Le mort vivant

Part 11

Chapter 113,809 wordsPublic domain

Mais bientôt de grosses surprises commencèrent à pleuvoir sur lui. Il apprit d'abord que, dans tout Hampton Court, il n'y avait aucune villa Kurnaul, aucun comte Tarnow, ni même absolument aucun comte du tout. Cela était fort étrange, mais, en somme, il ne le jugea point tout à fait inexplicable. M. Dickson avait si bien déjeuné qu'il pouvait s'être trompé en lui donnant l'adresse. «Que doit faire, en pareille circonstance, un homme pratique, avisé, et ayant l'habitude des affaires?» se demanda Gédéon. Et il se répondit aussitôt: «Télégraphier une dépêche brève et nette!» Dix minutes après, nos fils télégraphiques nationaux transmettaient à Londres l'importante missive que voici: «Dickson, Hôtel Langham, Londres. Villa et personne inconnues ici; suppose erreur d'adresse; arriverai par train suivant. Forsyth.» Et, en effet, Gédéon lui-même ne tarda pas à descendre d'un fiacre devant le perron de l'Hôtel Langham, avec, sur son front, les marques combinées d'une extrême hâte et d'un grand effort intellectuel.

Je ne crois pas que Gédéon oublie jamais l'Hôtel Langham. Il y apprit que, de même que le comte Tarnow, John Dickson et Ezra Thomas n'existaient pas. Comment? Pourquoi? Ces deux questions dansaient dans le cerveau troublé du jeune homme; et, avant que le tourbillon de ses pensées se fût calmé, il se trouva déposé par un autre fiacre devant la porte de sa maison. Là, du moins, s'offrait à lui une retraite accueillante et tranquille! Là, du moins, il pourrait réfléchir à son aise. Il franchit le corridor, mit sa clef dans la serrure, et ouvrit la porte, déjà rasséréné. La chambre était toute noire, car la nuit était venue. Mais Gédéon connaissait sa chambre, il savait où se trouvaient les allumettes, dans le coin droit, sur la cheminée. Et il s'avança résolument, et, ce faisant, il se cogna contre un corps lourd, à un endroit où aucun corps de ce genre n'aurait dû exister. Il n'y avait rien dans cet endroit, quand Gédéon était sorti. Il avait fermé la porte à clef, derrière lui; il l'avait trouvée fermée à clef quand il était revenu; personne ne pouvait être entré; et ce n'était guère probable, non plus, que les meubles pussent, d'eux-mêmes, changer leur position. Et cependant, sans l'ombre d'un doute, il y avait quelque chose là! Gédéon étendit ses mains, dans les ténèbres. Oui, il y avait quelque chose, quelque chose de grand, quelque chose de poli, quelque chose de froid!

«Que le ciel me pardonne! songea Gédéon; on dirait un piano!»

Il se rappela qu'il avait des allumettes dans la poche de son gilet, et en alluma une.

Ce fut effectivement un piano qui s'offrit à son regard stupéfait; un vaste et solennel instrument, encore tout humide d'avoir été exposé à la pluie. Gédéon laissa brûler l'allumette jusqu'au bout, et puis, de nouveau, les ténèbres se refermèrent autour de son ahurissement. Alors, d'une main tremblante, il alluma sa lampe, et s'approcha. De près ou de loin, le doute n'était pas permis: l'objet était bien un piano. C'était bien un piano qui se tenait là, impudemment, dans un endroit où sa présence était un démenti à toutes les lois naturelles!

Gédéon ouvrit le clavier et frappa un accord. Aucun son ne troubla le silence de la chambre. «Serais-je malade?» se dit le jeune homme, pendant que son coeur s'arrêtait de battre. Il s'assit devant le piano, s'obstina rageusement dans ses tentatives pour rompre le silence, tantôt au moyen de brillants arpèges, tantôt au moyen d'une sonate de Beethoven, que jadis (dans des temps plus heureux) il avait connue comme l'une des oeuvres les plus sonores de ce puissant compositeur. Et toujours pas un son! Il donna sur les touches deux grands coups de ses poings fermés. La chambre resta silencieuse comme un tombeau.

Le jeune avocat se redressa en sursaut.

