Part 16
Je n'essaierai pas de décrire l'état d'esprit où se trouvait Maurice en sortant de la Gare de Waterloo. Le jeune marchand de cuirs était, par nature, modeste; jamais il ne s'était fait une idée exagérée de sa valeur intellectuelle; il se rendait pleinement compte de son incapacité à écrire un livre, à jouer du violon, à divertir une société de choix par des tours de passe-passe, en un mot, à exécuter aucun de ces actes remarquables que l'on a coutume de considérer comme le privilège du génie. Il savait, il admettait, que son rôle en ce monde, fût tout prosaïque: mais il croyait,--ou du moins il avait cru jusqu'à ces derniers jours,--que ses aptitudes étaient à la hauteur des exigences de sa vie. Or, voici que, décidément, il avait à s'avouer vaincu! La vie avait décidément le dessus! Aussi, lorsqu'il quitta la Gare de Waterloo, le pauvre garçon ne voyait-il devant lui qu'un unique objet: rentrer chez lui! De même que le chien malade se terre sur le sofa, Maurice n'aspirait plus qu'à refermer sur lui la porte de la maison de John Street; la solitude et le calme, ah! de toute son âme il y aspirait.
Les ombres du soir commençaient à tomber quand il arriva enfin en vue de ce lieu de refuge. Et la première chose qui s'offrit à ses yeux, en approchant, fut la longue figure d'un homme debout sur le perron de sa maison, et occupé tantôt à tirer le cordon de la sonnette, tantôt à lancer dans la porte de vigoureux coups de pieds. Cet homme, avec son vêtement déchiré et tout couvert de boue, avait l'air d'un hideux chiffonnier. Mais Maurice le reconnut aussitôt: c'était son frère Jean.
Le premier mouvement du frère aîné fut, naturellement, pour se retourner et prendre la fuite. Mais le désespoir l'avait anéanti au point de le rendre indifférent désormais aux pires catastrophes. «Bah! se dit-il, qu'importe!» Et, tirant de sa poche son trousseau de clefs, il gravit silencieusement les marches du perron.
Jean se retourna. Son visage de fantôme portait un extraordinaire mélange de fatigue, de honte, et de fureur. Et, lorsqu'il reconnut le chef de sa famille, une lueur sinistre s'alluma dans ses yeux.
--Ouvre cette porte! dit-il, en s'écartant.
--C'est ce que je fais! répondit Maurice, pendant que, intérieurement, il se disait: «Tout est fini! Il respire le meurtre!»
Les deux frères se trouvaient à présent dans le vestibule de la maison, dont la porte venait de se refermer derrière eux. Tout à coup, Jean saisit Maurice par les épaules et le secoua comme un chien terrier secoue un rat.
--Sale bête! cria-t-il, je serais en droit de te casser la gueule!
Et il se remit à le secouer, et avec tant de force que les dents de Maurice claquèrent, et que sa tête se cogna au mur.
--Pas de violence, Jeannot! dit enfin Maurice. Cela ne saurait faire de bien ni à moi ni à toi.
--Ferme ta boîte! répondit Jean. C'est à ton tour d'écouter!
Puis il pénétra dans la salle à manger, s'affaissa dans un fauteuil, et, ôtant un de ses souliers sans semelle, prit avec ses deux mains son pied, comme pour le réchauffer.
--Je suis boiteux pour la vie! dit-il. Qu'est-ce qu'il y a pour dîner?
--Rien, Jeannot! dit Maurice.
--Rien? Qu'entends-tu par là? demanda le Grand Vance. N'essaie pas de me monter le coup, hein!
--Je veux dire qu'il n'y a rien! répondit simplement son frère. Je n'ai rien à manger, ni rien pour acheter de quoi manger! Moi-même, aujourd'hui, je n'ai pu prendre qu'un sandwich et une tasse de thé.
--Rien qu'une sandwich? ricana Vance. Et je suppose que tu as le cynisme de t'en plaindre, encore? Mais, tu sais, mon petit, fais attention à toi! J'ai supporté maintenant tout ce que je pouvais supporter. C'est fini! Et je vais te dire ce qui en est! Eh bien! j'ai l'intention de dîner, et tout de suite, et de bien dîner! Prends ta collection de bagues à cachets, et va la vendre!
--Impossible aujourd'hui! répondit Maurice. C'est dimanche!
--Je te dis que je veux avoir à dîner, entends-tu? hurla le frère cadet.
