Le mort vivant

Part 14

Chapter 143,881 wordsPublic domain

«Vraiment, la destinée aurait pu m'épargner au moins cela!» se dit-il amèrement, et il déchira l'enveloppe.

«Cher Maurice, lut-il, je commence à croire que tu te paies ma tête! Je suis ici dans une purée noire; sais-tu que je suis forcé de vivre à l'oeil, et encore avec une difficulté sans cesse plus grande? Je n'ai pas de draps de lit, pense bien à ça! Il me faut de la galette, entends-tu? J'en ai assez, de cette blague-là! Tout le monde en aurait assez, à ma place. Je me serais déjà défilé depuis deux jours, si seulement j'avais eu de quoi prendre le train. Allons! mon vieux Maurice, ne t'entête pas dans ta folie! Essaie un peu de comprendre mon affreuse position! Le timbre de cette lettre, je vais avoir à me le procurer à l'oeil! Ma parole d'honneur! Ton frère bien affectueux, J. FINSBURY.»

«Quelle brute! songea Maurice en mettant la lettre dans sa poche. Que veut-il que je fasse pour lui? Je vais avoir à me faire raser chez un coiffeur, ma main n'est pas assez ferme! Comment trouverais-je «de la galette» à envoyer à quelqu'un? Sa position n'est pas drôle, je le reconnais: mais moi, se figure-t-il que je suis à la fête?... Du moins il y a dans sa lettre une chose qui me console: il n'a pas le sou, impossible qu'il bouge! Bon gré, mal gré, il est cloué là-bas!»

Puis, dans un nouvel élan d'indignation: «Il ose se plaindre, l'animal! Et il n'a même jamais entendu le nom de Bent Pitman! Que ferait-il, que ferait-il, je me le demande, s'il avait sur le dos tout ce que j'y ai?»

Mais ce n'étaient point là des arguments d'une honnêteté irréprochable, et le scrupuleux Maurice s'en rendait bien compte. Il ne pouvait se dissimuler que son frère Jean n'était pas du tout «à la fête», lui non plus, dans le marécageux cottage de Browndean, sans nouvelles, sans argent, sans draps de lit, sans l'ombre d'une société ou d'une distraction. De telle sorte que, lorsqu'il eut été rasé, Maurice en arriva à concevoir la nécessité d'un compromis.

«Le pauvre Jeannot, se dit-il, est vraiment dans une noire purée! Je ne peux pas lui envoyer d'argent; mais je sais ce que je vais faire pour lui, je vais lui envoyer le _Lisez-moi!_ Ça le remontera, et puis on lui fera plus volontiers crédit quand on verra qu'il reçoit quelque chose par la poste!»

En conséquence de quoi, sur le chemin de son bureau, Maurice acheta et expédia à son frère un numéro de ce réconfortant périodique, auquel (dans un accès de remords) il joignit, au hasard, l'_Athenæum_, la _Vie chrétienne_, et la _Petite Semaine pittoresque_. Ainsi Jean se trouva pourvu de littérature, et Maurice eut la satisfaction de se sentir un baume sur la conscience.

Comme si le ciel avait voulu le récompenser, il eut la surprise, en arrivant à son bureau, d'y trouver d'excellentes nouvelles. Les commandes affluaient; les magasins se vidaient, et le prix du cuir ne cessait pas de monter. Le gérant lui-même avait l'air ravi. Quant à Maurice,--qui avait presque oublié qu'il y eût au monde quelque chose comme de bonnes nouvelles,--il aurait volontiers sangloté de bonheur, comme un enfant; volontiers il aurait pressé sur sa poitrine le gérant de la maison, un vieux bonhomme tout sec, avec des sourcils en broussaille; volontiers il serait allé jusqu'à donner à chacun des employés de ses bureaux une gratification (oh! une petite somme!). Et pendant qu'assis devant sa table il ouvrait son courrier, un choeur d'oiseaux légers chantait dans son cerveau, sur un rythme charmant: «Cette vieille affaire des cuirs peut encore avoir du bon, avoir du bon, avoir du bon!»

C'est au milieu de cette oasis morale que le trouva un certain Rogerson, un des créanciers de la maison; mais Rogerson n'était pas un créancier inquiétant, car ses relations avec la maison Finsbury dataient de loin, et plus d'une fois déjà il avait consenti à de longs délais.

