Le mort vivant

Part 15

Chapter 153,810 wordsPublic domain

--Et dans la troisième hypothèse, poursuivit Pitman, si l'auteur de l'annonce est mon beau-frère Tim, eh bien, naturellement, cela signifie la fortune pour nous!

--Oui, mais malheureusement l'auteur de l'annonce n'est pas votre beau-frère Tim! dit l'avoué.

--Vous êtes-vous aperçu, monsieur, d'une expression qui me paraît des plus remarquables, dans cette annonce: _quelque chose d'avantageux pour lui_?--demanda Pitman, avec un sourire malin.

--Innocent agneau que vous êtes! répondit Michel. Cette expression est le lieu commun le plus éculé de notre langue anglaise; elle prouve simplement que l'auteur de l'annonce est un imbécile! Voyons! Voulez-vous que, tout de suite, je vous démolisse votre château de cartes? Eh bien! est-ce que votre beau-frère Tim serait homme à faire cette erreur, dans la façon d'écrire votre nom! Bent au lieu de Dent? Ce n'est pas que, en soi, la correction me déplaise! Je la trouve au contraire admirablement judicieuse[2], et suis bien résolu à l'adopter désormais moi-même, dans mes rapports avec vous! Mais trouvez-vous vraisemblable qu'elle vienne de votre beau-frère?

[2] Bent, en anglais, signifie penché, voûté, déprimé. (_Note du traducteur._)

--Non, en effet, elle ne paraît pas très naturelle de sa part! reconnut Pitman. Mais qui sait si le pauvre homme n'a pas eu l'esprit troublé en Australie?

--A raisonner de cette façon-là, Pitman, dit Michel, on pourrait également supposer que l'auteur de l'annonce est Sa Majesté la reine Victoria, tout enflammée du désir de vous créer baron. Je vous laisse décider vous-même si cela est probable, et cependant, de même que votre hypothèse touchant l'esprit de votre beau-frère, cela n'a rien de contraire aux lois naturelles. Mais nous n'avons à considérer ici que les hypothèses _probables_; de telle sorte que, avec votre permission, nous allons éliminer, d'emblée, Sa Majesté Victoria et votre beau-frère Tim! Vient maintenant votre seconde idée, à savoir que l'annonce se rapporterait à la perte de la statue. Cela, c'est possible; mais, en ce cas, de qui viendrait l'annonce? Pas de l'Italien, puisqu'il sait votre adresse, et pas davantage de la personne qui a reçu la caisse, puisque cette personne ne sait pas votre nom. Le facteur du chemin de fer?--me direz-vous dans un éclair de lucidité. Oui, cet homme peut avoir appris votre nom au bureau de la gare, il peut s'être trompé sur un de vos prénoms, il peut ne pas connaître votre adresse. Admettons donc le facteur du chemin de fer! Mais voici une question: éprouvez-vous réellement un grand désir de vous rencontrer avec ce personnage?

--Et pourquoi ne l'éprouverais-je pas? demanda Pitman.

--Si le susdit facteur souhaite de vous voir, répondit Michel, c'est--aucun doute là-dessus!--c'est parce qu'il a retrouvé son livre, est allé à la maison où il avait déposé la statue, et--notez bien ceci, Pitman!--agit maintenant à l'instigation de l'assassin!

--Je serais désolé qu'il en fût ainsi! dit Pitman. Mais je continue à penser que j'ai le devoir, vis-à-vis de M. Semitopolis...

--Pitman, interrompit Michel, pas de blagues! N'essayez pas d'en conter à votre conseil légal! N'essayez pas de vous faire passer pour feu Régulus! Allons! je parie un dîner que j'ai deviné votre véritable pensée! La vérité, Pitman, c'est que vous croyez toujours que l'annonce vient de votre beau-frère Tim!

--Monsieur Finsbury,--répondit le professeur de dessin, dont l'honnête petit visage s'était coloré de nouveau,--vous n'êtes point père de famille et en peine de gagner votre pain quotidien! Gwendoline, ma fille, grandit; elle a été confirmée cette année. Une enfant de grandes promesses, autant que j'en puis juger! Eh bien! monsieur et ami, vous comprendrez mes sentiments de père quand je vous aurai dit que cette pauvre enfant, faute de leçons, ne sait pas encore danser! Les deux garçons vont à l'école du quartier: ce qui, en somme, n'est point un mal. Loin de moi l'idée de déprécier les institutions de mon pays! Mais j'avais secrètement nourri l'espoir que l'aîné, Harold, pourrait un jour devenir professeur de musique,--qui sait, virtuose peut-être? Et le petit Othon témoigne d'une vocation très prononcée pour l'état religieux. Je ne suis pas, à proprement parler, un homme d'ambition...