--Je suis devenu complètement sourd, s'écria-t-il tout haut, et personne ne le sait que moi! La pire des malédictions de Dieu s'est abattue sur moi!

Ses doigts rencontrèrent la chaîne de sa montre. Aussitôt, il tira sa montre, et l'appliqua à son oreille: il en entendait parfaitement le tic-tac.

--Je ne suis pas sourd! dit-il. C'est pis encore, je suis fou! Ma raison m'a abandonné pour toujours!

Il promena autour de lui, dans la chambre, un regard inquiet, et aperçut notamment le fauteuil dans lequel M. Dickson s'était installé. Un bout de cigare traînait encore au pied du fauteuil.

«Non, songea-t-il, cela ne peut avoir été un rêve. C'est ma tête qui déménage, évidemment! Ainsi, par exemple, il me semble que j'ai faim; ce sera sans doute encore une hallucination! Mais, tout de même, je vais faire l'expérience. Je vais m'offrir encore un bon dîner! Je vais aller dîner au Café Royal, d'où il est bien possible que j'aie à être directement transporté dans un asile.»

Tout le long de son chemin, dans la rue, avec une curiosité morbide, il se demanda comment allait se trahir son terrible mal. Allait-il assommer un garçon? ou vouloir manger son verre? Et c'est ainsi qu'il se dirigea en courant vers le Café Royal, avec la crainte angoissante de découvrir que l'existence de cet établissement était, elle aussi, une hallucination.

Mais la lumière, le mouvement, le bruit joyeux du café eurent vite fait de le réconforter. Il eut en outre la satisfaction de reconnaître le garçon qui le servait d'ordinaire. Le dîner qu'il commanda ne lui fit pas l'effet d'être trop incohérent, et il éprouva, à le manger, une satisfaction où il ne put découvrir rien d'anormal. «Ma parole, se dit-il, je renais à l'espoir. Peut-être me suis-je affolé trop tôt? En pareille circonstance, qu'aurait fait Robert Skill?» Ce Robert Skill était, ai-je besoin de vous le dire? le principal héros du _Mystère de l'Omnibus_. Gédéon avait incarné en lui son idéal d'intelligence subtile et de ferme décision. Aussi ne pouvait-il pas douter que Robert Skill, dans une circonstance pareille à celle où il se trouvait lui-même, aurait certainement agi de la façon la plus sage et la meilleure possible. Restait seulement à savoir ce qu'il aurait fait. «Quelle qu'eût été sa décision, se dit encore le jeune romancier, Robert Skill l'eût exécutée séance tenante.» Mais lui-même, malheureusement, ne voyait devant lui, pour l'instant qu'une seule chose à faire, qui était de s'en retourner dans sa chambre, son dîner fini. Et c'est donc ce qu'il fit séance tenante, à l'imitation de son noble héros.

Mais, quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que décidément aucune inspiration ne lui venait en aide. Et il se tint debout, sur le seuil, considérant avec stupeur l'instrument mystérieux. Toucher au clavier, une fois de plus, c'était au-dessus de ses forces: que le piano eût gardé son incompréhensible silence, ou qu'il lui eût répondu par tous les fracas des trompettes du jugement dernier, il sentait que sa frayeur n'aurait pu que s'en accroître. «Ce doit être une farce qu'on m'aura faite! songea-t-il, encore qu'elle me semble bien laborieuse et bien coûteuse! Mais si ce n'est pas une farce, qu'est-ce que cela peut être? En procédant par élimination, comme a procédé Robert Skill pour découvrir l'auteur de l'assassinat de lord Bellew, je suis forcément amené à conclure que ceci ne peut être qu'une farce!»

Pendant qu'il raisonnait ainsi, ses yeux tombèrent sur un objet qui lui parut une nouvelle confirmation de son hypothèse: à savoir, la pagode de cigares que Michel avait construite sur le piano. «Qu'est-ce que cela?» se demanda Gédéon. Et, s'approchant, il démolit la pagode, d'un coup de poing. «Une clef? se dit-il ensuite. Quelle singulière façon de la déposer là!»

Il fit le tour de l'instrument, et aperçut, sur le côté, la serrure du couvercle. «Ah! ah! voici à quoi correspond cette clef! poursuivit-il. Evidemment, ces deux farceurs auront voulu que je regarde à l'intérieur du piano! Etrange, en vérité, de plus en plus étrange!» Sur quoi, il tourna la clef dans la serrure, et souleva le couvercle.