--Mon cher Finsbury,--dit-il, non sans embarras,--j'ai à vous prévenir d'une chose qui risque de vous ennuyer! Le fait est... je me suis vu à court d'argent... beaucoup de capitaux dehors... vous savez ce que c'est... et... en un mot...

--Vous savez que nous n'avons jamais eu l'habitude de vous payer à la première échéance! répondit Maurice, en pâlissant. Mais donnez-moi le temps de me retourner, et je verrai ce que je puis faire! Je crois pouvoir vous promettre que vous aurez au moins un fort acompte!

--Mais c'est que... voilà... balbutia Rogerson, je me suis laissé tenter! J'ai cédé ma créance!

--Cédé votre créance! répéta Maurice. Voilà un procédé auquel nous ne pouvions pas nous attendre de votre part, monsieur Rogerson!

--Hé! on m'en a offert cent pour cent, rubis sur l'ongle, en espèces! murmura Rogerson.

--Cent pour cent! s'écria Maurice. Mais cela vous fait quelque chose comme trente pour cent de bénéfice! Singulière chose! Et qui est l'acheteur?

--Un homme que je ne connais pas! répondit le créancier. Un nommé Moss!

«Un juif!» songea Maurice, quand son visiteur l'eut quitté. Que pouvait bien avoir à faire un Juif d'une créance sur la maison Finsbury? Et quel intérêt pouvait-il bien avoir à la payer d'un tel prix? Ce prix justifiait Rogerson: oui, Maurice lui-même était prêt à en convenir. Mais il prouvait, en même temps, de la part de Moss, un étrange désir de devenir créancier de la maison de cuirs. La créance pouvait être présentée d'un jour à l'autre, ce même jour, ce même matin! Et pourquoi? Le mystère de Moss menaçait de constituer un triste pendant au mystère de Pitman. «Et cela au moment où tout paraissait vouloir aller mieux!» gémit Maurice, en se cognant la tête contre le mur. Au même instant, on vint lui annoncer la visite de M. Moss.

M. Moss était un juif du genre rayonnant, avec une élégance choquante et une politesse offensive. Il déclara qu'il agissait, en tout cela, au nom d'une tierce partie; lui-même ne comprenait rien à l'affaire en question; son client lui avait donné des ordres formels. Le susdit client tenait à rentrer dans ses fonds; mais, si la chose était tout à fait impossible pour l'instant, il accepterait un chèque payable dans soixante jours...

--Je ne sais pas ce que tout cela signifie! dit Maurice. Quel motif a bien pu vous pousser à racheter cette créance, et à un taux comme celui-là?

M. Moss n'en avait pas la moindre idée: il s'était borné à exécuter les ordres de son client.

--Tout cela est absolument irrégulier! dit enfin Maurice. C'est contraire aux usages commerciaux. Quelles sont vos instructions pour le cas où je refuserais?

--J'ai l'ordre, en ce cas, de m'adresser à M. Joseph Finsbury, le chef de votre maison! répondit le juif. Mon client a tout particulièrement insisté sur ce point. Il m'a dit que c'était M. Joseph Finsbury qui seul avait titre, ici... excusez-moi, l'expression n'est pas de moi!

--Il est impossible que vous voyiez M. Joseph: il est souffrant! dit Maurice.

--En ce cas, j'ai ordre de remettre l'affaire aux mains d'un avoué. Voyons un peu!--poursuivit M. Moss, en consultant son portefeuille.--Ah! Voici! M. Michel Finsbury! Un de vos parents, peut-être? J'en serais fort heureux, car, si cela était, l'affaire pourrait sans doute s'arranger à l'amiable!

Tomber aux mains de Michel: c'était trop, pour Maurice. Il se risqua. Un chèque à soixante jours? En somme, qu'avait-il à craindre? Dans soixante jours, il serait probablement mort, ou tout au moins en prison! De telle sorte qu'il ordonna à son gérant de donner à M. Moss un fauteuil et un journal.

--Je vais aller faire signer le chèque par M. Joseph Finsbury! dit-il. Mon oncle est couché, souffrant, dans notre maison de John-Street!

