Le mort vivant

Part 2

Chapter 23,839 wordsPublic domain

Michel Finsbury était une sorte de personnage célèbre. Lancé de très bonne heure dans la loi, et sans direction, il était devenu le spécialiste des affaires douteuses. On le connaissait comme l'avocat des causes désespérées: on le savait homme à extraire un témoignage d'une bûche, ou à faire produire des intérêts à une mine d'or. Et, en conséquence, son cabinet était assiégé par la nombreuse caste de ceux qui ont encore un peu de réputation à perdre, et qui se trouvent sur le point de perdre ce peu qui leur en reste; de ceux qui ont fait des connaissances fâcheuses, qui ont égaré des papiers compromettants, ou qui ont à souffrir des tentatives de chantage de leurs anciens domestiques. Dans la vie privée, Michel était un homme de plaisir: mais son expérience professionnelle lui avait donné, par contraste, un grand goût des placements solides et de tout repos. Enfin, détail plus encourageant encore, Maurice savait que son cousin avait toujours pesté contre l'histoire de la tontine.

Ce fut donc avec presque la certitude de réussir que Maurice se présenta devant son cousin, ce matin-là, et, fiévreusement, se mit en devoir de lui exposer son plan. Pendant un bon quart d'heure, l'avoué, sans l'interrompre, le laissa insister sur les avantages manifestes d'un compromis qui permettrait aux deux frères de se partager le total de la tontine. Enfin, Maurice vit son cousin se lever de son fauteuil et sonner pour appeler un commis.

--Eh bien! décidément, Maurice, dit Michel, ça ne va pas!

En vain le marchand de cuirs plaida et raisonna, et revint tous les jours suivants pour continuer à plaider et à raisonner. En vain, il offrit un _boni_ de mille, de deux mille, de trois mille livres. En vain, il offrit, au nom de son oncle Joseph, de se contenter d'un tiers de la tontine et de laisser à Michel et à son père les deux autres tiers. Toujours l'avoué lui faisait la même réponse:

--Ça ne va pas!

--Michel! s'écria enfin Maurice, je ne comprends pas où vous voulez en venir! Vous ne répondez pas à mes arguments, vous ne dites pas un mot! Pour ma part, je crois que votre seul objet est de me contrarier!

L'avoué sourit avec bienveillance.

--Il y a une chose que vous pouvez croire, en tout cas, dit-il: c'est que je suis résolu à ne pas tenir compte de votre proposition! Vous voyez que je suis un peu plus expansif, aujourd'hui: parce que c'est la dernière fois que nous causons de ce sujet!

--La dernière fois! s'écria Maurice.

--Oui! mon bon, parfaitement! Le coup de l'étrier! répondit Michel. Je ne peux pas vous sacrifier tout mon temps! Et, à ce propos, vous-même, n'avez-vous donc rien à faire? Le commerce des cuirs va-t-il donc tout seul, sans que vous ayez besoin de vous en occuper?

--Oh! vous ne cherchez qu'à me contrarier! grommela Maurice, furieux. Vous m'avez toujours haï et méprisé, depuis l'enfance!

--Mais non, mais non, je n'ai jamais songé à vous haïr! répliqua Michel de son ton le plus conciliant. Au contraire, j'ai plutôt de l'amitié pour vous: vous êtes un personnage si étonnant, si imprévu, si romantique, au moins à vous voir du dehors!

--Vous avez raison! dit Maurice sans l'écouter. Il est inutile que je revienne ici! Je verrai votre père lui-même!

--Oh! non, vous ne le verrez pas! dit Michel. Personne ne peut le voir!

--Je voudrais bien savoir pourquoi? cria son cousin.

--Pourquoi? Je n'en ai jamais fait un secret: parce qu'il est trop souffrant!

--S'il est aussi souffrant que vous le dites, cria Maurice, raison de plus pour que vous acceptiez ma proposition! Je _veux_ voir votre père!

--Vraiment? demanda Michel.

Sur quoi, se levant, il sonna son commis.

