Le mort vivant

Part 10

Chapter 103,885 wordsPublic domain

--Michel dit l'oncle, savez-vous pourquoi je suis ici? C'est parce que je ne peux plus supporter mes deux gredins de neveux! Je les trouve intolérables!

--Je vous comprends fort bien! approuva Michel. Ne comptez pas sur moi pour prendre leur défense!

--Figurez-vous qu'ils ne voulaient jamais me laisser parler! poursuivit amèrement le vieillard. Ils refusaient de me fournir plus d'un crayon par semaine! Le journal, tous les soirs, ils l'emportaient dans leurs chambres pour m'empêcher d'y prendre des notes! Or, Michel, vous me connaissez! Vous savez que je ne vis que pour mes calculs! J'ai besoin de jouir du spectacle varié et complexe de la vie, tel qu'il se révèle à moi dans les journaux quotidiens! Et ainsi mon existence avait fini par devenir un véritable enfer lorsque, dans le désordre de ce bienheureux tamponnement de Browndean, j'ai pu m'échapper. Les deux misérables doivent croire que je suis mort, et essayer de cacher la chose pour ne pas perdre la tontine!

--Et, à ce propos, où en êtes-vous pour ce qui en est de l'argent? demanda complaisamment Michel.

--Oh! je suis riche! répondit le vieillard. J'ai touché huit cents livres, de quoi vivre pendant huit ans. J'ai des plumes et des crayons à volonté; j'ai à ma disposition le British Museum, avec ses livres. Mais c'est extraordinaire combien un homme d'une intelligence raffinée a peu besoin de livres, à un certain âge! Les journaux suffisent parfaitement à l'instruire de tout!

--Savez-vous quoi? dit Michel. Venez demeurer chez moi!

--Michel, répondit l'oncle Joseph, voilà qui est très gentil de votre part: mais vous ne vous rendez pas compte de ce que ma position a de particulier. Il y a, voyez-vous, quelques petites complications financières qui m'empêchent de disposer de moi aussi librement que je le devrais. Comme tuteur, vous savez, mes efforts n'ont pas été bénis du ciel; et, pour vous dire la chose bien exactement, je me trouve tout à fait à la merci de cette bête brute de Maurice!

--Vous n'aurez qu'à vous déguiser! s'écria Michel. Je puis vous prêter tout de suite une paire de lunettes en verres à vitre, ainsi que de magnifiques favoris rouges.

--J'ai déjà caressé cette idée, répondit le vieillard; mais j'ai craint de provoquer des soupçons dans le modeste hôtel meublé que j'habite. J'ai constaté, à ce propos, que le séjour des hôtels meublés...

--Mais, dites-moi! interrompit Michel. Comment diable avez-vous pu vous procurer de l'argent? N'essayez pas de me traiter en étranger, mon oncle! Vous savez que je connais tous les détails du compromis, et de la tutelle, et de la situation où vous êtes vis-à-vis de Maurice!

Joseph raconta sa visite à la banque, ainsi que la façon dont il y avait touché le chèque, et défendu que l'on avançât désormais aucun argent à ses neveux.

--Ah! mais pardon! Ça ne peut pas aller comme ça! s'écria Michel. Vous n'aviez pas le droit d'agir ainsi!

--Mais tout l'argent est à moi, Michel! protesta le vieillard. C'est moi qui ai fondé la maison de cuirs sur des principes de mon invention!

--Tout cela est bel et bon! dit l'avoué. Mais vous avez signé un compromis avec votre neveu, vous lui avez fait abandon de vos droits: savez-vous, mon cher oncle, que cela signifie simplement les galères, pour vous?

--Ce n'est pas possible! s'écria Joseph. Il est impossible que la loi pousse l'injustice jusque-là!

--Et le plus cocasse de l'affaire, reprit Michel avec un éclat de rire soudain, c'est que, par-dessus le marché, vous avez coulé la maison de cuirs! En vérité, mon cher oncle, vous avez une singulière façon de comprendre la loi: mais, pour ce qui est de l'humour, vous êtes impayable!

--Je ne vois rien là dont on ait à rire! observa sèchement M. Finsbury.

--Et vous dites que Maurice n'a pas pouvoir pour signer? demanda Michel.

--Moi seul ai pouvoir pour signer! répondit Joseph.