Un fiacre pour l'aller, un fiacre pour le retour: encore deux fortes entailles aux quatre shillings de son capital! Il calcula que, après le départ de M. Moss, il aurait pour toute fortune au monde dix-sept sous. Mais ce qui était plus fâcheux encore, c'est que, pour se tirer d'embarras, il avait dû maintenant transporter son oncle Joseph à Bloomsbury.

«Hélas! se disait-il, inutile désormais pour le pauvre Jeannot de s'enfermer dans le Hampshire! Et quant à savoir comment je pourrai faire durer la farce, je veux être pendu si j'en ai la moindre idée! Avec mon oncle à Browndean, c'était déjà à peine possible: avec mon oncle à Bloomsbury, cela me paraît au-dessus des forces humaines. Au-dessus de mes forces à moi, en tout cas: car enfin, c'est ce que fait Michel, avec le corps de mon oncle Masterman! Mais lui, voilà! il a des complices, cette vieille gouvernante, et sans doute bien des coquins de sa clientèle. Ah! si seulement je pouvais trouver des complices!»

La nécessité est la mère de tous les arts humains. Eperonné par elle, Maurice se surprit lui-même, en constatant la hâte, la décision et, au total, l'excellente apparence de son nouveau faux. Trois quarts d'heure après, il remettait à M. Moss un chèque où s'étalait, hardiment, la signature de l'oncle Joseph.

--Voilà qui est parfait! déclara le gentleman israélite en se levant. Et maintenant j'ai l'ordre de vous dire que ce chèque ne vous sera pas présenté à l'échéance, mais que vous ferez sagement de prendre garde, de prendre bien garde!

Toute la chambre se mit à nager autour de Maurice.

--Quoi? Que dites-vous? s'écria-t-il, en se retenant à la table. Que voulez-vous dire?... Que le chèque ne sera pas présenté?... Pourquoi aurais-je à prendre garde? Qu'est-ce que toute cette folie?

--Pas la moindre idée, ma parole, monsieur Finsbury! répondit l'hébreu, avec un bon sourire. C'est simplement un message dont on m'a chargé! On m'a mis en bouche les expressions qui semblent vous agiter si fort!

--Le nom de votre client? demanda Maurice.

--Mon client tient provisoirement à ce que son nom reste un secret! répondit M. Moss.

Maurice se pencha sur lui.

--Ce n'est pas... Ce n'est pas la banque? murmura-t-il d'une voix étranglée.

--Bien au regret de n'avoir pas l'autorisation de vous en dire davantage! répondit M. Moss. Et maintenant, si vous le voulez bien, je vais vous souhaiter une bonne journée!

«Me souhaiter une bonne journée!» songea Maurice, resté seul. Dès la minute suivante, il avait empoigné son chapeau, et s'était enfui de son cabinet, comme un fou. Ce ne fut qu'au bout de trois rues qu'il s'arrêta, pour grogner: «Mon Dieu! grogna-t-il, j'aurais dû emprunter de l'argent au gérant! Mais, à présent, il est trop tard. Impossible de retourner pour cela! Non, c'est clair! Je suis sans le sou, absolument sans le sou, comme les ouvriers sans travail!»

Il rentra chez lui, et s'assit mélancoliquement dans la salle à manger. Jamais Newton n'a fait un effort de pensée aussi vigoureux que celui que fit alors cette victime des circonstances: et cependant l'effort resta stérile. «Je ne sais pas si cela tient à un défaut de mon esprit, se dit-il: mais le fait est que je trouve que ma malchance a quelque chose de contre-nature. Ça vaudrait la peine d'écrire au _Times_, pour signaler le cas! Que dis-je? Ça vaudrait la peine de faire une révolution! Et le plus clair de l'affaire, c'est qu'il me faut tout de suite de l'argent! La moralité, je n'ai plus à m'en occuper: j'ai depuis longtemps dépassé cette phase! C'est de l'argent qu'il me faut, et tout de suite; et la seule chance que j'aie de m'en procurer, c'est Bent Pitman! Bent Pitman est un criminel: et, par conséquent, sa position a des côtés faibles! Il doit avoir encore gardé une partie des huit cents livres. Il faut, à tout prix, que je l'oblige à partager avec moi ce qui lui en reste! Et, même s'il ne lui en reste plus rien, eh bien! je lui raconterai l'affaire de la tontine: et alors, avec un _bravo_ comme ce Pitman dans mon jeu, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à un résultat!»