Cependant le moment était venu où, de l'avis de sir Faraday Bond--l'illustre médecin dont tout nos lecteurs connaissent certainement le nom, ne serait-ce que pour l'avoir vu au bas de bulletins de santé publiés dans les journaux--l'infortuné Joseph, cette oie dorée, avait à être transporté à l'air plus pur de Bournemouth. Et, avec lui, toute la famille alla s'installer dans cet élégant désert de villas: Julia ravie, parce qu'il lui arrivait parfois, à Bournemouth, de faire des connaissances; Jean, désolé, car tous ses goûts étaient en ville; Joseph parfaitement indifférent à l'endroit où il se trouvait, pourvu qu'il eût sous la main une plume, de l'encre, et quelques journaux; enfin Maurice lui-même assez content, en somme, d'espacer un peu ses visites au bureau et d'avoir du loisir pour réfléchir à sa situation.

Le pauvre garçon était prêt à tous les sacrifices; tout ce qu'il demandait était de rentrer dans son argent et de pouvoir envoyer promener le commerce des cuirs: de telle sorte que, étant donnée la modération de ses exigences, il lui paraissait bien étrange qu'il ne trouvât pas un moyen d'amener Michel à composition. «Si seulement je pouvais deviner les motifs qui le portent à refuser mon offre!» Il se répétait cela indéfiniment. Et, le jour, en se promenant dans les bois de Branksome, la nuit, en se retournant sur son lit, à table, en oubliant de manger, au bain, en oubliant de se rhabiller, toujours il avait l'esprit hanté de ce problème: «Pourquoi Michel a-t-il refusé?»

Enfin, une nuit, il s'élança dans la chambre de son frère, qu'il réveilla par de fortes secousses.

--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? demanda Jean.

--Julia va repartir demain! répondit Maurice. Elle va rentrer à Londres, mettre la maison en état, et engager une cuisinière. Et, après-demain, nous la suivrons tous!

--Oh! bravo! s'écria Jean. Mais pourquoi?

--Jean, j'ai trouvé! répliqua gravement son frère.

--Trouvé quoi? demanda Jean.

--Trouvé pourquoi Michel ne veut pas accepter mon compromis! dit Maurice. Et c'est parce qu'il ne _peut_ pas l'accepter! C'est parce que l'oncle Masterman est mort, et qu'il le cache!

--Dieu puissant! s'écria l'impressionnable Jean. Mais pour quel motif? Dans quel intérêt?

--Pour nous empêcher de toucher le bénéfice de la tontine! dit son frère.

--Mais il ne le peut pas! objecta Jean. Tu as le droit d'exiger un certificat de médecin!

--Et n'as-tu jamais entendu parler de médecins qui se laissent corrompre? demanda Maurice. Ils sont aussi communs que les fraises dans les bois; tu peux en trouver à volonté pour trois livres et demie par tête.

--Je sais bien que, pour ma part, je ne marcherais pas à moins de cinquante livres! ne put s'empêcher de déclarer Jean.

--Et, ainsi, Michel compte nous mettre dedans! poursuivit Maurice. Sa clientèle diminue, sa réputation baisse, et, évidemment, il a un plan: car le gaillard est terriblement malin. Mais je suis malin, moi aussi, et puis j'ai pour moi la force du désespoir. J'ai perdu 7.800 livres quand je n'étais encore qu'un orphelin en tutelle!

--Oh! ne recommence pas à nous ennuyer avec cette histoire! interrompit Jean. Tu sais bien que tu as déjà perdu bien plus d'argent à vouloir rattraper celui-là!

II

OÙ MAURICE S'APPRÊTE À AGIR

En conséquence, quelques jours après, les trois membres mâles de cette triste famille auraient pu être observés (par un lecteur de F. du Boisgobey) prenant le train de Londres, à la gare de Bournemouth. Le temps, suivant l'affirmation du baromètre, était «variable», et Joseph portait le costume adapté à cette température dans l'ordonnance de sir Faraday Bond; car cet éminent praticien, comme l'on sait, n'est pas moins strict en matière de vêtement que de régime.

J'ose dire qu'il y a peu de personnes d'une santé délicate qui n'aient au moins essayé de vivre conformément aux prescriptions de sir Faraday Bond. «Evitez les vins rouges, madame,--toutes mes lectrices se sont certainement entendu dire cela,--évitez les vins rouges, le gigot d'agneau, les marmelades d'oranges et le pain non grillé! Mettez-vous au lit tous les soirs, à dix heures trois quarts, et (s'il vous plaît) habillez-vous de flanelle hygiénique du haut en bas! A l'extérieur, la fourrure de martre me paraît indiquée! N'oubliez pas non plus de vous procurer une paire de bottines de la maison Dall et Crumbie!» Et puis, très probablement, après que vous aviez déjà payé votre visite, sir Faraday vous aura rappelée, sur le seuil de son cabinet, pour ajouter, d'un ton particulièrement catégorique: «Encore une précaution indispensable: si vous voulez rester en vie, évitez l'esturgeon bouilli!»

