Le morne au diable

Part 9

Chapter 93,725 wordsPublic domain

--C'est justement parce que je suis momentanément dans un équipage indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.

--Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de friperie? dit le boucanier.

--Me préserve le ciel de l'accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on pourrait par hasard... et cela n'aurait rien d'étonnant, on pourrait par hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d'un vestiaire, quelques habits provenant d'un des défunts de notre infante!

--Eh bien? fit le boucanier.

--Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu'il m'en coûte beaucoup de me parer de ce qui ne m'appartient pas, et surtout de ce qui peut m'habiller fort mal, je m'en accommoderai pourtant, à défaut de mes somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d'être abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard... ajouta-t-il dédaigneusement.

Le boucanier ne put s'empêcher de rire aux éclats de la singulière idée de son compagnon.

Croustillac rougit de colère, et dit:

--Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon!

--Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des peaux, dit Arrache-l'Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d'un des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne; attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d'œil sûr pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire au Macouba.

--M'arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s'écria le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.

En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui conduisait à l'habitation, à travers les effrayants précipices du Morne-au-Diable.

A un cri de reconnaissance du boucanier, l'échelle de la plate-forme descendit; il y monta avec son compagnon, et tous deux entrèrent dans les bâtiments extérieurs.

Arrivés au passage voûté qui conduisait à l'habitation particulière de la veuve, le boucanier dit un mot à l'oreille d'une vieille mulâtresse. Celle-ci prit le chevalier par la main et le conduisit à un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la voûte.

Croustillac hésitait à suivre l'esclave, le boucanier dit:

--Allez, allez, frère, vous ne pouvez vous présenter ainsi devant la veuve; je viens de dire un mot à la vieille Jeannette, elle va vous donner les moyens d'être plus brillant qu'un soleil. Moi, je vais annoncer votre arrivée à la Barbe-Bleue.

Ce disant, le boucanier disparut par le passage voûté.

Croustillac, guidé par la mulâtresse arriva dans une chambre très élégamment et très confortablement meublée.

--Mordioux! s'écria l'aventurier en se frottant les mains et en marchant à grands pas, ceci s'annonce bien! pourvu que je puisse paraître à mon avantage. Pourvu qu'un des défunts de la veuve ait eu seulement taille et figure humaines, et que ces habits ne me _déflorent_ pas trop, je parais... je plais... je séduis la veuve, et cette bête brute de boucanier, débusqué par moi du cœur de la Barbe-Bleue, retourne demain, peut-être même ce soir, dans ses forêts.

Croustillac vit bientôt entrer chez lui plusieurs nègres.

L'un était courbé sous le poids d'un énorme paquet.

L'autre apportait sur un plateau d'argent ciselé une écuelle de vermeil, où fumait un consommé le plus appétissant du monde; deux carafes de cristal, l'une remplie d'un vin vieux de Bordeaux, couleur de rubis; l'autre, de vin de Madère, couleur de topaze, flanquaient l'écuelle et complétaient cette légère réfection offerte au chevalier de la part de _Madame_.

Pendant qu'un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table d'un bois précieux incrusté d'ivoire, le nègre portant le paquet étalait sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières brodées en or.

Ce qu'il y avait de singulier dans ce justaucorps, c'est que sa manche gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l'exception de cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné d'une grosse tresse d'or et de belles plumes blanches devaient compléter la transfiguration de l'aventurier.

Pendant que le chevalier s'ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre; l'autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s'il voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.

Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui exhalaient les plus suaves odeurs, l'aventurier s'étendit voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de chambre l'éventaient avec d'énormes plumeaux.

Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon lui, devait être d'autant plus belle qu'elle avait été jusque-là plus misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles espérances étaient dépassées; en jetant un coup d'œil complaisant sur les riches habits qu'il allait revêtir et qui devaient le rendre fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l'endroit du boucanier, qui venait si imprudemment de _mettre le loup dans la bergerie de son amour_.

Cette pensée d'un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui devait victorieusement l'emporter sur le langage de ses sauvages adorateurs.

Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût d'une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue fût d'une beauté idéale.