--Allons! allons! fit Michel. Avouez-le: vous croyez toujours encore que c'est le beau-frère Tim!

--Je ne le _crois_ pas, répondit Pitman: mais je me dis que cela _peut_ être lui. Et si, par ma négligence, je perdais cette occasion de fortune, comment oserais-je regarder en face mes pauvres enfants?

--Et ainsi, reprit l'avoué, vous avez l'intention de...

--De me rendre à la Gare de Waterloo, tout à l'heure! dit Pitman, sous un déguisement!

--De vous y rendre tout seul? demanda Michel. Et vous ne craignez pas les dangers de l'aventure? En tout cas, ne manquez pas de m'envoyer un mot, ce soir, de la prison!

--Oh! monsieur Finsbury! je m'étais enhardi jusqu'à espérer... que peut-être vous consentiriez à... m'accompagner! balbutia Pitman.

--Que je me déguise encore, et un dimanche! s'écria Michel. Comme vous connaissez peu mes principes de vie!

--Monsieur Finsbury, dit Pitman, je n'ai aucun moyen, je le sais, de vous prouver ma reconnaissance. Mais laissez-moi vous poser une question: si j'étais un riche client, accepteriez-vous de courir le risque?

--Hé! mon ami, vous vous imaginez donc que j'ai pour profession de rôder dans Londres avec mes clients déguisés? demanda Michel. Je vous donne ma parole que, pour tout l'or du monde, je n'aurais pas consenti à m'occuper d'une affaire comme la vôtre! Mais j'avoue que j'éprouve une véritable curiosité de voir comment vous allez vous comporter dans cette entrevue. Cela me tente! Cela me tente, Pitman, plus que l'or, entendez-vous? Je suis sûr que vous serez impayable!

Et il éclata de rire.

--Allons! mon vieux Pitman, dit-il, il n'y a pas moyen de vous rien refuser! Préparez tout l'appareil de la mascarade! A une heure et demie, je serai dans votre atelier.

Vers deux heures et demie, ce même dimanche, le vaste et morne _hall_ vitré de la Gare de Waterloo dormait, silencieux et désert, comme le temple d'une religion morte. Çà et là, sur quelques-uns des innombrables quais, un train attendait patiemment; çà et là résonnait l'écho d'un bruit de pas, et, par instants, s'y mêlait le choc d'un sabot de cheval contre le pavé desséché, dans la cour extérieure où stationnaient les fiacres. Le quai des trains de banlieue sommeillait, comme les autres. Les kiosques à journaux étaient fermés; des rideaux de fer rouillés y cachaient les romans de M. Rider Haggard, dont les couvertures richement illustrées égaient et réconfortent au passage l'âme du voyageur, les jours de semaine. Les rares employés qui étaient de service erraient vaguement, comme des somnambules. Et, chose à peine croyable, vous n'auriez pas même rencontré là, à cette heure, la dame d'âge mûr (en pèlerine d'ulster et avec un petit sac de voyage à la main), qui cependant semble faire partie essentielle de nos quais de gares.

A l'heure susdite, si une personne connaissant John Dickson (de Ballarat) et Ezra Thomas (des Etats-Unis d'Amérique) s'était par hasard trouvée devant la grande entrée de la Gare de Waterloo, elle aurait eu la satisfaction de voir ces deux étrangers débarquer d'un fiacre, et pénétrer dans la salle des billets.

--Mais, au fait, quels noms allons-nous prendre? demanda l'ex-Ezra Thomas, tout en assurant sur son nez les lunettes en verre de vitre qui, ce jour-là, lui avaient été dévolues par une faveur exceptionnelle.

--Hé! mon garçon, pour ce qui est de vous, nous n'avons pas le choix! répondit son compagnon. Vous aurez à vous appeler Bent Pitman ou rien du tout! Quant à moi, j'ai l'idée que, aujourd'hui, je vais m'appeler Appleby[3]. Un joli nom d'autrefois, Appleby: et avec un aimable parfum de vieux cidre de Devonshire. A ce propos, dites donc, si nous commencions par nous humecter un peu le sifflet? Car l'entrevue menace d'être une rude épreuve!