L'infortuné Joseph était soumis avec une rigueur effroyable au régime de sir Faraday Bond. Il avait à ses pieds les bottines de santé; son pantalon et son veston étaient de véritable drap à ventilation; sa chemise était de flanelle hygiénique (d'une qualité quelque peu au rabais, pour dire vrai), et il se trouvait drapé jusqu'aux genoux dans l'inévitable pelisse en fourrure de martre. Les employés même de la gare de Bournemouth pouvaient reconnaître, dans ce vieux monsieur, une créature de sir Faraday, qui, du reste, envoyait tous ses patients vers cette villégiature. Il n'y avait, dans la personne de l'oncle Joseph, qu'un seul indice d'un goût individuel: à savoir, une casquette de touriste, avec une visière pointue. Toutes les instances de Maurice avaient échoué devant l'obstination du vieillard à porter ce couvre-chef, qui lui rappelait l'émotion éprouvée par lui, naguère, lorsqu'il avait fui devant un chacal à moitié mort, dans les plaines d'Ephèse.

Les trois Finsbury montèrent dans leur compartiment, où ils se mirent aussitôt à se quereller: circonstance insignifiante en soi, mais qui se trouva être, tout ensemble, extrêmement malheureuse pour Maurice et--j'ose le croire--heureuse pour mon lecteur. Car si Maurice, au lieu de s'absorber dans sa querelle, s'était penché un moment à la portière de son wagon, l'histoire qu'on va lire n'aurait pas pu être écrite. Maurice, en effet, n'aurait pas manqué d'observer l'arrivée sur le quai et l'entrée dans un compartiment voisin d'un second voyageur vêtu de l'uniforme de sir Faraday Bond. Mais le pauvre garçon avait autre chose en tête, une chose qu'il considérait (et Dieu sait combien il se trompait!) comme bien plus importante que de baguenauder sur le quai avant le départ du train.

--Jamais on n'a vu rien de pareil!--s'écria-t-il, sitôt assis, reprenant une discussion qui n'avait pour ainsi dire pas cessé depuis le matin.--Ce billet n'est pas à vous! Il est à moi!

--Il est à mon nom! répliqua le vieillard avec une obstination mêlée d'amertume. J'ai le droit de faire ce qui me plaît avec mon argent!

Le «billet» était un chèque de huit cents livres sterling, que Maurice, pendant le déjeuner, avait remis à son oncle pour qu'il le signât, et que le vieillard avait, simplement, empoché.

--Tu l'entends, Jean! fit Maurice. _Son_ argent! Mais il n'y a pas jusqu'aux vêtements qu'il a sur le dos qui ne m'appartiennent!

--Laisse-le tranquille! grommela Jean. Vous commencez à m'exaspérer, tous les deux!

--Ce n'est point là une manière convenable de parler à votre oncle, Monsieur! cria Joseph. Je suis résolu à ne plus tolérer ce manque d'égards! Vous êtes une paire de jeunes drôles extrêmement grossiers, impudents, et ignorants; et j'ai décidé de mettre un terme à cet état de choses!

--Peste! fit l'aimable Jean.

Mais Maurice ne prit pas l'affaire avec autant de philosophie. L'acte imprévu d'insubordination de son oncle l'avait tout bouleversé; et les dernières paroles du vieillard ne lui annonçaient rien de bon. Il lançait à l'oncle Joseph des coups d'oeil inquiets.

--Bon! bon! finit-il par dire. Nous verrons à régler tout cela quand nous serons à Londres!

Joseph, en réponse, ne l'honora pas même d'un regard. De ses mains tremblantes, il ouvrit un numéro du _Mécanicien anglais_, et, avec ostentation, se plongea dans l'étude de ce périodique.

--Je me demande ce qui a pu le rendre tout à coup si rebelle? songeait son neveu. Voilà, en tout cas, un incident qui ne me plaît guère!