Tout cela était bel et bon. Mais encore s'agissait-il de mettre la main sur Bent Pitman: et Maurice n'en voyait pas très clairement le moyen. Une annonce dans les journaux, oui, c'était la seule façon possible d'atteindre Pitman. Oui, mais en quels termes rédiger la demande d'un rendez-vous, au nom de quoi, et où? Faire venir Pitman à Bloomsbury, dans la maison de John Street, serait bien dangereux avec un gaillard de cette sorte, qui, du même coup, apprendrait l'adresse de Maurice, et n'était pas homme à n'en point profiter plus tard contre lui. Fixer le rendez-vous dans la maison de Pitman? Bien dangereux, cela aussi. Maurice se représentait trop bien ce que devait être cette maison, une sinistre tanière, dans Holloway, avec une trappe secrète dans chacune des chambres; une maison où l'on pouvait entrer en pardessus d'été et en bottines vernies, pour en sortir, une heure plus tard, sous la forme d'un hachis de viande dans un panier de boucher! C'était là, d'ailleurs, l'inconvénient fatal d'une liaison avec un complice trop entreprenant: Maurice s'en rendait compte, non sans un petit frisson. «Jamais je n'aurais rêvé que je dusse en venir un jour à désirer une société comme celle-là!» se disait-il.

Enfin une brillante idée lui surgit à l'esprit. La Gare de Waterloo, un lieu public, et cependant suffisamment désert à de certaines heures! Et ce n'était pas tout! Mais aussi un lieu dont le nom seul devait faire battre plus fort le coeur de Pitman; un lieu dont le choix, pour le rendez-vous, allait suggérer au ruffian qu'on connaissait au moins un de ses coupables secrets!

Maurice prit donc une feuille de papier, et se mit à rédiger l'esquisse d'une annonce:

AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare de Waterloo.

Maurice relut avec la plus vive satisfaction le petit morceau de littérature qu'il venait d'improviser. «Pas mal, vraiment! se dit-il. _Quelque chose d'avantageux pour lui_ n'est peut-être pas d'une exactitude rigoureuse; mais c'est tentant, c'est original, et, en somme, on n'a pas à prêter serment avant d'être admis à faire passer une annonce! Tout ce que je demande au ciel, jusqu'à dimanche, c'est de pouvoir me procurer un peu d'argent de poche pour mes repas, pour les frais de l'annonce, et aussi pour... Mais non, ne gaspillons pas nos fonds en envoyant des mandats à Jean! Je lui enverrai simplement encore quelques journaux comiques. Oui, mais où trouver de l'argent?»

Il s'approcha de l'armoire où était renfermée sa collection de bagues à cachets... Mais, soudain, le collectionneur se révolte en lui: «Non, non; je ne veux pas! s'écria-t-il. Pour rien au monde je ne dépareillerai ma série! Plutôt voler!»

Il s'élança dans le salon, et y prit en hâte quelques curiosités rapportées jadis par l'oncle Joseph, une paire de babouches turques, un éventail de Smyrne, un narghilé égyptien, un mousqueton garanti comme ayant appartenu à un bandit de Thrace, et une poignée de coquillages, avec leurs noms écrits en latin sur des étiquettes.

XIV

OÙ WILLIAM BENT PITMAN APPREND QUELQUE CHOSE D'AVANTAGEUX POUR LUI

Le dimanche matin, William Dent Pitman se leva à son heure habituelle, mais dans une disposition un peu moins mélancolique que celle où il avait vécu depuis la malencontreuse arrivée du baril. C'est que, la veille de ce dimanche, une fructueuse addition avait été faite à sa famille, sous les espèces d'un pensionnaire. Le pensionnaire avait été amené par Michel Finsbury, qui avait aussi fixé le prix de la pension, et en avait garanti le paiement régulier; mais, sans doute par un nouvel effet de son irrésistible manie de mystification, Michel avait fait à Pitman un portrait le moins engageant possible du vieillard qu'il installait à son foyer. Il avait laissé à entendre à l'artiste que ce vieillard, qui d'ailleurs était de ses proches parents, ne devait être traité qu'avec une grande méfiance. «Ayez soin d'éviter toute familiarité avec lui! avait-il dit; je connais peu d'hommes dont le commerce soit plus dangereux!» De telle sorte que Pitman, d'abord, n'avait abordé son pensionnaire que très timidement: et grande avait été sa surprise à découvrir que ce vieillard, qu'on lui avait dit terrible, était en réalité un excellent homme.