Croustillac se montra donc d'assez bonne composition; il se dit avec la conviction d'un homme qui sait sagement modérer et borner ses prétentions:

--Pourvu que la veuve n'ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu qu'elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu'il lui reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon, sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que j'aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que de retourner à bord de la _Licorne_, avaler des bougies allumées pour la plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est _millionnaire_, je me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement aimable que, loin de m'envoyer rejoindre les autres défunts, elle n'aura pas d'autre idée que celle de me conserver précieusement et d'embellir ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons... allons, Croustillac, reprit l'aventurier avec une nouvelle exaltation, je te le disais bien, ton étoile se lève d'autant plus étincelante qu'elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.

En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l'habit de velours noir à manche cerise.

Le Gascon était grand, mais osseux et maigre; les vêtements qu'il portait avaient été faits pour un homme aussi de haute taille, mais large de poitrine et mince de corsage; aussi le justaucorps dessinait-il quelques plis majestueux autour du torse de Croustillac, et ses bas cerise se drapèrent non moins majestueusement autour de ses longues jambes sèches et nerveuses.

Le chevalier ne s'occupa pas de ces légères imperfections dans son costume; il jeta un dernier regard sur le miroir de Venise que lui présentait l'esclave, ajusta ses cheveux noirs et rudes, retroussa sa longue moustache, suspendit sa formidable épée à un riche baudrier de buffle qu'on lui avait apporté, se coiffa fièrement du feutre à tresses d'or et à plumes blanches, et, piaffant dans sa chambre d'un air triomphant, il attendit impatiemment l'heure d'être présenté à la veuve.

Cet instant désiré arriva bientôt.

La vieille mulâtresse qui avait reçu l'aventurier vint le chercher, le pria de la suivre et l'introduisit dans le bâtiment reculé que nous connaissons déjà.

Le salon où Croustillac dut attendre quelques minutes était meublé avec un luxe dont jusque-là il n'avait eu aucune idée; de superbes tableaux anciens, des porcelaines magnifiques, des curiosités d'orfèvrerie du plus grand prix encombraient, pour ainsi dire, des meubles aussi précieux par la matière que par le travail; un luth et un téorbe, dont les ornements d'ivoire et d'or étaient d'une finesse de sculpture extraordinaire, attirèrent l'attention de Croustillac, qui fut ravi de penser que sa _future épouse_ était musicienne.

--Mordioux! se dit le chevalier, serait-il donc possible que la maîtresse de tant de richesses fût belle comme le jour... Non, non, je serais trop heureux.. quoique je mérite un tel bonheur.

Qu'on juge de l'étonnement, pour ne pas dire du saisissement du Gascon, lorsqu'il vit entrer Angèle.

La petite veuve était éblouissante de jeunesse, de grâces, de beauté, de parure; vêtue et coiffée à la mode du siècle de Louis XIV, elle portait une robe de tabis bleu céleste, dont le long corsage semblait brodé de diamants, de perles et de rubis, tant cette profusion de pierreries était disposée avec goût.

Croustillac, malgré son audace, recula d'un pas à cette apparition.

De sa vie il n'avait rencontré une femme si ravissamment jolie, si royalement parée; il ne pouvait en croire ses yeux, il contemplait la Barbe-Bleue d'un air ébahi.

Nous devons dire à la louange du chevalier qu'il eut un louable retour de modestie malheureusement aussi rapide que sincère. Il pensa qu'une si charmante créature hésiterait peut-être à se marier avec un aventurier tel que lui; mais, se rappelant les impertinentes et glorieuses confidences du boucanier, il se dit qu'après tout un homme en valait un autre, et il reprit bientôt son imperturbable assurance.

Croustillac fit coup sur coup trois de ses plus respectueuses révérences; puis il se redressa de toute sa hauteur pour faire valoir la noblesse de sa taille, avança une de ses longues jambes, retira l'autre quelque peu en arrière et se hancha d'un air conquérant, en tenant son feutre de la main droite et appuyant sa main gauche sur la garde de son épée.

Sans doute, il allait débiter quelque galant compliment à la Barbe-Bleue, car déjà il portait une main à son cœur en ouvrant sa large bouche, lorsque la petite veuve, ne pouvant retenir la violente envie de rire que lui causait la figure hétéroclite du chevalier, donna un libre cours à sa bruyante hilarité.

Cette explosion de gaieté ferma la bouche à Croustillac et il tâcha de sourire, espérant ainsi complaire à la Barbe-Bleue.