--Mais pourtant, Jeannot, si ce n'est pas possible! plaida l'aîné.
--Satané idiot! cria Vance. Ne sommes-nous pas les maîtres de la maison? Ne nous connaît-on pas, à l'hôtel où le cousin Parker nous invitait à dîner quand il venait à Londres? Allons, détale au galop! Et si tu n'es pas rentré dans une demi-heure, et si tu ne m'apportes pas un dîner de premier choix, je démolis tous les meubles, et puis je vais droit à la police et je raconte toute l'histoire! Comprends-tu ce que je te dis, Maurice Finsbury? Parce que, si tu le comprends, tu ferais mieux de filer!
L'idée souriait même au malheureux Maurice, qui tremblait de faim. Aussi se hâta-t-il d'aller commander le dîner et de revenir chez lui, où il trouva Jean toujours occupé à bercer son pied, comme un poupon malade.
--Et qu'est-ce que tu veux boire, Jeannot? demanda Maurice, de sa voix la plus caressante.
--Du champagne, parbleu! de ce vieux champagne dont Michel me parle toujours quand je le rencontre! Allons, vite à la cave, et prends garde à ne pas trop secouer la bouteille! Mais d'abord, écoute un peu! Tu vas me préparer du feu, et m'allumer le gaz, et me fermer les volets! Voici la nuit venue et j'ai froid! Et puis tu mettras la nappe et le couvert! Et puis... dis donc! va donc me chercher des vêtements de rechange!
La salle à manger avait pris une apparence relativement habituelle lorsqu'arriva le dîner. Et ce dîner lui-même fut excellent: une forte soupe, des filets de sole, deux côtelettes de mouton avec une sauce aux tomates, un rôti de boeuf garni de pommes de terre, un pudding, un morceau de chester; en un mot, un repas foncièrement anglais, mais, comme l'avait souhaité le Grand Vance, «de premier choix».
--Ah! que Dieu soit loué! s'écria le jeune voyageur en s'installant à table. (Et sa joie devait être, en vérité, bien vive, pour le ramener ainsi par surprise à la pieuse cérémonie du _benedicite_, dont il avait depuis longtemps perdu l'habitude!) Mais non! poursuivit-il, je vais aller manger dans ce fauteuil là-bas, près du feu: car voilà deux jours que je gèle, et j'ai besoin de me réchauffer à fond! Je vais aller me mettre là-bas, et toi, Maurice Finsbury, tu vas rester debout, entre la table et moi, et me servir!
--Mais, Jeannot, c'est que j'ai faim, moi aussi! dit Maurice.
--Tu pourras manger ce que je laisserai! répliqua le Grand Vance. Ha! mon petit, ceci n'est que le début de notre règlement de comptes! Tu as perdu la belle: tu vas avoir à casquer! Gardez-vous de réveiller le lion britannique!
Il y avait quelque chose de si indescriptiblement menaçant dans les yeux et dans la voix du Grand Vance, pendant qu'il proférait ces locutions proverbiales, que l'âme de Maurice en fut épouvantée.
--Allons! reprit l'orateur, donne-moi un verre de champagne, avant mon filet de sole! Et moi qui me figurais que je n'aimais pas ça, le filet de sole!... Dis donc--ajouta-t-il avec une nouvelle explosion de rage--sais-tu comment je suis venu jusqu'ici?
--Non, Jeannot, comment le saurais-je? répondit l'obséquieux Maurice.
--Eh bien! je suis venu sur mes pattes! cria Jean. Oui, mon ami, j'ai fait sur mes dix doigts tout le chemin, depuis Browndean, et j'ai mendié tout le long de la route! Je voudrais un peu te voir mendier, Maurice Finsbury! Ce n'est pas aussi facile que tu pourrais le supposer! Je me suis fait passer pour un pêcheur de Blyth, victime d'un naufrage. Je ne sais pas où cela se trouve, Blyth; et toi, le sais-tu? Mais j'ai pensé que cela avait un air naturel, à le dire ainsi sur la grand'route. J'ai demandé l'aumône à une vilaine petite bête de gamin qui revenait de l'école, et il m'a donné deux sous, et il m'a dit de lui enrouler une ficelle autour de sa toupie. Et je l'ai fait, et fort bien fait, mais il a déclaré que ce n'était pas ça! Et il a couru derrière moi en me réclamant ses deux sous! Après cela, j'ai demandé l'aumône à un officier de marine. Celui-là ne m'a pas confié sa toupie, il m'a simplement donné une petite brochure sur l'alcoolisme, et, là-dessus, il m'a tourné le dos! C'est tout ce que j'ai eu de lui. J'ai demandé l'aumône à une vieille dame qui vendait du pain d'épices; elle m'a donné un gâteau d'un sou. Mais le plus beau a été un monsieur qui, comme je me plaignais de manquer de pain, m'a répondu qu'il y avait, pour tout Anglais, un excellent moyen de se procurer du pain, et ce moyen, c'était de casser un carreau à la première maison venue, de façon à se faire mettre en prison... Et maintenant, apporte le rôti!