Au dîner, le pensionnaire avait poussé la complaisance jusqu'à s'occuper des trois enfants de Pitman, à qui il avait appris une foule de menus détails curieux sur divers sujets; et jusqu'à une heure du matin, ensuite, il s'était entretenu avec l'artiste, dans l'atelier de celui-ci, l'éblouissant par la variété et la sûreté de ses connaissances. En un mot, le bon Pitman avait été ravi, et, maintenant encore, lorsqu'il se rappelait l'excellente soirée de la veille, un sourire, depuis longtemps envolé, reparaissait dans ses yeux. «Ce vieux M. Finsbury est pour nous une acquisition des plus précieuses!» songeait-il en se rasant devant la fenêtre. Et quand, sa toilette achevée, il entra dans la petite salle à manger, où le couvert se trouvait déjà mis pour le déjeuner, c'est presque avec une cordialité de vieil ami qu'il serra la main de son pensionnaire.

--Je suis enchanté de vous voir, mon cher monsieur! dit-il. J'espère que vous n'avez pas trop mal dormi?

--Les personnes de moeurs sédentaires se plaignent volontiers du trouble qu'apporte à leur sommeil l'obligation de dormir dans un nouveau lit! répondit le pensionnaire. Et je sais bien que ces personnes, d'après la statistique, forment une majorité plus considérable encore qu'on ne pourrait le supposer. Et quand je dis: «l'obligation de dormir dans un _nouveau_ lit,» vous entendez naturellement que ce n'est là qu'une manière de parler; car le lit peut être _ancien_, encore que, pour celui qui y couche, il paraisse _nouveau_! Nous avons ainsi dans notre langue une foule de locutions singulières, et qui vaudraient la peine d'être rectifiées. Mais pour ce qui est de moi, monsieur, accoutumé, comme je l'ai été longtemps, à une vie de changement presque continuel, je dois dire que j'ai, en somme, parfaitement dormi!

--Je suis ravi de l'apprendre! dit avec chaleur le professeur de dessin. Mais je vois, monsieur, que je vous ai interrompu dans la lecture de votre journal!

--Le journal du dimanche est une des nouveautés de notre temps! répondit M. Finsbury. On dit qu'en Amérique il a encore pris plus d'importance que chez nous. Bon nombre de journaux du dimanche, en Amérique, ont des centaines de colonnes, dont la moitié au moins, d'ailleurs, est réservée aux annonces. Dans d'autres pays, les journaux quotidiens paraissent même le dimanche, de telle sorte que des journaux spéciaux comme ceux-ci n'y ont point de raison d'être. Le journalisme contemporain, monsieur, se manifeste sous une infinité de formes différentes: ce qui ne l'empêche pas d'être partout, au même degré, le grand agent de l'éducation et du progrès humains. Qui pourrait croire, monsieur, qu'une chose aussi indispensable, qu'une telle chose, dis-je, n'ait pas existé de tout temps? Et cependant les journaux sont d'une invention relativement récente: le premier en date... Mais tout cela, pour intéressant que cela soit à connaître, n'est, de ma part, qu'une digression. Ce que je voulais vous demander, monsieur, était ceci: êtes-vous, comme moi, un lecteur assidu de notre presse nationale?

--Oh! vous savez, s'excusa Pitman, pour nous, artistes, la presse ne saurait avoir le même intérêt que pour...

--En ce cas, interrompit Joseph, il se peut que vous ayez laissé échapper sans la remarquer une annonce qui a paru dans divers journaux, les jours passés, et que je retrouve, ce matin, dans le _Sunday Times_! Le nom, sauf une variante de peu d'importance, ressemble fort à votre nom. Si vous voulez bien, je vais vous lire cela tout haut!

Et, du ton qui lui servait pour ses citations publiques, il lut:

AVIS.--_WILLIAM BENT PITMAN_, si ses yeux tombent par hasard sur le présent avis, est informé qu'il pourra apprendre quelque chose d'avantageux pour lui, dimanche prochain, de deux heures à quatre heures de l'après-midi, sur le quai de départ des lignes de banlieue, à la Gare de Waterloo.