Et il se grattait le nez, signe habituel d'une lutte intérieure. Cependant, le train poursuivait sa route à travers le monde, emportant avec lui sa charge ordinaire d'humanité, parmi laquelle le vieux Joseph, qui faisait semblant d'être plongé dans son journal, et Jean, qui sommeillait sur les anecdotes soi-disant comiques du _Lisez-moi!_ et Maurice, qui roulait dans sa tête tout un monde de ressentiments, de soupçons, et d'alarmes. C'est ainsi que le train dépassa la plage de Christ-Church, Herne avec ses bois de sapins, Ringswood, d'autres stations encore. Avec un petit retard, mais qui n'avait lui-même rien que de normal, il arriva à une station au milieu de la Forêt-Neuve,--une station que je vais déguiser sous le pseudonyme de Browndean, pour le cas où la Compagnie du South-Western s'aviserait de prendre ombrage de mes révélations.

De nombreux voyageurs mirent le nez à la fenêtre de leur compartiment. De leur nombre fut précisément le vieux monsieur dont Maurice avait négligé d'observer l'entrée dans le train. Et l'on me permettra de profiter de l'occasion pour dire, ici, quelques mots de ce personnage: car, d'abord, cela me dispensera de revenir sur son compte, et puis je crois bien que, durant tout le cours de mon histoire, je ne rencontrerai plus un autre personnage aussi respectable. Son nom n'importe pas à connaître, mais bien sa manière de vivre. Ce vieux gentleman avait passé sa vie à errer à travers l'Europe; et, comme, enfin, trente ans de lecture du _Galignani's Messenger_ lui avaient fatigué la vue, il était tout à coup rentré en Angleterre pour consulter un oculiste. De l'oculiste chez le dentiste, et de celui-ci chez le médecin, c'est la gradation inévitable. Actuellement, notre vieux gentleman était entre les mains de sir Faraday Bond; vêtu de drap à ventilation, et expédié en villégiature à Bournemouth; et il retournait à Londres, sa villégiature achevée, pour rendre compte de sa conduite à l'éminent praticien. C'était un de ces vieux Anglais banals et monotones que nous avons tous vus, cent fois, entrer à la table d'hôte où nous mangions, à Cologne, à Salzbourg, à Venise. Tous les directeurs d'hôtels de l'Europe connaissent par leurs noms la série complète de ces voyageurs, et cependant si, demain, la série complète venait à disparaître d'un seul coup, personne ne s'aviserait de remarquer son absence. Ce voyageur-là, en particulier, était d'une inutilité presque désolante. Il avait réglé sa note, à Bournemouth, avant de partir; tous ses biens meubles se trouvaient déposés, sous les espèces de deux malles, dans le fourgon aux bagages. Au cas de sa brusque disparition, les malles, après le délai réglementaire, seraient vendues à un juif comme bagages non réclamés; le valet de chambre de sir Faraday Bond se verrait privé, à la fin de l'année, de quelques shillings de pourboire; les divers directeurs d'hôtels de l'Europe, à la même date, constateraient une légère diminution dans leurs bénéfices: et ce serait tout, littéralement tout. Et peut-être le vieux gentleman pensait-il à quelque chose comme ce que je viens de dire, car il avait la mine assez mélancolique, lorsqu'il rentra son crâne chauve dans l'intérieur du wagon, et que le train se remit à fumer sous le pont, et au delà, avec une vitesse accélérée, passant tour à tour à travers les fourrés et les clairières de la Forêt-Neuve.

Mais voici que, à quelques centaines de mètres de Browndean, il y eut un arrêt brusque. Maurice Finsbury eut conscience d'un soudain bruit de voix, et se précipita vers la fenêtre. Des femmes hurlaient, des hommes sautaient sur le rebord de la voie; les employés du train leur criaient de rester assis à leurs places. Et puis le train commença lentement à reculer vers Browndean; et puis, la minute suivante, tous ces bruits divers se perdirent dans le sifflement apocalyptique et le choc tonnant de l'express qui accourait en sens opposé.