Cette galante tentative se traduisit par une grimace si grotesque, qu'Angèle tomba assise sur un sofa, oublia toute convenance, toute dignité, s'abandonna étourdiment à un accès de fou rire; ses beaux yeux bleus, toujours si brillants, se voilèrent de joyeuses larmes; ses joues rondelettes se colorèrent d'un vif incarnat, et leurs charmantes fossettes se creusèrent à ce point que la veuve aurait pu y cacher, tout entier, le bout rosé de son petit doigt.

Croustillac, très embarrassé, restait immobile devant la jolie rieuse, tantôt fronçant les sourcils d'un air courroucé, tantôt, au contraire, tâchant de dilater sa longue et maigre figure par un sourire forcé.

Pendant ces jeux successifs de physionomie, qui n'étaient pas faits pour mettre un terme à l'hilarité de la Barbe-Bleue, le chevalier se disait _in petto_ que, pour une _meurtrière_, la veuve n'avait pas un aspect bien sombre ni bien terrible.

Néanmoins la vanité de notre aventurier s'accommodait assez difficilement du singulier effet qu'il produisait. Faute de raisons meilleures, il finit par se dire qu'avant toutes choses il fallait frapper vivement l'imagination des femmes, qu'il fallait d'abord les étonner, les révolutionner, et que, sous ce rapport, sa première entrevue avec la Barbe-Bleue ne laissait rien à désirer.

Lorsqu'il vit la veuve un peu calmée, il lui dit résolument, en superbe phébus:

--Je suis sûr que vous riez, madame, de toutes les tentatives désespérées que je fais pour retenir en vain mon pauvre cœur qui vole à tire d'aile à vos pieds... C'est lui qui m'a entraîné ici, je n'ai fait que le suivre, malgré moi... oui, madame, malgré moi; je lui disais: Là... là... tout beau, mon cœur, tout beau... il ne suffit pas, pour plaire à une divine beauté, d'être passionnément amoureux... Mais mon petit... ou plutôt mon grand étourdi de cœur me répondait toujours en m'attirant vers vous de toutes ses forces... comme s'il eût été d'acier et que le Morne-au-Diable eût été d'aimant; mon cœur, dis-je, me répondait: Rassurez-vous, maître, tendre et vaillant comme vous l'êtes, de l'amour que vous ressentez naîtra l'amour qu'on ressentira; mais pardon, madame, le langage de mon cœur me paraît furieusement impertinent... c'est sans doute cette impertinence qui vous fait rire de nouveau?

--Non, monsieur, non; votre présence m'égaie à ce point parce que vous ressemblez, ah!... ah!... ah!... d'une façon étrange à mon second mari; vous avez absolument le même nez, ah!... ah!... et en vous voyant entrer, j'ai cru voir un spectre, ah!... ah!... ah!... qui venait me reprocher, ah!... ah!... ah!... sa fin cruelle... ah!... ah!...

Ici les éclats de rire d'Angèle redoublèrent.

Le chevalier n'ignorait pas les antécédents qu'on reprochait à la Barbe-Bleue, mais il ne put cacher son profond étonnement en entendant cette charmante et mignonne créature s'avouer homicide avec une si incroyable audace....

Néanmoins, le chevalier reprit son sang-froid habituel et répondit galamment.

--Je suis trop heureux, madame, de vous rappeler un de vos défunts, de réveiller par ma présence un de vos souvenirs, quel qu'il soit. Seulement, ajouta Croustillac d'un air galant, il est d'autres ressemblances que je voudrais avoir avec le défunt... dont la mémoire vous égaie si fort...

--Cela veut dire que vous voudriez m'épouser? lui demanda la Barbe-Bleue.

A cette brusque question, le chevalier resta un moment stupéfait.

Angèle continua.

--Je m'y attendais; _Arrache-l'Ame_, que par abréviation j'appelle mon petit _Rache-l'Ame_, m'avait prévenue de votre bon vouloir pour moi; peut-être a-t-il voulu me causer une fausse joie? ajouta la veuve en regardant coquettement le chevalier.

Croustillac marchait de surprise en surprise.

--Comment! s'écria-t-il, le boucanier vous a dit, madame...

--Que vous veniez exprès de France pour m'épouser; est-ce vrai? Voyons, parlez franchement, ne me trompez pas. Oh! d'abord, je n'aime pas à être contrariée... Je vous en préviens, si j'ai mis dans ma tête que vous soyez mon mari.... vous serez mon mari....