* * * * *

Dans quelles angoisses, dans quels accès de résolution fugitive, dans quels abîmes de désespoir Gédéon passa la nuit qui suivit, je préfère que mes lecteurs ne le sachent jamais.

La petite chanson des moineaux de Londres, le lendemain matin, le trouva épuisé, harassé, anéanti, et avec un esprit toujours vide du moindre projet. Il se leva, et, misérablement, regarda des fenêtres closes, une rue déserte, la lutte du gris de l'aube avec le jaune des becs de gaz. Il y a des matinées où la ville tout entière semble s'éveiller avec une migraine: c'était une de ces matinées-là, et la migraine tenaillait également la nuque et les tempes du pauvre Gédéon.

«Déjà le jour! se dit-il, et je n'ai encore rien trouvé! Il faut que cela finisse!» Il referma le piano, mit la clef dans sa poche, et sortit pour aller prendre son café au lait. Pour la centième fois son cerveau tournait comme une roue de moulin, broyant un mélange de terreurs, de dégoûts, et de regrets. Appeler la police, lui livrer le cadavre, couvrir les murs de Londres d'affiches décrivant John Dickson et Ezra Thomas, remplir les journaux de paragraphes intitulés: _le Mystère du Temple, le Piano macabre, M. Forsyth admis à fournir caution_: c'était là une ligne de conduite possible, facile, et même, en fin de compte, assez sûre; mais, à bien y réfléchir, elle ne laissait pas d'avoir ses inconvénients. Agir ainsi, n'était-ce pas révéler au monde toute une série de détails sur Gédéon lui-même qui n'avaient rien à gagner à être révélés? Car, enfin, un enfant se serait méfié de l'histoire des deux aventuriers, et lui, Gédéon, tout de suite il l'avait avalée. Le plus misérable avocaillon aurait refusé d'écouter des clients qui se présentaient à lui dans des conditions aussi irrégulières; et lui, il les avait complaisamment écoutés. Et si encore il s'était borné à les écouter! Mais il s'était mis en route pour la commission dont ils l'avaient chargé: lui, un avocat, il avait entrepris une commission bonne tout au plus pour un détective privé! Et pour comble, hélas! il avait consenti à prendre l'argent que lui offraient ses visiteurs! «Non, non, se dit-il. La chose est trop claire, je vais être déshonoré! J'ai brisé ma carrière pour un billet de cinq livres!»

Après trois gorgées de cette chaude, visqueuse, et boueuse tisane qui passe, dans les tavernes de Londres, pour une décoction de la graine du caféier, Gédéon comprit qu'il y avait tout au moins un point sur lequel aucune hésitation n'était possible pour lui. La chose avait à être réglée sans le secours de la police! Mais encore avait-elle à être réglée d'une façon quelconque et sans retard. De nouveau Gédéon se demanda ce qu'aurait fait Robert Skill: que peut faire un homme d'honneur pour se débarrasser d'un cadavre honorablement acquis? Aller le déposer au coin de la rue voisine? c'était soulever dans le coeur des passants une curiosité désastreuse. Le jeter dans une des cheminées de la ville? toute sorte d'obstacles matériels rendaient une telle entreprise presque impraticable. Lancer le corps par la portière d'un wagon, ou bien du haut de l'impériale d'un omnibus: hélas! il n'y fallait point penser. Amener le corps sur un yacht et le noyer ensuite, oui, cela se concevait déjà mieux: mais que de dépenses, pour un homme de ressources restreintes! La location du yacht, l'entretien de l'équipage, tout cela aurait été ruineux même pour un capitaliste. Soudain, Gédéon se rappela les pavillons, en forme de bateaux, qu'il avait vus la veille sur la Tamise. Et ce souvenir fut pour lui un trait de lumière.