Le bruit final de la collision, Maurice ne l'entendit pas. Peut-être s'était-il évanoui? Il eut seulement un vague souvenir d'avoir vu, comme dans un rêve, son wagon se renverser et tomber en pièces, comme une tour de cartes. Et le fait est que, lorsqu'il revint à lui, il gisait sur le sol, avec un vilain ciel gris au-dessus de sa tête, qui lui faisait affreusement mal. Il porta la main à son front, et ne fut pas surpris de constater qu'elle était rouge de sang. L'air était rempli d'un bourdonnement intolérable, dont Maurice pensa qu'il cesserait de l'entendre quand la conscience aurait achevé de lui revenir. C'était comme le bruit d'une forge en travail.

Et bientôt, sous l'aiguillon instinctif de la curiosité, il se redressa, s'assit et regarda autour de lui. La voie, en cet endroit, montait avec un brusque détour. Et, de toutes parts, l'environnant, Maurice aperçut les restes du train de Bournemouth. Les débris de l'express descendant étaient, en majeure partie, cachés derrière les arbres; mais, tout juste au tournant, sous des nuages d'une vapeur noire, Maurice vit ce qui restait des deux machines, l'une sur l'autre. Le long de la voie, des gens couraient, çà et là, et criaient en courant; d'autres gisaient, immobiles, comme des vagabonds endormis.

Brusquement Maurice eut une idée: «Il y a eu un accident!» songea-t-il, et la conscience de sa perspicacité lui rendit un peu de courage. Presque au même instant, ses yeux tombèrent sur Jean, étendu près de lui, et d'une pâleur effrayante. «Mon pauvre vieux! mon pauvre _copain_!» se dit-il, retrouvant je ne sais où un vieux terme d'école. Après quoi, avec une tendresse enfantine, il prit dans sa main la main de son frère. Et bientôt, au contact de cette main, Jean rouvrit les yeux, se rassit en sursaut, et remua les lèvres, sans parvenir à en faire sortir aucun son. «Bis! bis!» proféra-t-il enfin, d'une voix de fantôme.

Le bruit de forge et la fumée persistaient intolérablement. «Fuyons cet enfer!» s'écria Maurice. Et les deux jeunes gens s'aidèrent l'un l'autre à se remettre sur pied, se secouèrent, et considérèrent la scène funèbre, autour d'eux.

Au même instant, un groupe de personnes s'approcha d'eux.

--Etes-vous blessés? leur cria un petit homme dont le visage blême était tout baigné de sueur, et, qui, à la façon dont il dirigeait le groupe, devait évidemment être un médecin.

Maurice montra son front; le petit homme, après avoir haussé les épaules, lui tendit un flacon d'eau-de-vie.

--Tenez, dit-il, buvez une gorgée de ceci, et passez ensuite le flacon à votre ami, qui paraît en avoir encore plus besoin que vous! Et puis, après cela, venez avec nous! Il faut que tout le monde nous aide! Il y a fort à faire! Vous pourrez toujours vous rendre utiles, ne serait-ce qu'en allant chercher des brancards!

A peine le médecin et sa suite s'étaient-ils éloignés que Maurice, sous l'influence vivifiante du cordial, acheva de reprendre conscience de lui-même.

--Seigneur! s'écria-t-il. Et l'oncle Joseph?

--Au fait, dit Jean, où peut-il bien s'être fourré? Il ne doit pas être loin! J'espère que le pauvre vieux n'est pas trop endommagé!

--Viens m'aider à le chercher! dit Maurice, d'un ton tout particulier de farouche résolution.

Puis, soudain, il éclata:

--Et s'il était mort? gémit-il, en montrant le poing au ciel.

Çà et là, les deux frères couraient, examinant les visages des blessés, retournant les morts. Ils avaient passé en revue, de cette façon, une bonne vingtaine de personnes; et toujours aucune trace de l'oncle Joseph. Mais, bientôt, leur enquête les rapprocha du centre de la collision, où les deux machines continuaient à vomir de la fumée avec un vacarme assourdissant. C'était une partie de la voie où le médecin et sa suite n'étaient pas encore parvenus. Le sol, surtout à la marge du bois, était plein d'aspérités: ici un fossé, là une butte surmontée d'un buisson de genêts. Bien des corps pouvaient être cachés dans cet endroit; et les deux jeunes neveux l'explorèrent comme des chiens _pointers_ après une chasse. Et tout à coup Maurice, qui marchait en tête, s'arrêta et étendit son index d'un geste tragique. Jean suivit la direction du doigt de son frère.