[3] _Apple_, en anglais, signifie pomme. (_N. du traducteur._)

--Si cela ne vous gênait pas trop, j'aimerais mieux attendre qu'elle fût achevée! répondit Pitman. Oui, tout bien réfléchi, j'attendrai que l'entrevue soit achevée! Je ne sais pas si vous avez la même impression que moi, monsieur Finsbury, mais la gare me paraît bien déserte, et toute remplie de bien étranges échos!

--Hé! hé! mon vieux, n'est-ce pas? Vous jureriez que tous ces trains immobiles sont bondés d'agents de police, n'attendant qu'un signal pour se jeter sur nous! Ah! c'est ce qu'on appelle la conscience, le remords, mon pauvre Pitman!

D'un pas qui n'avait rien de martial, les deux amis arrivèrent enfin sur le quai de départ des trains de banlieue. A l'extrémité opposée, ils découvrirent la maigre figure d'un homme, appuyé contre un pilier. L'homme était évidemment plongé dans une profonde réflexion. Il avait les yeux baissés, et ne semblait pas s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui.

--Holà! dit tout bas Michel. Serait-ce là l'auteur de votre annonce? En ce cas, j'aurais à vous fausser compagnie!

Puis, après une seconde d'hésitation:

--Ma foi, reprit-il plus gaiement, tant pis, je vais risquer la farce! Vite, retournez-vous, et passez-moi les lunettes!

--Mais vous m'avez bien dit que vous me les laisseriez, aujourd'hui! protesta Pitman.

--Oui, mais cet homme me connaît! dit Michel.

--Vraiment? Et comment s'appelle-t-il? s'écria Pitman.

--La discrétion m'oblige à me taire là-dessus! répondit l'avoué. Mais il y a une chose que je puis vous dire: si c'est lui qui est l'auteur de votre annonce (et ce doit être lui, car il a la mine égarée des débutants du crime), si c'est lui qui est l'auteur de l'annonce, vous pouvez marcher sans crainte, mon vieux, car je tiens le gaillard dans le creux de ma main!

L'échange ayant été dûment effectué, et Pitman se trouvant un peu réconforté par cette bonne nouvelle, les deux hommes s'avancèrent droit sur Maurice.

--Est-ce vous qui désirez voir monsieur William Bent Pitman? demanda le professeur de dessin. Je suis Pitman!

Maurice leva la tête. Il aperçut devant lui un personnage d'une insignifiance presque indescriptible, en guêtres blanches, et avec un col de chemise rabattu trop bas, comme ceux qu'avaient portés les rapins trente ans auparavant. A une dizaine de pas derrière lui se tenait un autre individu, plus grand et plus râblé, mais dont le visage ne permettait guère une sérieuse étude physiognomonique, étant caché à peu près complètement par une moustache, des favoris, des lunettes, et un chapeau de feutre mou.

Le pauvre Maurice, depuis trois jours, n'avait point cessé de supputer l'apparence probable de l'homme qu'il imaginait être un des plus dangereux bandits des bas-fonds de Londres. Sa première impression, en apercevant le véritable Pitman, fut un certain désappointement. Mais un second coup d'oeil sur le couple le convainquit que, malgré l'apparence, il ne s'était pas trompé sur le caractère réel du recéleur de cadavres. Le fait est que jamais encore il n'avait vu d'hommes accoutrés d'une telle manière. «Evidemment des individus accoutumés à vivre en marge de la société!» songea-t-il.

Puis, s'adressant à l'homme qui venait de lui parler, il dit:

--Je désire m'entretenir avec vous, seul à seul!

--Oh! répondit Pitman, la présence de M. Appleby ne saurait me gêner. Il sait tout!

--Tout? Savez-vous de quoi je suis venu vous parler? s'écria Maurice. Le baril!...

Pitman devint tout pâle: mais c'était sa vertueuse indignation qui le faisait pâlir.

--Alors, c'est bien vous! s'écria-t-il à son tour. Misérable!

--Puis-je vraiment parler devant _lui_?--demanda Maurice en désignant le complice du _bravo_.--L'épithète que celui-ci venait de lui adresser, venant d'un tel homme, ne l'émouvait guère.

--Monsieur Appleby a été présent à toute l'affaire! dit Pitman. C'est lui-même qui a ouvert le baril. Votre coupable secret lui est, dès maintenant, aussi connu qu'à votre Créateur et à moi!

--Eh bien! alors, commença Maurice, qu'avez-vous fait de l'argent?

--Je ne sais pas de quel argent vous voulez parler! répondit énergiquement Pitman.