Un compositeur de musique--appelé, par exemple, Jimson,--pouvait fort bien, comme jadis le musicien immortalisé par Hogarth, souffrir dans son inspiration du tapage de Londres. Il pouvait fort bien être pressé par le temps, pour achever un opéra: par exemple, un opéra-comique intitulé _Orange Pekoe_; une légère fantaisie chinoise dans le genre du _Mikado_. _Orange Pekoe_, musique de Jimson--«le jeune maëstro, un des maîtres les mieux doués de notre nouvelle école anglaise--le ravissant quintette des mandarins, une vigoureuse entrée des batteries, etc., etc.,» d'un seul coup, le personnage complet de Jimson, avec sa musique, se dressa en pied dans l'esprit de Gédéon. Quoi de plus naturel, quoi de plus acceptable, que l'arrivée soudaine de Jimson dans un tranquille village des bords de l'eau, en compagnie d'un grand piano à queue et de la partition inachevée d'_Orange Pekoe_? La disparition du susdit maëstro, quelques jours plus tard, ne laissant derrière lui qu'un piano, vidé de ses cordes; cela, assurément, paraîtrait moins naturel. Mais cela même ne serait pas tout à fait inexplicable. On pourrait fort bien, en somme, supposer que Jimson, devenu fou par suite des difficultés d'un choeur en double fugue, avait commencé par détruire son piano, et s'était enfin jeté lui-même dans la rivière. N'était-ce pas là, en vérité, une catastrophe tout à fait digne d'un jeune musicien de la nouvelle école?

«Pardieu, il faudra bien que ça marche comme ça! s'écria Gédéon. Jimson va nous tirer d'affaire!»

XI

LE MAËSTRO JIMSON

M. Edouard Hugues Bloomfield ayant annoncé l'intention de diriger son yacht du côté de Maidenhead, on ne s'étonnera pas que le maëstro Jimson ait porté son choix vers une direction opposée. Dans le voisinage de la gentille bourgade riveraine de Padwick, il se souvenait d'avoir vu, récemment encore, un ancien pavillon sur pilotis, poétiquement abrité par un bouquet de saules. Ce pavillon l'avait toujours séduit par un certain air d'abandon et de solitude, lorsque, dans ses parties de canotage, il était passé près de lui; et il avait même eu l'intention d'y placer une des scènes du _Mystère de l'Omnibus_; mais il avait dû y renoncer, au dernier moment, en raison des difficultés imprévues que lui avait présentées la nécessité d'une description appropriée au charme de l'endroit. Il y avait renoncé, et maintenant il s'en félicitait en songeant qu'il allait avoir à se servir du pavillon pour un usage infiniment plus sérieux.

Jimson, personnage de la mise la plus banale, mais de manières particulièrement insinuantes, n'eut pas de peine à obtenir que le propriétaire du pavillon le lui louât pour une durée d'un mois. Le prix du loyer, d'ailleurs insignifiant, fut convenu aussitôt, la clef fut échangée contre une petite avance d'argent, et Jimson se hâta de revenir à Londres, pour s'occuper du transport du piano.

--Je serai de retour demain matin, sans faute! déclara-t-il au propriétaire. On attend mon opéra avec tant d'impatience, voyez-vous? que je n'ai pas une minute à perdre pour le terminer!

Et, en effet, vers une heure de l'après-midi, le lendemain, vous auriez pu voir Jimson cheminant sur la route qui longe le fleuve, entre Padwick et Haverham. Dans une de ses mains il tenait un panier, renfermant des provisions; dans l'autre, une petite valise où se trouvait sans doute la partition inachevée. On était au début d'octobre; le ciel, d'un gris de pierre, était parsemé d'alouettes, la Tamise brillait faiblement comme un miroir de plomb, et les feuilles jaunes des marronniers craquaient sous les pieds du compositeur. Il n'y a point de saison, en Angleterre, qui stimule davantage les forces vitales, et Jimson, bien qu'il ne fût pas sans quelques ennuis, fredonnait un air (de sa composition, peut-être?) tout en marchant.

A deux ou trois milles au-dessus de Padwick, la berge de la Tamise est particulièrement solitaire. Sur la berge opposée, les arbres d'un parc arrêtent l'horizon, ne laissant entrevoir que le haut des cheminées d'une vieille maison de campagne. Sur la berge de Padwick, entre les saules, s'avance le pavillon, un ancien bateau hors d'usage, et si souillé par les larmes des saules avoisinants, si dégradé, si battu des vents, si négligé, si hanté de rats, si manifestement transformé en un magasin de rhumatismes que j'aurais, pour ma part, une forte répugnance à m'y installer.