--Le malheureux Maurice! Oh! le malheureux Maurice! s'écria l'avoué, en sautant de plaisir. Et lui qui, en outre, s'imagine que vous êtes mort, et pense aux moyens de cacher la nouvelle!... Mais, dites-moi, mon oncle, qu'avez-vous fait de tout cet argent?

--Je l'ai déposé dans une banque, et j'ai gardé vingt livres! répondit M. Finsbury. Pourquoi me demandez-vous ça?

--Voici pourquoi! dit Michel. Demain, un de mes clercs vous apportera un chèque de cent livres, en échange duquel vous lui remettrez le reçu de la Banque, afin qu'il aille au plus vite rapporter les huit cents livres à la Banque Anglo-Patagonienne, en fournissant une explication quelconque que je me chargerai d'inventer pour vous. De cette façon, votre situation sera plus nette; et comme Maurice, tout de même, ne pourra pas toucher un sou en banque, à moins de faire un faux, vous voyez que vous n'aurez pas de remords à avoir de ce côté-là!

--C'est égal, j'aimerais mieux ne pas dépendre de votre bonté! répondit Joseph en se grattant le nez. J'aimerais mieux pouvoir vivre de mon propre argent, maintenant que je l'ai!

Mais Michel lui secoua le bras.

--Il n'y aura donc pas moyen, lui cria-t-il, de vous faire comprendre que je travaille en ce moment à vous épargner le bagne!

Cela était dit avec tant de sérieux que le vieillard en fut effrayé.

--Il faudra, dit-il, que je tourne mon attention du côté de la loi; ce sera pour moi un champ nouveau à explorer. Car bien que, naturellement, je comprenne les principes généraux de la législation, il y a beaucoup de ses détails que j'ai jusqu'à présent négligé d'examiner, et ce que vous m'apprenez là, par exemple, me surprend tout à fait. Cependant il se peut que vous ayez raison, et le fait est qu'à mon âge un long emprisonnement risquerait de m'être quelque peu préjudiciable. Mais avec tout cela, mon cher neveu, je n'ai aucun droit à vivre de votre argent!

--Ne vous inquiétez pas de cela! fit Michel. Je trouverai bien un moyen de rentrer dans mes fonds!

Après quoi, ayant noté l'adresse du vieillard, il prit congé de lui au coin d'une rue.

«Quel vieux coquin, en vérité! se dit-il. Et puis, comme la vie est une chose singulière! Je commence à croire pour de bon que la providence m'a expressément choisi, aujourd'hui, pour la seconder. Voyons un peu! Qu'ai-je fait depuis ce matin? J'ai sauvé Pitman, j'ai enseveli un mort, j'ai sauvé mon oncle Joseph, j'ai remonté Forsyth, et j'ai bu d'innombrables verres de diverses liqueurs. Si maintenant, pour finir la soirée, j'allais faire une visite à mes cousins, et poursuivre auprès d'eux mon rôle providentiel? Dès demain matin, je verrai sérieusement à tirer mon profit de tous ces événements nouveaux; mais, ce soir, que la charité seule inspire ma conduite!»

Vingt minutes après, et pendant que toutes les horloges sonnaient onze heures, le représentant de la Providence descendit d'un fiacre, ordonna au cocher de l'attendre, et sonna à la porte du numéro 16, dans John Street.

La porte fut aussitôt ouverte par Maurice lui-même.

--Oh! c'est vous, Michel? dit-il, en bloquant soigneusement l'étroite ouverture. Il est bien tard!

Sans répondre, Michel s'avança, saisit la main de Maurice, et la serra si vigoureusement que le pauvre garçon fit, malgré lui, un mouvement de recul, ce dont son cousin profita pour entrer dans l'antichambre et pour passer ensuite dans la salle à manger, avec Maurice sur ses talons.

--Où est mon oncle Joseph? demanda-t-il, en s'installant dans le meilleur fauteuil.

--Il a été assez souffrant, ces jours derniers! répondit Maurice. Il est resté à Browndean. Il prend soin de lui, et je suis seul ici, comme vous voyez!

Michel eut un sourire mystérieux.

--C'est que j'ai besoin de le voir pour une affaire pressante! dit-il.

--Il n'y a pas de raison pour que je vous laisse voir mon oncle, tandis que vous ne me laissez pas voir votre père! répliqua Maurice.

--Ta, ta, ta! dit Michel. Mon père est mon père; mais le vieux Joseph est mon oncle à moi aussi bien que le vôtre, et vous n'avez aucun droit de le séquestrer!