--Ah! il ne faut pas me monter ce bateau-là! déclara Maurice. J'ai découvert et suivi votre piste. Vous êtes venu à la gare, ici même, après vous être déguisé en ecclésiastique (sans craindre le sacrilège d'un tel déguisement!), vous vous êtes approprié mon baril, vous l'avez ouvert, vous avez supprimé le corps, et encaissé le chèque! Je vous dis que j'ai été à la banque!--cria-t-il.--Je vous ai suivi pas à pas, et vos dénégations sont un enfantillage stupide!...

--Allons, allons, Maurice, ne vous emballez pas! dit tout à coup M. Appleby.

--Michel! s'écria Maurice. Encore Michel!

--Mais oui, encore Michel! répéta l'avoué. Encore et toujours, mon garçon, ici et partout! Sachez que tous les pas que vous faites sont comptés! Des _détectives_ d'une habileté éprouvée vous suivent comme votre ombre, et viennent me rendre compte de vos mouvements tous les trois quarts d'heure. Oh! je n'ai pas regardé à la dépense. Je fais les choses largement!

Le visage de Maurice était devenu d'un gris sale.

--Bah! dit-il, peu m'importe! Au contraire, je n'en suis que plus à l'aise pour ne rien cacher. Cet homme a encaissé mon chèque; c'est un vol, et je veux qu'il me rende l'argent!

--Ecoutez-moi, Maurice! dit Michel. Croyez-vous que je veuille vous mentir?

--Je n'en sais rien! répondit Maurice. Je veux mon argent!

--Moi seul ai touché au corps! dit Michel.

--Vous? s'écria Maurice, en reculant d'un pas. Mais alors pourquoi n'avez-vous pas déclaré la mort?

--Que diable voulez-vous dire? demanda son cousin.

--Enfin, suis-je fou, gémit Maurice, ou bien est-ce vous qui l'êtes?

--Je crois que ce doit être plutôt Pitman! hasarda Michel.

Et les trois hommes se regardèrent, ébahis.

--Tout cela est affreux! reprit Maurice. Affreux! Je ne comprends pas un seul mot de ce qu'on me dit!

--Ni moi non plus, parole d'honneur! dit Michel.

--Et puis, au nom du ciel, pourquoi des favoris et une moustache? s'écria Maurice en désignant du doigt son cousin, comme si celui-ci avait été un spectre. Est-ce mon cerveau qui déménage? Pourquoi des favoris et une moustache?

--Oh! cela n'est qu'un détail sans importance! se hâta d'affirmer Michel.

Il y eut de nouveau un silence, pendant lequel Maurice fut dans une disposition d'esprit pareille à celle où il se serait trouvé si on l'avait lancé en l'air, sur un trapèze, du sommet de la cathédrale de Saint-Paul.

--Récapitulons un peu! dit enfin Michel. A moins que tout ceci ne soit vraiment qu'un rêve, auquel cas je voudrais bien que Catherine se hâtât de m'apporter mon café au lait! Donc, mon ami Pitman, ici présent, a reçu un baril, qui, à ce que nous voyons maintenant, vous était destiné! Le baril contenait le cadavre d'un homme. Comment ou pourquoi vous l'avez tué...

--Jamais je n'ai porté la main sur lui! protesta Maurice. Oui, voilà ce dont j'ai toujours craint qu'on me soupçonnât! Mais pensez-y un peu, Michel. Vous savez que je ne suis pas de cette espèce-là! Avec tous mes défauts, vous savez que je ne voudrais pas toucher à un cheveu de la tête d'autrui! Et, d'ailleurs, vous savez que sa mort signifiait ma ruine. C'est à Browndean qu'il a été tué, dans ce maudit accident!

Tout à coup, Michel eut un éclat de rire si violent et si prolongé que ses deux compagnons supposèrent, sans l'ombre d'un doute possible, que sa raison venait de l'abandonner. En vain il s'efforçait de reprendre son calme; au moment où il se croyait enfin sur le point d'y réussir, une nouvelle vague de fou rire accourait et le soulevait. Et je dois ajouter que, de toute cette dramatique entrevue, ce fut là l'épisode le plus sinistre: Michel se tordant d'un rire insensé, pendant que Pitman et Maurice, réunis par une même épouvante, échangeaient des regards pleins d'anxiété.