--Mais... mais, hasarda Maurice, pourquoi n'es-tu pas resté à Browndean?
--A Browndean? s'écria Jean. Et de quoi y aurais-je vécu? Du _Lisez-moi!_ et d'un dégoûtant canard de l'Armée du Salut? Non, non, il fallait à tout prix que je filasse de Browndean! J'avais pris pension, à crédit, dans une auberge, où je m'étais fais passer pour le Grand Vance, de l'Alhambra. Tu aurais fait la même chose, à ma place! Mais voilà qu'on s'est mis à parler des _music-halls_, et de tout l'argent que j'y avais gagné avec mes chansons! Et puis, voilà qu'un client de l'auberge m'a demandé de chanter _Autour de tes formes splendides._ Et puis, quand je me suis décidé à le chanter, voilà que tout le monde a été d'accord pour affirmer que je n'étais pas le Grand Vance! J'ai eu beau leur tenir tête, ils se sont entêtés à ne pas me croire! C'est comme ça que se sont achevées mes relations avec l'auberge du pays! poursuivit tristement le jeune homme. Mais, surtout, il y a eu le charpentier...
--Notre propriétaire? demanda Maurice.
--Lui-même! dit Jean. Il s'est amené ce matin, le nez en l'air, et le voilà qui veut savoir où a passé le baril à eau, et ce que sont devenues les couvertures du lit! Je lui ai dit d'aller au diable. Que pouvais-je lui dire d'autre? Mais alors le voilà qui me dit que nous avons mis en gage des objets qui n'étaient pas à nous, et qu'il allait nous faire notre affaire! Ma foi, je m'en suis payé une bien bonne! Je me suis rappelé qu'il était sourd comme un pot, et je me suis mis à lui débiter un tas d'injures, mais très poliment, et si bas qu'il n'était pas fichu d'entendre un seul mot. «Je ne vous entends pas! qu'il me dit.--Hé! je le sais bien, que tu ne m'entends pas, et heureusement pour toi, vieille bête, vieux porc, vieux cornard! que je lui réponds avec mon plus gracieux sourire.--Je suis un peu dur d'oreilles! qu'il me beugle.--Je n'en mènerais pas large, si tu ne l'étais pas, idiot, excrément! que je murmure, comme si je lui fournissais des explications.--Mon ami, qu'il me dit enfin, je suis sourd, c'est vrai, mais je parie bien que le commissaire de police pourra vous entendre!» Et, là-dessus, il s'en va, tout furieux. Il s'en va d'un côté; moi, je file de l'autre. Je lui ai laissé, pour se dédommager, la lampe à esprit de vin, le _Lisez-loi!_ le journal de l'Armée du Salut, et cet autre périodique que tu m'as envoyé! Et, à ce propos, il faut que tu aies été ivre-mort pour m'envoyer une affaire comme celle-là! On n'y parlait que de poésie, du globe céleste! Et des tartines, dix colonnes à la fois! Dis donc, c'est le moniteur des asiles d'aliénés que tu m'as envoyé là! L'_Attanium_, je me rappelle le titre! Dieu puissant, quel canard!
--Tu veux dire: l'_Athenæum_! rectifia Maurice.
--Hé! peu m'importe comment tu l'appelles! dit Jean. Mais je te trouve vraiment épatant, de m'avoir envoyé ça! Ça ne fait rien, mon vieux, je commence à me remettre! Apporte-moi maintenant le fromage, et encore un verre de champagne! Ah! Michel a bien raison de vanter ce champagne! Au fait, tu peux te servir! Il reste un peu de poisson, une côtelette tout entière, et ce morceau de fromage. Oui, Michel, voilà un homme qui me plaît! Il est bien capable de lire ton _Attanæum_, lui aussi: mais au moins, il sait ne pas en avoir l'air! Au moins il est gai, bon enfant, il n'a pas cette mine d'enterrement qui m'a toujours dégoûté chez toi! Mais, dis donc, je ne te pose même pas la question, parce que j'ai deviné tout de suite ce qui en était. Ta combinaison? Ratée à fond, hein?