--Je ne le séquestre pas! dit Maurice, enragé. Il est souffrant; il est dangereusement malade, et personne ne peut le voir!

--Eh bien! je vais vous dire ce qui en est! déclara Michel. Je suis venu pour m'entendre avec vous, Maurice! ce compromis que vous m'avez proposé, au sujet de la tontine, je l'accepte!

Le malheureux Maurice devint pâle comme un mort, et puis rougit jusqu'aux tempes, dans un soudain accès de fureur contre l'injustice monstrueuse de la destinée humaine.

--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il. Je n'en crois pas un mot!

Et lorsque Michel l'eut assuré qu'il parlait sérieusement:

--En ce cas, s'écria-t-il en rougissant de nouveau, sachez que je refuse! Voilà! Vous pouvez mettre cela dans votre pipe, et le fumer!

--Oh! oh! fit aigrement Michel. Vous dites que votre oncle est dangereusement malade, et cependant vous ne voulez plus du compromis que vous m'avez vous-même proposé quand il était bien portant! Il y a quelque chose de louche, là-dessous!

--Qu'entendez-vous par là? hurla Maurice.

--Je veux dire simplement qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas clair! expliqua Michel.

--Oseriez-vous faire une insinuation à mon adresse? reprit Maurice, qui commençait à entrevoir la possibilité d'intimider son cousin.

--Une insinuation? répéta Michel. Oh! ne nous mettons pas à employer de grands mots comme celui-là! Non, Maurice, essayons plutôt de noyer notre querelle dans une bouteille, comme deux galants cousins! _Les Deux galants cousins_, comédie, parfois attribuée à Shakespeare! ajouta-t-il.

Le cerveau de Maurice travaillait comme un moulin. «Soupçonne-t-il vraiment quelque chose? Ou bien ne fait-il que parler au hasard? et que dois-je faire? Savonner, ou bien attaquer à fond? En somme, savonner vaut mieux: cela me fera toujours gagner du temps!»

--Eh bien!--dit-il tout haut, et avec une pénible affectation de cordialité,--il y a longtemps que nous n'avons point passé une soirée ensemble, Michel, et quoique mes habitudes, comme vous savez, soient extrêmement tempérées, je vais faire aujourd'hui une exception pour vous. Excusez-moi un moment! Je vais aller chercher dans la cave une bouteille de whisky!

--Pas de whisky pour moi! dit Michel. Un peu du vieux champagne de l'oncle Joseph, ou rien du tout!

Pendant une seconde, Maurice hésita, car il n'avait plus que quelques bouteilles de ce vieux vin, et y tenait beaucoup; mais, dès la seconde suivante, il sortit sans répondre un mot. Il avait compris que, en le dépouillant ainsi de la crème de sa cave, Michel s'était imprudemment exposé, et livré à lui.

«Une bouteille? se dit-il. Par saint Georges, je vais lui en donner deux! Ce n'est pas le moment de faire des économies; et, une fois que l'animal sera complètement ivre, ce sera bien le diable si je n'arrive pas à lui arracher son secret!»

Ce fut donc avec une bouteille sous chaque bras qu'il rentra dans la salle à manger. Il prit deux verres dans le buffet, et les remplit avec une grâce hospitalière.

--Je bois à votre santé, mon cousin! s'écria-t-il gaiement. N'épargnez pas le vin, dans ma maison!

Debout près de la table, Michel vida son verre. Il le remplit de nouveau, et revint s'asseoir dans son fauteuil, emportant la bouteille avec lui. Et bientôt trois verres de vieux champagne, absorbés coup sur coup, produisaient un changement notable dans sa manière d'être.

--Savez-vous que vous manquez de vivacité d'esprit, Maurice! observa-t-il. Vous êtes profond, c'est possible: mais je veux être pendu si vous avez l'esprit vif!

--Et qu'est-ce qui vous fait croire que je sois profond? demanda Maurice avec un air de simplicité amusée.

--Le fait que vous ne voulez pas d'un compromis avec moi! répondit Michel, qui commençait à s'exprimer avec beaucoup de difficulté. Vous êtes profond, Maurice, très profond, de ne pas vouloir de ce compromis! Et vous avez là un vin qui est bien bon! Ce vin est le seul trait respectable de la famille Finsbury. Savez-vous que c'est encore plus rare qu'un titre! bien plus rare! Seulement, quand un homme a dans sa cave du vin comme celui-là, je me demande pourquoi il ne veut pas d'un compromis!