Et pour Jimson aussi ce fut un moment assez lugubre, celui où il enleva la planche qui servait de pont-levis à sa nouvelle demeure, et où il se trouva seul dans cette malsaine forteresse. Il entendait les rats courir et sauter sous le plancher, les gonds de la porte gémissaient comme des âmes en peine; le petit salon était encombré de poussière, et avait une affreuse odeur d'eau moisie. Non, on ne pouvait point considérer cela comme un domicile bien gai, même pour un compositeur absorbé dans une oeuvre chérie; mais combien moins gai encore pour un jeune homme tout bourrelé d'alarmes, et occupé à attendre l'arrivée d'un cadavre!

Il s'assit, nettoya de son mieux une moitié de la table, et attaqua le déjeuner froid que contenait son panier. En prévision d'une enquête possible sur le sort de Jimson, il avait jugé indispensable de ne pas se laisser voir: de telle sorte qu'il était résolu à passer la journée entière sans sortir du pavillon. Et, toujours afin de corroborer sa fable, il avait apporté dans sa valise non seulement de l'encre et des plumes, mais un gros cahier de papier à musique, du format le plus imposant qu'il avait pu trouver.

«Et maintenant, à l'ouvrage!» se dit-il, dès qu'il eut satisfait son appétit. «Il faut que je laisse des traces de l'activité de mon personnage!» Et il écrivit, en belles lettres rondes:

ORANGE PEKOE

_Op. 17_

_J.-B. JIMSON_

PARTITION DE PIANO ET CHANT

«Je ne suppose pas que les grands compositeurs commencent leur travail de cette manière-là, songea Gédéon; mais Jimson est un original, et d'ailleurs je serais bien en peine de commencer autrement. Une dédicace, à présent, voilà qui ferait un excellent effet. Par exemple: _Dédié à..._ voyons!... _Dédié à William Ewart Gladstone, par son respectueux serviteur J.-B. J._ Allons, il faut tout de même y ajouter un peu de musique! Je ferai mieux d'éviter l'ouverture: je crains que cette partie n'offre trop de difficultés. Si j'essayais d'un air pour le ténor? A la clef,--oh! soyons ultra-moderne!--sept bémols!»

Il fit comme il disait, non sans peine, puis s'arrêta et se mit à mâchonner le bout de son porte-plume. La vue d'une feuille de papier réglé ne suffit pas toujours pour provoquer l'inspiration, surtout chez un simple amateur; et la présence de sept bémols à la clef n'est pas non plus un encouragement à l'improvisation. Gédéon jeta sous la table la feuille commencée.

«Ces ébauches jetées sous la table aideront à reconstituer la personnalité artistique de Jimson!» se dit-il pour se consoler. Et de nouveau il sollicita la muse, en divers tons et sur diverses feuilles de papier; mais tout cela avec si peu de résultats qu'il en fut effaré. «C'est étrange comme il y a des jours où on n'est pas en train! se dit-il; et pourtant il faut absolument que Jimson laisse quelque chose!» Et de nouveau il trima sur sa tâche.

Bientôt la fraîcheur pénétrante du pavillon commença à l'envahir tout entier. Il se leva, et, à la contrariété évidente des rats, marcha de long en large dans la chambre. Hélas! il ne parvenait pas à se réchauffer. «C'est absurde! se dit-il. Tous les risques me sont indifférents, mais je ne veux pas attraper une bronchite. Il faut que je sorte de cette caverne!»

Il s'avança sur le balcon, et, pour la première fois, regarda du côté de la rivière. Et aussitôt il tressaillit de surprise. A quelques cents pas plus loin, un yacht reposait à l'ombre des saules. Un élégant canot se balançait à côté du yacht; les fenêtres de celui-ci étaient cachées par des rideaux d'une blancheur de neige; et un drapeau flottait à la poupe. Et plus Gédéon considérait ce yacht, plus son dépit se mêlait de stupéfaction. Ce yacht ressemblait extrêmement à celui de son oncle: Gédéon aurait même juré que c'était bien celui de son oncle, sans deux détails qui rendaient l'identification impossible. Le premier détail, c'était que son oncle s'était dirigé vers Maidenhead, et ne pouvait donc se trouver à Padwick; le second, encore plus probant, c'était que le drapeau attaché à l'arrière était le drapeau américain.