--Maurice--bredouilla enfin l'avoué entre deux bouffées de son rire--je comprends tout, à présent. Et vous aussi, vous allez tout comprendre, sur un seul mot que je vais vous dire! Sachez donc que, jusqu'à l'instant de tout à l'heure, _je n'avais pas deviné que ce corps était celui de l'oncle Joseph!_

Cette déclaration relâcha un peu la tension de Maurice; mais, pour Pitman, au contraire, elle fut comme un dernier coup de vent éteignant la dernière chandelle, dans la nuit de son pauvre cerveau affolé. L'oncle Joseph, qu'il avait laissé, une heure auparavant, dans son salon de Norfolk Street, occupé à découper de vieux journaux! Et voilà que c'était ce même oncle Joseph dont il avait reçu le corps six jours auparavant, dans un baril! Mais, en ce cas, qui était-il, lui, Pitman? Et l'endroit où il se trouvait, était-ce la Gare de Waterloo ou un asile d'aliénés?

--En effet, s'écria Maurice, le corps était dans un état qui devait le rendre difficile à reconnaître! Quel sot j'ai été de ne pas avoir songé à cela! Eh bien! maintenant, Dieu merci! tout s'explique! Et je vais vous dire, mon cher Michel; eh bien! nous sommes sauvés, vous et moi! Vous allez prendre l'argent de la tontine--vous voyez que je ne cherche pas à tricher avec vous!--et moi, je vais pouvoir m'occuper de la maison de cuirs, qui est en train de marcher comme elle n'a jamais marché jusqu'ici! Je vous autorise à aller tout de suite déclarer la mort de mon oncle; ne vous inquiétez pas de moi; déclarez la mort, et nous sommes tirés d'affaire!

--Hé! oui, mais malheureusement je ne puis pas déclarer la mort! dit Michel.

--Vous ne pouvez pas? Et pourquoi cela?

--Parce que je ne puis pas produire le corps, Maurice! Je l'ai perdu!

--Arrêtez un moment! s'écria le marchand de cuirs. Que dites-vous? Comment! Ce n'est pas possible! C'est _moi_ qui ai perdu le corps!

--Oui, mais je l'ai perdu, moi aussi, mon garçon! dit Michel avec une sérénité renversante. Ne le reconnaissant pas--vous comprenez?--et flairant quelque chose d'irrégulier dans sa provenance, je me suis hâté de... de m'en débarrasser!

--Vous vous en êtes débarrassé? gémit Maurice. Mais vous pouvez toujours le retrouver. Vous savez où il est?

--Je voudrais bien le savoir, Maurice, je donnerais beaucoup pour le savoir!. Mais le fait est que je ne le sais pas! répondit Michel.

--Dieu puissant!--s'écria Maurice, les yeux et les bras levés au ciel,--Dieu puissant! l'affaire des cuirs est à l'eau!

De nouveau, Michel fut secoué d'un éclat de rire.

--Pourquoi riez-vous, imbécile? lui cria son cousin. Vous perdez encore plus que moi! Si vous aviez pour deux sous de coeur, vous trembleriez dans vos bottes, à force de chagrin! Mais, de toute façon, il y a une chose que je dois vous dire! Je veux avoir ces huit cents livres! Je veux les avoir, entendez-vous? et je les aurai! Cet argent est à moi, voilà ce qui est sûr! Et votre ami, ici présent, a eu à faire un faux pour s'en emparer. Donnez-moi mes huit cents livres, donnez-les moi tout de suite, ici-même, sur ce quai, ou bien je vais droit à Scotland Yard, et je raconte toute l'affaire!

--Maurice--dit Michel, en lui posant la main sur l'épaule--je vous en prie, essayez d'entendre raison! Je vous assure que ce n'est pas nous qui avons pris cet argent! C'est l'autre homme! Nous n'avons pas même pensé à regarder dans les poches!

--L'autre homme? demanda Maurice.

--Oui, l'autre homme! Nous avons repassé l'oncle Joseph à un autre homme! répondit Michel.

--Repassé? répéta Maurice.

--Sous la forme d'un piano!--répondit Michel le plus simplement du monde. Un magnifique instrument, approuvé par Rubinstein...

Maurice porta sa main à son front, et l'abaissa de nouveau: elle était toute mouillée.

--Fièvre! dit-il.

--Non, c'était un Erard! dit Michel. Pitman, qui l'a vu de près, pourra vous en garantir l'authenticité!

--Assez parlé de pianos! dit Maurice avec un grand frisson. Ce... cet autre homme, revenons à lui! Qui est-ce? Où pourrai-je mettre la main sur lui?