--Est-ce que vraiment c'est imprimé sur le journal? s'écria Pitman. Voyons! Bent? Cela doit être une faute d'impression. _Quelque chose d'avantageux pour moi?_ Monsieur Finsbury, permettez-moi de vous demander une faveur! Je sais combien ce que je vais vous dire sonnera étrangement à vos oreilles; mais, voyez-vous, il y a des raisons d'ordre tout intime qui me font désirer que cette petite affaire reste absolument entre nous! Je voudrais beaucoup que mes enfants... Je vous assure, cher monsieur, qu'il n'y a, dans ce secret, rien de déshonorant pour moi: des raisons d'ordre intime, rien de plus! Et d'ailleurs j'achèverai de mettre votre conscience en repos quand je vous aurai dit que l'affaire en question est connue de notre ami commun, M. Michel, qui, la connaissant, n'a pas cru devoir me retirer sa précieuse estime!

--Un seul mot suffisait, monsieur Pitman! répondit Joseph avec une de ses révérences orientales.

Une demi-heure plus tard, le professeur de dessin trouva Michel dans son lit avec un livre; l'avoué offrait une parfaite image du repos et de la bonne humeur.

--Salut, Pitman, dit-il! en déposant son livre. Quel vent vous amène, à cette heure du jour? Vous devriez être à l'église, mon ami!

--Je ne suis guère en train d'aller à l'église aujourd'hui, monsieur Finsbury! répondit l'artiste. Une nouvelle catastrophe menace de fondre sur moi, monsieur!

Et il tendit à Michel l'annonce du journal.

--Quoi? Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Michel en sursautant dans son lit.

Puis, après avoir étudié l'annonce pendant un instant:

--Pitman, je me moque tout à fait du document que voici!

--Et, cependant, je ne crois pas qu'on puisse le négliger! murmura Pitman.

--Je supposais que vous aviez eu assez déjà de la Gare de Waterloo! répondit l'avoué. Y seriez-vous attiré par une impulsion morbide? Au fait, vous êtes devenu tout drôle, depuis que vous avez perdu votre barbe! Je commence à croire que c'était dans votre barbe que vous gardiez votre bon sens!

--Monsieur Finsbury, dit le professeur de dessin, j'ai beaucoup réfléchi à la nouvelle complication qui vient de se produire dans ma vie, du fait de cette annonce: et, si vous voulez bien me le permettre, je vais vous exposer les résultats de mes réflexions!

--Allez-y! fit Michel. Mais n'oubliez pas que c'est aujourd'hui dimanche! Pas de gros mots, ni de bavardage inutile!

--Nous nous trouvons en présence de trois hypothèses possibles, commença Pitman: 1º cette annonce peut se rattacher à l'affaire du baril; 2º elle peut se rapporter à la statue de M. Semitopolis; enfin, 3º elle peut émaner du frère de ma défunte femme, qui est parti il y a vingt ans pour l'Australie et n'a plus jamais donné de ses nouvelles. Dans le premier cas,--affaire du baril,--j'admets que l'abstention serait, pour moi, le parti le plus sage.

--La cour est de votre avis jusque-là, maître Pitman! dit Michel. Veuillez continuer.

--Dans le second cas, poursuivit Pitman, j'ai le devoir de ne rien négliger de ce qui peut m'aider à retrouver l'antique malencontreusement égaré!

--Mais, mon cher ami, vous m'avez dit vous-même, avant-hier, que M. Semitopolis vous avait déchargé de toute responsabilité dans l'accident! Que voulez-vous de plus?

--Je suis d'avis, monsieur, sauf erreur, que l'irréprochable correction de la conduite de M. Semitopolis m'impose, plus impérieusement encore, le devoir de rechercher l'_Hercule_! répondit le professeur de dessin. Je me rends bien compte de tout ce que mon attitude a eu, dès le début, d'illégal et de répréhensible: raison de plus pour que, désormais, je m'efforce d'agir en gentleman!

Et Pitman rougit jusqu'aux oreilles.

--A cela non plus je ne vois pas d'objection! déclara Michel. J'ai souvent pensé moi-même que j'aimerais, un jour, à essayer d'agir en gentleman. Mais ce sera pour plus tard, quand je me serai retiré des affaires. Ma profession, hélas! me rend provisoirement la chose presque impraticable!