Au fond d'un trou de sable gisait quelque chose qui, naguère, avait été une créature humaine. Le visage était affreusement mutilé, au point d'être tout à fait méconnaissable; mais les deux jeunes gens n'avaient pas besoin de reconnaître le visage. Le crâne chauve parsemé de rares cheveux blancs, la pelisse de martre, le drap à ventilation, la flanelle hygiénique,--tout, jusqu'aux bottines de santé de MM. Dall et Crumbie,--tout attestait que ce corps était celui de l'oncle Joseph. Seule, la casquette à visière pointue devait s'être égarée dans le cataclysme, car le mort était tête nue.

--La pauvre vieille bête! fit Jean, avec une pointe de véritable émotion. Je donnerais bien dix livres pour que nous ne l'eussions pas embarqué dans ce train!

Mais c'était une émotion d'une tout autre nature qui se lisait sur le visage de Maurice, pendant qu'il restait penché sur le cadavre. Il songeait à cette nouvelle et suprême injustice de la destinée. Il avait été volé de 7.800 livres pendant qu'il était un orphelin en tutelle; il avait été engagé par force dans une affaire de cuirs qui ne marchait pas; il avait été encombré de Miss Julia; son cousin avait projeté de le dépouiller du bénéfice de la tontine; il avait supporté tout cela,--il pouvait presque dire avec dignité,--et voilà maintenant qu'on lui avait tué son oncle!

--Vite! dit-il à son frère, d'une voix haletante, prends-le par les pieds; il faut que nous le cachions dans le bois! Je ne veux pas que d'autres puissent le trouver!

--Quelle farce! s'écria Jean. A quoi bon?

--Fais ce que je dis! répliqua Maurice en saisissant le cadavre par les épaules. Veux-tu donc que je l'emporte à moi seul?

Ils se trouvaient à la lisière du bois; en dix ou douze pas, ils furent à couvert, et, un peu plus loin, dans une clairière sablonneuse, ils déposèrent leur fardeau; après quoi, s'étant redressés, ils le considérèrent mélancoliquement.

--Qu'est-ce que tu comptes en faire? murmura Jean.

--L'enterrer, naturellement! répondit Maurice.

Il ouvrit son couteau de poche, et commença à creuser le sable.

--Jamais tu n'arriveras à rien avec ton couteau! objecta son frère.

--Si tu ne veux pas m'aider, toi, misérable couard, hurla Maurice, va-t-en à tous les diables!

--C'est la folie la plus ridicule! fit Jean; mais il ne sera pas dit qu'on ait pu m'accuser d'être un couard!

Et il se mit en posture d'aider son frère.

Le sol était sablonneux et léger, mais tout embarrassé de racines des sapins environnants. Les deux jeunes gens s'ensanglantèrent cruellement les mains. Une heure d'un travail héroïque, surtout de la part de Maurice, et à peine si le fossé avait huit à neuf pouces de profondeur. Dans ce fossé, le corps fut plongé, tant bien que mal; le sable fut entassé par-dessus, et puis d'autre sable, qu'on dut prendre ailleurs, non moins péniblement. Hélas! à l'une des extrémités du lugubre tertre, deux pieds continuaient à se projeter hors du sable, chaussés de voyantes _bottines de santé_.

Mais tant pis! Les nerfs des fossoyeurs étaient à bout. Maurice lui-même n'en pouvait plus. Et, pareils à deux loups, les deux frères s'enfuirent au plus profond du fourré voisin.

--Nous avons fait de notre mieux! dit Maurice.

--Et maintenant, répondit Jean, peut-être auras-tu l'obligeance de me dire ce que tout cela signifie!

--Ma parole, s'écria Maurice, si tu ne le comprends pas de toi-même, je désespère de te le faire comprendre!

--Oh! j'entends bien que c'est quelque chose qui se rapporte à la tontine! répliqua Jean. Mais je te dis que c'est pure folie! La tontine est perdue, voilà tout!

--Je te répète que l'oncle Masterman est mort! cria Maurice. Je le sais; il y a en moi une voix qui me le dit!

--Oui, et l'oncle Joseph est mort aussi! dit Jean.

--Il n'est pas mort si je ne le veux pas! répondit Maurice.

--Eh bien! fit Jean, admettons que l'oncle Masterman soit mort! En ce cas, nous n'avons qu'à dire la vérité, et à sommer Michel de faire de même!