagné d'un grog.
Et lorsque les deux frères eurent achevé cette dernière récréation, l'heure vint pour eux de se mettre au travail. Le baril à eau fut vidé, roulé devant le feu de la cuisine, soigneusement séché; et les deux frères se glissèrent dehors, sous un ciel sans étoiles, pour aller déterrer leur oncle Joseph.
III
LE CONFÉRENCIER EN LIBERTÉ
Les philosophes devraient bien prendre la peine, un de ces jours, de rechercher sérieusement si, oui ou non, les hommes sont capables de s'accommoder du bonheur. Le fait est que pas un mois ne se passe sans qu'un fils de famille se sauve de chez lui pour s'engager à bord d'un bateau marchand, ou qu'un mari choyé décampe à destination du Texas avec sa cuisinière. On a vu des pasteurs s'enfuir de chez leurs paroissiens; et il s'est même trouvé des juges pour sortir volontairement de la magistrature.
En tout cas, le lecteur ne sera point trop surpris si je lui dis que Joseph Finsbury avait maintes fois médité des projets d'évasion. La destinée de cet excellent vieillard--je crois pouvoir l'affirmer--ne réalisait pas l'idéal du bonheur. Certes, M. Maurice, que j'ai souvent le plaisir de rencontrer dans le Métropolitain, est un gentleman des plus estimables; mais, en tant que neveu, je n'oserais pas le proposer comme modèle. Quant à son frère Jean, c'était, naturellement, un brave garçon; mais si, vous-mêmes, vous n'aviez pas d'autre attache que lui pour vous retenir à votre foyer, j'imagine que vous ne tarderiez pas à caresser le projet d'un voyage à l'étranger. Il est vrai que le vieux Joseph avait une attache plus solide que la présence de ses deux neveux, pour le retenir à Bloomsbury; et cette attache n'était point, comme l'on pourrait penser, la société de Julia Hazeltine (encore que le vieillard aimât assez sa pupille), mais bien l'énorme collection de carnets de notes où il avait concentré sa vie tout entière. Que Joseph Finsbury se soit résigné à se séparer de cette collection, c'est là une circonstance qui, en vérité, ne fait que peu d'honneur aux vertus familiales de ses deux neveux.
Oui, la tentation de la fuite était déjà vieille de plusieurs mois, dans l'âme de l'oncle; et lorsque celui-ci se trouva tout à coup tenir en mains un chèque de 800 livres, à lui payable, la tentation se changea aussitôt en une résolution formelle. Il garda le chèque, qui, pour un homme d'habitudes frugales comme lui, signifiait la richesse; et il se promit de disparaître dans la foule dès l'arrivée à Londres, ou bien, s'il n'y parvenait pas, de se glisser hors de la maison au cours de la soirée, et de fondre comme un rêve dans les millions des habitants de la capitale. Tel était son projet: la coïncidence particulière de la volonté de Dieu et d'une erreur d'aiguillage fit qu'il n'eut pas même à attendre aussi longtemps pour le réaliser.
Il fut un des premiers à revenir à lui et à se retrouver sur pied, après la catastrophe de Browndean; et il n'eut pas plutôt découvert l'état de prostration de ses deux neveux que, comprenant sa chance, il détala aussi vite qu'il put. Un homme de soixante-dix ans passés, qui vient d'être victime d'un accident de chemin de fer, et qui a encore le malheur d'être encombré de l'uniforme complet des patients de sir Faraday Bond, on ne saurait exiger d'un tel homme une course bien fournie; mais le bois était à deux pas, et offrait au fugitif un abri, tout au moins temporaire. Vers cet abri, le vieillard se réfugia avec une célérité étonnante; et puis, se sentant quelque peu moulu, après la secousse, il s'étendit par terre, au milieu d'un fourré, et ne tarda pas à s'endormir très profondément.
Les voies du destin offrent souvent un spectacle des plus divertissants à l'observateur désintéressé. Je ne puis, je l'avoue, m'empêcher de sourire en songeant que, pendant que Maurice et Jean s'ensanglantaient les mains pour cacher dans le sable le corps d'un homme qui ne leur était rien, leur oncle dormait d'un bon sommeil reconstituant à quelques cents pas d'eux.