--Mais, vous-même, vous n'en vouliez pas, jusqu'ici! dit Maurice, toujours souriant. A chacun son tour!

--Je me demande pourquoi je n'en ai pas voulu! Je me demande pourquoi vous n'en voulez pas! reprit Michel. Je me demande pourquoi chacun de nous pense que l'autre n'a pas voulu du compromis! Dites donc, savez-vous que c'est là un problème très... très re... très remarquable? ajouta-t-il, non sans orgueil d'avoir enfin triomphé de tous les obstacles oraux qu'il avait trouvés sur sa route.

--Et quelle raison croyez-vous que j'aie pour refuser? demanda adroitement Maurice.

Michel le regarda bien en face, puis cligna d'un oeil.

--Ah! vous êtes un malin! dit-il. Tout à l'heure vous allez me demander de vous aider à sortir de votre pétrin. Et le fait est que je sais bien que je suis l'émissaire de la Providence; mais, tout de même, pas de cette manière-là! Vous aurez à vous en tirer tout seul, mon bon ami, ça vous remontera! Quel terrible pétrin cela doit être, pour un jeune orphelin de quarante ans: la maison de cuirs, la banque, et tout le reste!

--J'avoue que je ne comprends rien à ce que vous voulez dire! déclara Maurice.

--Je ne suis pas sûr d'y comprendre grand'chose moi-même! dit Michel. Voici un vin excellent, monsieur, ex'lent vin. Mais revenons un peu à votre affaire, hein? Donc, voilà un oncle de prix qui a disparu! Eh bien! tout ce que je veux savoir, c'est ceci: où est cet oncle de prix?

--Je vous l'ai dit; il est à Browndean! répondit Maurice, en essuyant son front à la dérobée, car ces petites attaques répétées commençaient à le fatiguer réellement.

--Facile à dire, Brown... Brown... Hé, après tout, pas si facile à dire que çà! s'écria Michel, irrité. Je veux dire que vous avez beau jeu à me répondre n'importe quoi. Mais ce qui ne me plaît pas là-dedans, c'est cette disparition complète d'un oncle! Franchement, Maurice, est-ce commercial?

Et il hochait la tête, tristement.

--Rien n'est plus simple, ni plus clair! répondit Maurice, avec un calme chèrement payé. Pas l'ombre d'un mystère, dans tout cela! Mon oncle se repose, à Browndean, pour se remettre de la secousse qu'il a subie dans l'accident!

--Ah! oui, dit Michel, une rude secousse!

--Pourquoi dites-vous cela? s'écria vivement Maurice.

--Oh! je le dis en m'appuyant sur la meilleure autorité possible! C'est vous-même qui venez de me le dire! répliqua Michel. Mais si vous me dites le contraire, à présent, naturellement j'aurai à choisir entre les deux versions. Le fait est que... que j'ai renversé du vin sur le tapis; on dit que ça leur fait du bien, aux tapis! Le fait est que notre cher oncle... Mort, hein?... Enterré?

Maurice se dressa sur ses pieds.

--Qu'est-ce que vous dites? hurla-t-il.

--Je dis que j'ai renversé du vin sur le tapis! répondit Michel en se levant aussi. Mais c'est égal, je n'ai pas tout renversé! Bien des amitiés au cher oncle, n'est-ce pas?

--Vous voulez vous en aller? demanda Maurice.

--Hé! mon pauvre vieux, il le faut! Forcé d'aller veiller un ami malade! répondit Michel, en se tenant à la table pour ne pas tomber.

--Vous ne partirez pas d'ici avant de m'avoir expliqué vos allusions! déclara Maurice d'un ton féroce. Qu'avez-vous voulu dire? Pourquoi êtes-vous venu ici?

Mais l'avoué était déjà parvenu jusqu'à la porte du vestibule.

--Je suis venu sans aucune mauvaise intention, je vous assure! dit-il en mettant la main sur son coeur. Je vous jure que je n'ai pas eu d'autre intention que de remplir mon rôle d'agent de la Providence!

Puis il parvint jusqu'à la porte de la rue, l'ouvrit, non sans peine, et descendit vers le fiacre, qui l'attendait. Le cocher, brusquement réveillé d'un somme, lui demanda où il fallait le conduire.

Michel s'aperçut que Maurice l'avait suivi sur le seuil de la maison; et une brillante inspiration lui vint à l'esprit.