«Tout de même, quelle singulière ressemblance!» songea Gédéon.

Et, pendant qu'ainsi il regardait et réfléchissait, une porte s'ouvrit, et une jeune dame s'avança sur le pont. En un clin d'oeil, l'avocat était rentré dans son pavillon: il venait de reconnaître Julia Hazeltine. Et, l'observant par la fenêtre, il vit qu'elle descendait dans le canot, prenait les rames en main, et venait résolument vers l'endroit où il se trouvait.

«Allons! je suis perdu!» se dit-il. Et il se laissa tomber sur sa chaise.

--Bonjour, mademoiselle, dit, du rivage, une voix que Gédéon reconnut comme étant celle de son propriétaire.

--Bonjour, monsieur! répondit Julia. Mais je ne vous reconnais pas: qui êtes-vous? Oh! oui, je me rappelle! C'est vous qui m'avez permis, hier, de venir peindre à l'aquarelle, dans ce vieux pavillon!

Le coeur de Gédéon bondit d'épouvante.

--Mais oui, c'est moi! répondit l'homme. Et ce que je voulais vous dire à présent, c'est que je ne pouvais plus vous le permettre! Mon pavillon est loué!

--Loué? s'écria Julia.

--Loué pour un mois! reprit l'homme. Ça vous paraît drôle, hein? Je me demande ce que ce monsieur peut bien vouloir en faire?

--Quelle idée romantique! murmura Julia. C'est un monsieur? Comment est-il?

Ce dialogue entre le canot et le rivage avait lieu tout contre le pavillon: pas un mot n'en était perdu pour le jeune maëstro.

--C'est un homme à musique, répondit le propriétaire, ou tout au moins voilà ce qu'il m'a dit! Venu ici pour écrire un opéra!

--Vraiment? s'écria Julia. Jamais je n'ai rien rêvé d'aussi délicieux. Mais alors, nous pourrons nous glisser jusqu'ici la nuit, et l'entendre improviser! Comment s'appelle-t-il?

--Jimson! dit l'homme.

--Jimson? répéta Julia, en interrogeant vainement sa mémoire.

Mais, en vérité, notre jeune école de musique anglaise possède tant de beaux génies que nous n'apprenons guère leurs noms que lorsque la reine les nomme baronets.

--Vous êtes sûr que c'est bien ce nom-là? reprit Julia.

--Il me l'a épelé lui-même! répondit le propriétaire. Et son opéra s'appelle... attendez donc... une espèce de thé!

--Une _Espèce de Thé_! s'écria la jeune fille. Quel titre singulier pour un opéra! Mon Dieu! que je voudrais en connaître le sujet!--Et Gédéon entendait flotter dans l'air son charmant petit rire.--Il faut absolument que nous fassions connaissance avec ce M. Jimson! Je suis sûr qu'il doit être bien intéressant!

--Pardon, mademoiselle, mais il faut que je m'en aille! On m'attend à Haverham!

--Oh! que je ne vous retienne pas, mon brave homme! dit Julia. Bon après-midi!

--Et à vous pareillement, mademoiselle!

Gédéon se tenait assis dans sa cabine, en proie aux pensées les plus harcelantes. Il se voyait ancré à ce pavillon pourri, attendant la venue d'un cadavre intempestif: et voilà que, autour de lui, les curiosités s'agitaient, voilà que de jeunes dames se proposaient de venir l'épier la nuit, en façon de partie de plaisir! Cela signifiait les galères pour lui; mais ce n'était pas cela encore qui l'affligeait le plus. Ce qui l'affligeait surtout, c'était l'impardonnable légèreté de Julia. Cette jeune fille était prête à faire connaissance avec le premier venu; elle n'avait aucune réserve, rien de l'émail d'une personne comme il faut! Elle causait familièrement avec la brute qu'était son propriétaire; elle se prenait d'un intérêt immédiat et franchement avoué pour la misérable créature qu'était Jimson! Déjà, sans doute, elle avait formé le projet d'inviter Jimson à venir prendre le thé avec elle! Et c'était pour une jeune fille comme celle-là qu'un homme comme lui, Gédéon... «Honte à toi, coeur viril!»