Il fut réveillé par l'agréable son d'une trompe, venant de la grand'route voisine, où un mail-coach promenait un groupe de touristes attardés. Le son égaya le vieux coeur de Joseph, et dirigea ses pas par-dessus le marché, si bien qu'il ne tarda pas, lui-même, à se trouver sur la grand'route, regardant à droite et à gauche, sous sa visière, et se demandant ce qu'il devait faire de lui. Bientôt un bruit de roues s'éleva dans le lointain, et Joseph vit approcher un chariot de camionnage, chargé de colis, conduit par un cocher d'apparence bienveillante, et portant imprimée sur ses deux côtés la légende: _J. Chandler, camionneur_. Fût-ce un vague (et bien imprévu) instinct poétique qui suggéra à l'oncle Joseph l'idée de poursuivre son évasion dans le chariot de M. Chandler? Je croirais plutôt à des considérations d'ordre plus foncièrement pratique. Le voyage se ferait à bon marché; peut-être même, avec un peu d'adresse, Joseph pourrait-il obtenir de voyager gratuitement. Restait bien la perspective de prendre froid sur le siège; mais, après des années de mitaines et de flanelle hygiénique, le coeur de Joseph aspirait avidement au risque d'un rhume de cerveau.
Et peut-être M. Chandler fut-il d'abord un peu surpris de trouver, à un endroit aussi solitaire de la grand'route, un gentleman aussi vieux, aussi étrangement vêtu, et qui le priait aussi aimablement de vouloir bien le recueillir sur le siège de sa voiture. Mais le camionneur était, en effet, un brave homme, toujours heureux de rendre service; de telle sorte qu'il recueillit volontiers l'étranger. Et puis, comme il tenait la discrétion pour la règle essentielle de la politesse, il se défendit de lui faire aucune question. Le silence, d'ailleurs, ne déplaisait pas à M. Chandler; mais à peine la voiture avait-elle commencé à se remettre en mouvement que le digne camionneur se trouva contraint de subir le choc inattendu d'une conférence.
--Le mélange de caisses et de paquets que contient votre voiture, dit aussitôt l'étranger, ainsi que la vue de la bonne jument flamande qui nous conduit, me font conjecturer que vous occupez l'emploi de camionneur, dans ce grand système de transports publics qui, avec toutes ses lacunes, n'en est pas moins l'orgueil de notre pays!
--Oui, monsieur! répondit vaguement M. Chandler, qui ne savait pas trop ce qu'il devait répondre. Mais l'institution des colis postaux nous a déjà fait bien du tort, dans notre partie!
--Je suis un homme libre de préjugés, poursuivit Joseph Finsbury. Dans ma jeunesse, j'ai fait de nombreux voyages. Rien n'était trop petit pour ma curiosité. En mer, j'ai étudié les différentes façons de nouer les câbles, et me suis mis au courant de tous les termes techniques. A Naples, j'ai appris l'art de préparer le macaroni; à Cannes, je me suis instruit des principes de la fabrication des fruits confits. Jamais je ne suis allé entendre un opéra sans avoir d'abord acheté le livret, et même sans avoir fait connaissance avec les principaux airs, en les jouant d'un seul doigt sur un piano.
--Vous devez avoir vu bien des choses, monsieur! déclara le camionneur en fouettant sa bête.
--Savez-vous combien de fois le mot _fouet_ revient dans l'Ancien Testament? reprit le vieux gentleman. Il revient cent et (si ma mémoire ne me trompe pas) quarante-sept fois!
--Vraiment, monsieur! dit M. Chandler. Voilà ce que je n'aurais jamais cru!
--La Bible contient trois millions cinq cent un mille deux cent quarante-neuf lettres. Quant aux versets je crois qu'il y en a plus de dix-huit mille. Il y a eu beaucoup d'éditions de la Bible; Wiclif a été le premier à l'introduire en Angleterre, vers l'an mille trois cents. La _Paragraph Bible_, comme on l'appelle, est une des éditions les plus connues, et doit son nom à ce qu'elle est divisée en paragraphes.
Le camionneur se borna à répondre, sèchement, que «c'était bien possible», et appliqua son attention à la tâche plus familière d'éviter une charrette de foin qui venait en sens inverse, tâche assez malaisée, d'ailleurs, car la route était étroite, avec des fossés sur les deux côtés.
--Je vois, commença M. Finsbury, lorsque la charrette fut heureusement dépassée, que vous tenez vos rênes d'une seule main. Vous devriez les tenir des deux mains!
--Ah! par exemple, j'aime bien ça! s'écria dédaigneusement le camionneur. Et pourquoi donc?
--Ce que je vous dis est un fait scientifique, reprit M. Finsbury, et repose sur la théorie du levier, qui est une des branches de la mécanique. Il existe, sur ce domaine de la science, de très intéressants petits ouvrages à douze sous, que j'estime qu'un homme de votre condition aurait profit à lire. Je crains que vous n'ayez guère pratiqué le grand art de l'observation! Voici près d'une demi-heure que nous sommes ensemble, et vous n'avez pas encore émis un seul fait! C'est là un bien grave défaut, mon cher ami! Par exemple, je ne sais pas si vous avez observé que, tout à l'heure, en passant près de cette charrette à foin, vous avez pris à gauche?