«Ce garçon-là a besoin d'être remonté sérieusement!» songea-t-il.

--Cocher, conduisez-moi à Scotland-Yard[1]! dit-il tout haut, en se tenant à la roue. Car, enfin, cocher, il y a quelque chose de louche dans cet oncle et son accident! Tout cela mérite d'être tiré au clair! Conduisez-moi à Scotland-Yard!

[1] La préfecture de police.

--Vous ne pouvez pas me demander cela pour de bon! dit le cocher, avec la cordiale sympathie qu'ont toujours ses pareils pour un homme du monde en état d'ivresse. Ecoutez, monsieur, vous feriez mieux de vous faire ramener chez vous! Demain matin, vous pourrez toujours aller à Scotland-Yard!

--Vous croyez? demanda Michel. Allons, en ce cas, conduisez-moi plutôt au Bar de la Gaîté!

--Le Bar de la Gaîté est fermé, monsieur!

--Eh bien, alors, chez moi! dit Michel, résigné.

--Mais où cela, monsieur?

--Ma foi, vraiment, mon ami, je ne sais pas! dit Michel en s'asseyant dans le fiacre. Conduisez-moi à Scotland-Yard, et, là-bas, nous demanderons!

--Mais vous devez bien avoir une carte de visite, dit l'homme à travers le guichet du plafond. Donnez-moi votre porte-cartes!

--Quelle prodigieuse intelligence, pour un cocher de fiacre! s'écria Michel, en passant son porte-cartes au cocher.

Et celui-ci lut tout haut, à la lumière du gaz:

--Michel Finsbury, 233, King's Road, Chelsea. Est-ce bien cela, monsieur?

--Parfait! s'écria Michel. Conduisez-moi là, si vous y voyez suffisamment, avec toutes ces maisons qui s'obstinent à rester sens dessus dessous!

X

GÉDÉON FORSYTH ET LE GRAND ERARD

Je suis bien sûr que personne d'entre vous n'a lu _le Mystère de l'Omnibus_, par E. H. B., un roman qui a figuré pendant plusieurs jours aux devantures des libraires, et puis qui a entièrement disparu de la surface du globe. Ce que deviennent les livres, une semaine ou deux après leur publication, où ils vont, à quel usage on les emploie: ce sont là autant de problèmes qui, bien souvent, m'ont tourmenté pendant des nuits d'insomnie. Le fait est que personne, à ma connaissance, n'a lu _le Mystère de l'Omnibus_, par E. H. B., cependant j'ai pu m'assurer qu'il n'existe plus aujourd'hui que trois exemplaires de cet ouvrage. L'un se trouve à la bibliothèque du British Museum, d'ailleurs à jamais rendu inabordable par suite d'une erreur d'inscription au catalogue; un autre se trouve dans les caves de débarras de la Bibliothèque des Avocats, à Edimbourg; enfin, le troisième, relié en maroquin, appartient à notre ami Gédéon Forsyth. Pour vous expliquer le placement actuel de ce troisième exemplaire, vous allez évidemment supposer que Gédéon a beaucoup admiré le roman d'E. H. B. Et, je puis vous le dire, vous ne vous tromperez pas dans cette supposition. Gédéon, aujourd'hui encore, continue à admirer _le Mystère de l'Omnibus_: il l'admire et il l'aime, avec une tendresse toute paternelle, car c'est lui-même qui en est l'auteur. Il l'a signé des initiales de son oncle, M. Edouard Hugues Bloomfield; mais c'est lui seul qui l'a écrit en entier. Il s'était d'abord demandé, avant la publication, s'il n'allait pas tout au moins confier à quelques amis le secret de sa paternité; mais après la publication, et l'insuccès monumental qui l'a accueillie, la modestie du jeune romancier est devenue plus pressante; et, sans la révélation que je vous fais aujourd'hui, le nom de l'auteur de ce remarquable ouvrage aurait risqué de demeurer à jamais inconnu.