--Par la faute de Michel! dit Maurice en se rembrunissant.
--Michel? Qu'a-t-il à voir là-dedans?
--C'est lui qui a perdu le corps, voilà ce qu'il a eu à y voir! répondit Maurice. Il a perdu le corps du vieux Joseph, et impossible maintenant de déclarer le décès!
--Comment? demanda Jean. Mais je croyais que tu ne voulais pas déclarer le décès?
--Oh! nous n'en sommes plus là! dit son frère. Il ne s'agit plus de sauver la tontine, mais de sauver la maison de cuirs! Il s'agit de sauver les vêtements que nous avons sur le dos, Jeannot!
--Ralentis un peu la musique! dit Jean, et étale ton histoire depuis le commencement!
Et Maurice fit comme l'ordonnait son frère.
--Eh bien! qu'est-ce que je t'avais dit?--s'écria le Grand Vance, quand il eut entendu le triste récit.--Mais, tu sais, je vais te dire quelque chose! Moi, en tout cas, je n'entends pas être dépouillé de la part qui me revient!
--Ah! par exemple, j'aimerais bien à connaître ce que tu comptes faire! dit Maurice.
--Je vais vous le dire, monsieur! répliqua Jean, du ton le plus décidé. Je vais, tout simplement, remettre mon affaire aux mains du premier avoué de Londres, et, après cela, que tu boives un bouillon ou non, je m'en ficherai comme des choses de la lune!
--Mais pourtant, Jean, nous sommes à bord du même bateau! murmura Maurice.
--A bord du même bateau? Ah bien! je te parie que non! Est-ce que j'ai commis un faux en écritures, moi? Est-ce que j'ai cherché à dissimuler la mort de l'oncle Joseph, moi? Est-ce que j'ai fait insérer des annonces,--des annonces absolument stupides et grotesques, d'ailleurs,--dans tous les journaux, moi? Est-ce que j'ai détruit des statues qui ne m'appartenaient pas, moi? En vérité, j'aime votre aplomb, Maurice Finsbury! Non, non, non! Trop longtemps, je t'ai confié la direction de mes affaires; maintenant je vais les confier à Michel. Michel, au reste, est un garçon qui m'a toujours plu. Et j'ai hâte de voir enfin un peu clair dans ma situation!
En cet instant, les deux frères furent interrompus par un coup de sonnette, et Maurice, qui avait timidement entr'ouvert la porte, reçut, des mains d'un commissionnaire, une lettre dont l'adresse était de la main de Michel. La lettre était rédigée comme suit:
_Avis_.--MAURICE FINSBURY, pour le cas où le présent avis lui tomberait sous les yeux, est informé qu'il apprendra _quelque chose d'avantageux pour lui_, demain matin lundi, à dix heures, dans mes bureaux, 42, Chancery Lane.--MICHEL FINSBURY.
Docilement, Maurice, dès qu'il eut parcouru cette lettre, la transmit à son frère.
--Ah! voilà une façon qui me plaît pour écrire un billet! s'écria Jean. Personne autre que Michel n'aurait jamais pu écrire ça!
Et Maurice, dans sa dépression, n'osa pas même protester de ses droits d'auteur.
XVI
OÙ LES CUIRS SE TROUVENT HEUREUSEMENT REMIS À FLOT
Le lendemain matin, à dix heures, les deux frères Finsbury furent introduits dans la grande et belle pièce qui servait de cabinet d'audience à leur cousin Michel. Jean se sentait un peu remis de son épuisement, mais avec un de ses pieds encore en pantoufle. Maurice, matériellement, paraissait moins endommagé; mais il était plus vieux de dix ans que le Maurice qui avait quitté Bournemouth huit jours auparavant. L'anxiété avait labouré son visage de rides profondes, et sa chevelure noire grisonnait abondamment aux alentours des tempes.
Trois personnes attendaient les frères Finsbury, assises devant une table. Au milieu était Michel lui-même: il avait à sa droite Gédéon Forsyth, à sa gauche un vieux monsieur en lunettes, avec une vénérable chevelure d'argent.
--Ma parole, c'est l'oncle Joe! s'écria Jean.