--Madame, je vous en supplie, ne me prenez pas pour une buse... pour une grue... pour une pécore... Si je reste sans voix... c'est l'émotion... l'étonnement... Et Croustillac regardait autour de lui avec inquiétude comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve. Que je crève comme un mousquet, madame, si je m'attendais à un tel accueil.

--Eh! mon Dieu, il n'est pas besoin de faire tant de façons, reprit la veuve, on m'a dit que vous vouliez m'épouser; est-ce vrai?

--Aussi vrai que vous êtes la plus éblouissante beauté que j'aie jamais rencontrée! s'écria impétueusement le chevalier en portant la main à son cœur.

--Vraiment? oh! vraiment, vous êtes bien décidé à me prendre pour femme? s'écria la petite veuve en frappant joyeusement dans ses mains.

--J'y suis tellement décidé, adorable veuve, que ma seule crainte maintenant est de ne pas voir réaliser ce vœu qui, de ma part, je le confesse, est un vœu exorbitant... un rêve titanique, et...

--Mais, taisez-vous donc! dit la Barbe-Bleue en interrompant le chevalier avec une naïveté enfantine. A quoi bon ces grands mots?... Vous me demandez ma main... pourquoi ne vous la donnerais-je pas?...

--Comment, madame, je pourrais croire?... Ah! tenez, belle insulaire! j'ai eu bien des triomphes dans ma vie... des princesses m'ont avoué leur flamme... des reines ont soupiré en me regardant... mais jamais, madame, jamais je n'ai éprouvé un ravissement pareil... Oui, madame... vous pouvez vous applaudir, vous pouvez vous vanter d'avoir porté à leur comble ma surprise, ma joie et ma reconnaissance... Répétez encore, je vous en supplie, répétez ces mots charmants! vous consentez à me prendre pour mari, moi Polyphème de Croustillac.

--Je vous le répéterai tant que vous voudrez, rien n'est plus simple; vous comprenez bien que j'ai trop de peine à trouver des maris pour ne pas saisir avec avidité l'offre que vous me faites.

--Ah! madame, riposta galamment le chevalier, au risque de passer pour un impertinent, je me permettrai de vous contredire formellement... Non, non, jamais je ne croirai qu'il vous soit difficile de trouver des maris; je dirai plus... je suis convaincu que vous n'avez eu, depuis votre veuvage, que l'embarras du choix... mais c'est tout simple, vous n'avez pas voulu choisir... Vous aviez trop bon goût, madame, dit audacieusement Croustillac, vous attendiez...

--Je pourrais vous tromper et vous laisser croire cela... chevalier, mais vous êtes trop galant homme pour que je vous abuse... Au point où nous en sommes, ajouta Angèle d'un air gracieux et confidentiel, au point où nous en sommes, je puis tout vous dire..... Écoutez-moi donc: La première fois que je me suis mariée, je n'ai eu qu'à choisir, c'est vrai. Oh! mon Dieu! les épouseurs se présentaient en foule, et j'ai choisi... très bien choisi... Lors du mon second mariage... ce n'était déjà plus la même chose... On avait jasé sur la mort singulière de mon premier mari, et les épouseurs commençaient à réfléchir avant que de se déclarer... Pourtant comme je ne suis pas sotte, à force de grâce, de câlinerie, de coquetterie, je finis par happer un second époux... Hélas! ça n'avait pas été sans peine... Mais pour le troisième, oh! pour le troisième, vous n'avez pas idée de tout le mal que j'ai eu; vrai, c'était à en désespérer.

--Ah! madame, que n'étais-je là...

--Sans doute, chevalier, mais vous n'y étiez malheureusement pas... On avait jasé sur la mort du premier... jugez si on jasa sur le second... on commençait à se défier de moi, ajouta la veuve en secouant sa jolie petite tête avec une expression de mélancolie ingénue, que voulez-vous? le monde est si tracassier... si médisant... les hommes sont si bizarres!

--Le monde est un sot! le monde est un imbécile égoïste, s'écria Croustillac plein de pitié pour cette victime de la calomnie.--Les hommes sont des lâches et des niais, qui croient à toutes les billevesées qu'on leur raconte.

--C'est bien vrai ce que vous dites là... vous n'êtes pas comme cela vous... ami...

--Elle m'appelle ami... dit Croustillac transporté, et il reprit:--Non, certes... non... je ne suis pas comme cela...