Cependant, le jour déjà lointain où Michel Finsbury prit son fameux congé, le livre de Gédéon venait à peine de paraître, et un de ses exemplaires se trouvait exposé à l'étalage de la marchande de journaux, dans la Gare de Waterloo: de telle sorte que Gédéon put le voir, avant de monter dans le train qui allait le conduire à Hampton-Court. Mais, le croira-t-on? la vue de son oeuvre ne provoqua chez lui qu'un sourire dédaigneux. «Quelle vaine ambition de paresseux, se dit-il, que celle d'un faiseur de livres!» Il eut honte de s'être abaissé jusqu'à la pratique d'un art aussi enfantin. Tout entier à la pensée de sa première cause, il se sentait enfin devenu un homme. Et la muse qui préside au roman-feuilleton (une dame qui doit être sans doute d'origine française) s'envola d'auprès de lui, pour aller se mêler de nouveau à la danse de ses soeurs, autour des immortelles fontaines de l'Hélicon.

Durant toute la demi-heure du voyage, de saines et robustes réflexions pratiques égayèrent l'âme du jeune avocat. A tout instant, il se choisissait, par la portière du wagon, la petite maison de campagne qui allait bientôt devenir l'asile de sa vie. Et déjà, en parfait propriétaire, il projetait des améliorations aux maisons qu'il voyait; à l'une, il ajoutait une écurie; à l'autre, un jeu de tennis; il s'imaginait le charmant aspect qu'aurait une troisième, lorsque, en face d'elle, sur la rivière, il se serait fait construire un pavillon de bois. «Et quand je pense, se disait-il, qu'il y a une heure à peine j'étais encore un insouciant jeune sot, uniquement occupé de canotage et de romans-feuilletons! Je passais à côté des plus ravissantes maisons de campagne sans même les honorer d'un regard! Comme il faut peu de temps pour mûrir un homme!»

Le lecteur intelligent reconnaîtra tout de suite, et d'après ce simple monologue, les ravages causés dans le coeur de Gédéon par les beaux yeux de Mlle Hazeltine. L'avocat, au sortir de John Street, avait conduit la jeune fille dans la maison de son oncle, M. Bloomfield; et ce personnage, ayant appris de son neveu qu'elle était victime d'une double oppression, l'avait prise bruyamment sous sa protection.

--Je me demande qui est le pire des deux, s'était-il écrié: ce vieil oncle sans scrupules, ou ce grossier jeune coquin de neveu! En tout cas, je vais tout de suite écrire au _Pall Mall_, pour les dénoncer! Quoi! Vous dites que non? Pardon, monsieur, il faut qu'ils soient dénoncés! C'est un devoir public... Comment? Vous dites que cet oncle est un conférencier radical? En ce cas, oui, vous avez raison, la chose doit être menée avec plus de réserve! Je suis sûr que ce pauvre oncle aura été scandaleusement trompé!

De tout cela résulta que M. Bloomfield ne mit pas à exécution son projet de lettre à la _Pall Mall Gazette._ Il déclara seulement que miss Hazeltine avait à être tenue à l'abri des recherches probables de ses persécuteurs; et comme il se trouvait posséder un yacht, il jugea qu'aucune autre retraite ne pouvait être plus sûre pour l'infortunée jeune fille. Le matin même du jour où Gédéon se rendait à Hampton Court, Julia, en compagnie de M. et de Mme Bloomfield, avait quitté Londres à bord du yacht familial. Et Gédéon, comme l'on pense, aurait bien aimé être du voyage: mais son oncle n'avait pas cru devoir lui accorder cette faveur. «Non, Gid! lui avait-il dit. On va évidemment te filer; il ne faut pas qu'on te voie avec nous!» Et le jeune homme n'avait pas osé contester cette étrange illusion; car il craignait que son oncle ne se relâchât de son beau zèle pour la protection de Julia, s'il découvrait que l'affaire n'était pas aussi romanesque qu'il se l'était figurée. Au reste, la discrétion de Gédéon avait eu sa récompense; car le vieux Bloomfield, en lui posant sur l'épaule sa pesante main, avait ajouté ces mots, dont la signification avait été aussitôt comprise: «Je devine bien ce que tu as en tête, Gédéon! Mais si tu veux obtenir cette jeune fille, il faudra que tu travailles, mon gaillard, entends-tu?»

Ces agréables paroles avaient déjà contribué à égayer l'avocat lorsque, ayant pris congé des voyageurs, il était retourné chez lui pour lire des romans; et, maintenant, pendant que le train l'emportait à Hampton Court, c'étaient elles encore qui formaient la base fondamentale de ses viriles rêveries. Et quand il descendit du train et commença à se recueillir, pour la délicate mission dont il s'était chargé, toujours encore il avait dans les yeux le fin visage de Julia, et dans les oreilles les paroles d'adieu de son oncle Edouard.