Maurice se frotta les yeux, plus ébahi qu'il ne l'avait encore été de tous les cauchemars des jours précédents. Puis, tout à coup, il s'avança vers son oncle, tout tremblant de fureur.
--Je vais vous dire ce que vous avez fait, vieux coquin! cria-t-il. Vous vous êtes évadé!
--Bonjour, Maurice Finsbury! répondit l'oncle Joseph, mais avec plus d'animosité que n'en laisseraient supposer ces indulgentes paroles. Vous paraissez souffrant, mon ami!
--Inutile de vous agiter, messieurs! observa Michel. Maurice, essayez plutôt de regarder les faits bien en face! Votre oncle, comme vous voyez, n'a pas eu trop à souffrir de la «secousse» de l'accident; et un homme de coeur tel que vous ne peut manquer d'en être ravi!
--Mais alors, si c'est ainsi, balbutia Maurice, qu'est-ce que c'était que le corps? Serait-ce vraiment possible, que cette chose qui m'a causé tant de souci et d'alarme, qui m'a tant usé l'esprit, cette chose que j'ai colportée de mes propres mains, n'ait été que le cadavre d'un étranger quelconque?
--Oh! si l'idée vous afflige trop, vous pouvez ne pas aller jusque-là! répondit Michel. Rien ne vous empêche de supposer que le corps ait appartenu à un homme que vous avez eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois, un compagnon de _club_, peut-être, peut-être même un client!
Maurice s'affala sur une chaise.
--Hé! gémit-il, j'aurais bien découvert l'erreur, si le baril était venu jusque chez moi! Et pourquoi n'y est-il pas venu? Pourquoi est-il allé chez Pitman? Et de quel droit Pitman s'est-il permis de l'ouvrir?
--A ce propos-là, Maurice, dites-nous donc ce que vous avez fait de l'_Hercule_ antique? demanda Michel?
--Ce qu'il en a fait? Il l'a brisé avec un hache-viande! dit Jean. Les morceaux sont encore chez nous, dans la cave!
--Tout cela n'a aucune importance! se hâta de déclarer Maurice. L'essentiel, c'est que j'aie retrouvé mon oncle, mon frauduleux tuteur! Il m'appartient, lui, en tout cas! Et la tontine aussi, elle m'appartient! Je réclame la tontine! J'affirme que l'oncle Masterman est mort!
--Il est temps que je mette un terme à cette folie, dit Michel, et cela une fois pour toutes! Ce que vous affirmez est malheureusement presque vrai: en un certain sens, mon pauvre père est mort, et depuis longtemps déjà! Mais ce n'est pas dans le sens de la tontine et j'espère que, dans ce sens-là, bien des années se passeront avant qu'il ne meure. Notre cher oncle Joseph l'a vu, ce matin même. Il vous dira que mon père est en vie, bien que, hélas! son intelligence se soit à jamais éteinte!
--Il ne m'a pas reconnu!--dit Joseph. Et pour rendre justice à ce vieux raseur, je dois ajouter que sa voix, en disant ces mots, frémissait d'une émotion sincère.
--Eh bien! je vous retrouve là, monsieur Maurice Finsbury! s'écria le Grand Vance. Mille diables, quel idiot vous vous êtes montré!
--Quant à la ridicule et fâcheuse servitude où vous avez réduit l'oncle Joseph, reprit Michel, celle-là aussi a déjà trop duré! J'ai préparé ici un acte par lequel vous rendez à votre oncle toute sa liberté, et le dégagez de toute obligation envers vous! Vous allez d'abord, si vous voulez bien, y apposer votre signature!
--Quoi! cria Maurice, et que je perde mes 7.800 livres, et mon commerce de cuirs, et tout cela sans aucun profit en échange! Merci bien!
--Votre reconnaissance ne me surprend pas, Maurice! commença Michel.
--Oh! je sais que je n'ai rien à attendre de vous en faisant appel à vos sentiments! répondit Maurice. Mais il y a ici un étranger,--que le diable m'enlève, d'ailleurs, si je sais pourquoi!--et c'est à lui que je fais appel. Monsieur, poursuivit-il en s'adressant à Gédéon, voici mon histoire: j'ai été dépouillé de mon héritage pendant que je n'étais encore qu'un enfant, un orphelin! Depuis lors, monsieur, jamais je n'ai eu qu'un rêve, qui était de rentrer dans mes fonds. Mon cousin Michel pourra vous dire de moi tout ce qu'il voudra: j'avouerai moi-même que je n'ai pas toujours été à la hauteur des circonstances. Mais ma situation n'en est pas moins celle que je vous ai exposée, monsieur! J'ai été dépouillé de mon héritage! Un enfant orphelin a été dépouillé de 7.800 livres! et j'ajoute que j'ai le droit pour moi! Toutes les finasseries de M. Michel ne prévaudront point contre l'équité!