--Sans doute, dit la veuve, vous... quelle différence... Aussi, tenez... vous me gâtez en acceptant si gentiment ma proposition.

--Dites que je me ravis moi-même au-delà des bornes du bonheur possible, madame!

--Si, si, vous me gâtez, ajouta la veuve avec un sourire enchanteur, en jetant un regard reconnaissant sur le chevalier, je vous assure que vous me gâtez; vous êtes si facile, si accommodant! Aussi, un jour, comment vous remplacerai-je, ami?

--Me remplacer?

--Oui... après vous, ami.

--Après moi, madame?

--Mais, sans doute, après vous?

--Madame, je ne comprends pas... je ne veux pas comprendre...

--Mais c'est tout simple cependant... comment voulez-vous que je puisse espérer de trouver quelqu'un qui se marie aussi facilement que vous? Oh! non, non, les hommes comme vous sont rares.

--Comment, madame, après moi? s'écria Croustillac abasourdi de cette prévision, vous songez déjà à mon successeur?

--Oui... ami... oui, répondit la veuve avec une petite mine sentimentale la plus touchante du monde. Oui... car lorsque vous ne serez plus, il me faudra encore me remettre en quête, chercher, demander, trouver un cinquième mari... Pensez donc! que de difficultés, que de préventions à vaincre... Peut-être même ne réussirai-je pas... Jugez donc: veuve en quatrièmes noces! Vous oubliez cela: c'est un fait pourtant, voyez-vous... ami. Après vous, je serai veuve en quatrièmes noces?

--Je n'oublie pas du tout cela, madame, dit le Gascon un peu refroidi, et se demandant s'il n'avait pas affaire à une folle, je n'oublie certes pas que, dans le cas où j'aurais eu l'honneur de vous épouser, vous seriez veuve en quatrièmes noces, si vous me perdiez;..... seulement..... il me paraît que vous assignez un terme un peu court à mon bonheur.

--Hélas! oui, ami... dit la veuve d'un ton attendri, un an... et un an... c'est bien court... Un an! cela passe si vite quand on s'aime! ajouta-t-elle en lui jetant un regard véritablement _assassin_.

--Un an, madame, un an! s'écria le chevalier; mais bientôt songeant que les paroles de la Barbe-Bleue cachaient peut-être un piége, qu'elle voulait sans doute l'éprouver pour juger de son courage, il s'écria d'un ton chevaleresque:

--Eh bien! soit... madame... que mon bonheur dure un an, un jour, une heure, une minute, il n'importe... je brave tout, pourvu que je puisse dire que j'ai été assez heureux pour obtenir votre main.

--Vous êtes un véritable chevalier, dit la veuve ravie, je n'attendais pas moins de vous... ceci est bien convenu, seulement je préviendrai mon petit _Rache-l'Ame_, pour la forme, s'entend... car, mariée ou non, je serai toujours pour lui ce que j'étais.

--Mais, madame, dit Croustillac avec un certain embarras, me serait-il permis... serait-il indiscret... de vous demander... ce que vous êtes à ce chasseur de taureaux... et quelle est auprès de vous sa position; ou plutôt voudriez-vous m'expliquer ensuite par quelle intimité vous vous croyez obligée de lui parler de vos projets?

--Certainement... et à qui dirai-je cela si ce n'est à vous... maintenant... ami?... Je vous avouerai que Rache-l'Ame est un de mes bien-aimés.

Ici Croustillac fit une grimace si singulière en toussant deux ou trois fois, qu'Angèle partit d'un éclat de rire.

Croustillac, un moment interdit, fit cette réflexion pleine de sagesse:

--Je suis fou! Rien de plus simple: elle avait une espèce de goût pour ce grossier personnage, ma vue la décide à me le sacrifier; elle y met des égards... malheureux boucanier que tu es! Seulement... pourquoi diable vient-elle me dire qu'au bout d'un an il faudra qu'elle s'occupe de me trouver un successeur?...

--Tenez, voici justement mon petit _Rache-l'Ame_, dit la veuve, nous allons lui parler de nos projets, et nous souperons ensuite comme trois amis.

--C'est égal, se dit Croustillac en voyant entrer le boucanier, voilà une petite femme qui peut se vanter d'être singulièrement originale.

CHAPITRE XIII.

LE SOUPER.

Lorsque le boucanier entra, le chevalier le reconnut à peine.