--Hé! c'est là qu'est la difficulté! répondit Michel. Cet homme est en possession de l'objet depuis... voyons un peu... depuis mercredi passé, vers quatre heures. J'imagine qu'il doit être en route pour le Nouveau Monde, le pauvre diable, et terriblement pressé d'arriver!

--Michel, implora Maurice, par pitié pour un parent, réfléchissez bien à vos paroles, et dites-moi encore quand vous vous êtes débarrassé du corps!

--Mercredi soir, pas d'erreur possible là-dessus! répliqua Michel.

--Eh bien! non, décidément, ça ne peut pas aller! s'écria Maurice.

--Quoi donc? demanda l'avoué.

--Même les dates sont pure folie! murmura Maurice. Le chèque a été présenté à la banque le mardi! Il n'y a pas le moindre filet de bon sens dans toute cette affaire!

En cet instant, un jeune homme saisit vigoureusement le bras de Michel. Le susdit jeune homme était passé, par hasard, auprès du groupe de nos trois amis, l'instant d'auparavant; tout à coup, il avait fait un sursaut et s'était retourné.

--Ah! dit-il, je ne me trompe pas! Voici M. Dickson!

Le son même de la trompette du jugement dernier n'aurait pas effrayé davantage Pitman et son compagnon. Quant à Maurice, lorsqu'il entendit son cousin appelé, par un étranger, de ce nom fantastique, il eut plus pleinement encore la conviction qu'il était victime d'un long, grotesque, et hideux cauchemar. Et lorsque, ensuite, Michel, avec l'invraisemblable broussaille de ses favoris, se fut dégagé de l'étreinte de l'étranger, et eut pris la fuite, et lorsque le singulier petit homme au col rabattu eut lestement suivi son exemple, et lorsque l'étranger, désolé de voir échapper le reste de sa proie, transporta sa vigoureuse étreinte sur Maurice lui-même, celui-ci, dans l'excès de son effarement, ne put que se murmurer à mi-voix: «Je l'avais bien dit!»

--Je tiens au moins un des membres de la bande! dit Gédéon Forsyth.

--Que voulez-vous dire? balbutia Maurice. Je ne comprends pas!

--Oh! je saurai bien vous faire comprendre! répliqua résolument Gédéon.

--Ecoutez, monsieur, vous me rendrez un vrai service si vous me faites comprendre quoi que ce soit de tout cela! s'écria soudain Maurice, avec un élan passionné de conviction.

--Vous comptez tirer profit de ce que vous n'êtes pas venu chez moi avec eux! reprit Gédéon. Mais pas de ça! J'ai trop bien reconnu vos amis! Car ce sont bien vos amis, n'est-ce pas?

--Je ne vous comprends pas! dit Maurice.

--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler d'un certain piano? suggéra Gédéon.

--Un piano? s'écria Maurice, en saisissant convulsivement le bras du jeune homme. Alors, c'est vous qui êtes l'autre homme? Où est-il? Où est le corps? Et est-ce vous qui avez touché le montant du chèque?

--Vous demandez où est le corps? fit Gédéon. Voilà qui est étrange! Est-ce que, réellement, vous auriez besoin du corps?

--Si j'en aurais besoin? cria Maurice. Mais ma fortune entière en dépend! C'est moi qui l'ai perdu! Où est-il? Conduisez-moi près de lui!

--Ah! vous voulez le ravoir? Et votre ami, le sieur Dickson, est-ce qu'il veut aussi le ravoir? demanda Gédéon.

--Dickson? Qu'entendez-vous avec votre Dickson? Est-ce Michel Finsbury que vous désignez de ce nom? Hé! mais certainement, il le veut aussi! Il a perdu le corps, lui aussi! S'il l'avait gardé, l'argent de la tontine serait dès maintenant à lui!

--Michel Finsbury? Naturellement pas l'avoué? s'écria Gédéon.

--Mais si, l'avoué! répondit Maurice. Et le corps, où est-il, pour l'amour du ciel?

--Voilà donc pourquoi il m'a envoyé deux clients avant-hier! murmura Gédéon. Savez-vous quelle est l'adresse du domicile particulier de M. Finsbury?

--King's Road, 233. Mais quels clients? Où allez-vous? gémit Maurice en s'accrochant au bras de Gédéon. Où est le corps?

--Hé, je l'ai perdu, moi aussi! répondit Gédéon.

Et il s'enfuit précipitamment.

XV

LE RETOUR DU GRAND VANCE