--Maurice, interrompit Michel, permettez-moi d'ajouter un petit détail, qui d'ailleurs ne saurait vous déplaire, car il met en relief vos capacités d'écrivain!
--Que voulez-vous dire? demanda Maurice.
--Au fait, répondit Michel, j'épargnerai votre modestie! Qu'il me suffise donc de vous faire savoir le nom d'une personne qui vient d'étudier de fort près un de vos plus récents essais d'écriture comparée! Le nom de cette personne est Moss, mon cher ami!
Il y eut un long silence.
--J'aurais dû deviner que cet homme venait de votre part! murmura Maurice.
--Et maintenant vous allez signer l'acte, n'est-ce pas? dit Michel.
--Mais dites donc, Michel!--s'écria Jean, avec un de ces généreux élans qui lui étaient familiers. Et moi, qu'est-ce que je deviens dans tout cela? Maurice est à l'eau, je le vois bien! Mais moi, pourquoi l'y suivrais-je? Et puis j'ai été volé, moi aussi, n'oubliez pas cela! J'ai été, moi aussi, un orphelin, tout comme lui, et élève de la même école!
--Jean, dit Michel, ne pensez-vous pas que vous feriez mieux de vous fier à moi?
--Ma foi, vous avez raison, mon vieux! répondit le Grand Vance. Vous ne voudrez pas abuser de l'innocence d'un orphelin, j'en jurerais. Et toi, Maurice, tu vas signer tout de suite le document en question, ou bien je me fâcherai, et, tu sais, je te ferai voir quelque chose qui étonnera ta faible cervelle!
Avec un empressement soudain, et bien inespéré, Maurice se déclara prêt à signer la renonciation. Un secrétaire de Michel vint apporter les pièces, les signatures furent dûment apposées, et ainsi Joseph Finsbury, une fois de plus, se trouva un homme libre.
--Et maintenant, mes amis, écoutez ce que je me propose de faire pour vous! reprit alors Michel. Tenez, Maurice et Jean, voici un acte qui vous fait uniques possesseurs de la maison de cuirs! Et voici un chèque, équivalent à tout l'argent déposé en banque au nom de l'oncle Joseph! De telle sorte que vous pourrez vous figurer, mon cher Maurice, que vous venez d'achever vos études à l'Institut Commercial. Et, comme vous m'avez dit vous-même que les cuirs remontaient, j'imagine que vous allez bientôt songer à prendre femme. Voici, en prévision de cet heureux événement, un petit cadeau de noces! Oh! pas encore le mien! je verrai à vous donner autre chose quand vous aurez fixé la date du mariage! Mais acceptez, dès maintenant, ce cadeau... de la part de M. Moss!
Et Maurice, devenu écarlate, bondit sur son chèque.
--Je ne comprends rien à la comédie! observa Jean. Tout cela me paraît trop beau pour être vrai!
--C'est un simple transfert! répondit Michel. Je vous rachète l'oncle Joseph, voilà tout! Si c'est lui qui gagne la tontine, elle sera à moi; si c'est mon père qui la gagne, elle sera à moi également: de telle façon que je n'ai pas trop à me plaindre de la combinaison!
--Maurice, mon pauvre vieux, ceci te la coupe! commenta le Grand Vance.
--Et maintenant, monsieur Forsyth, reprit Michel en s'adressant au personnage muet, vous voyez réunis devant vous tous les criminels que vous étiez si désireux de retrouver! Tous à l'exception de Pitman, cependant! Pitman, voyez-vous! a une mission sociale: il s'est voué à la régénération artistique de la jeune fille. Aussi me suis-je fait un scrupule de le déranger, à une heure où je le sais particulièrement occupé. Mais vous pourrez, si vous voulez, le faire arrêter dans son pensionnat: je connais l'adresse, et vous la dirai volontiers. Et quant au reste de la bande, la voici devant vos yeux, et je crains que le spectacle n'ait rien de séduisant. A vous de décider ce que vous allez faire de nous!