Part 8
Pendant tout le temps de cette préparation culinaire, le boucanier n'avait pas paru s'apercevoir de la présence du chevalier, qui, le jarret tendu, le nez au vent, la main sur la garde de son épée, se préparait à répondre fièrement aux interrogations qu'on allait lui faire, et peut-être même à interroger lui-même maître Arrache-l'Ame.
Ce dernier, après avoir coupé le cou et les pattes du ramier qu'il avait plumé, essuya tranquillement son couteau et le remit dans sa gaîne.
Pour expliquer l'indifférence du boucanier, nous devons dire au lecteur que rien n'était plus commun que de voir des habitants venir visiter les boucans par curiosité.
Les boucaniers avaient, dans leurs habitudes, beaucoup de ressemblance avec les Caraïbes. Comme eux, ils se piquaient d'une loyale hospitalité; comme eux, ils permettaient à tout venant qui avait faim et soif de prendre part à leurs repas; mais, comme les Caraïbes, ils regardaient une invitation comme une formalité superflue; le repas préparé, mangeait qui voulait.
Après s'être débarrassé de sa ceinture et de son fusil, Arrache-l'Ame s'étendit sous l'ajoupa, tira une gourde cachée au frais sous la feuillée et but un coup d'eau-de-vie pour se préparer au dîner.
Croustillac était toujours dans la même position, le nez au vent, le jarret tendu, la main sur la garde de sa rapière; le rouge lui monta au front, il ne trouvait rien de plus insultant que l'indifférence absolue d'Arrache-l'Ame à son égard.
La Barbe-Bleue avait-elle, par l'intermédiaire du capitaine flibustier, prescrit au boucanier d'agir ainsi dans le cas où il rencontrerait le chevalier? L'insouciance du chasseur de taureaux était-elle réelle? C'est ce que nous ne pouvons encore apprendre au lecteur.
La position de Croustillac n'en était pas moins délicate et difficile; malgré son audace, il ne savait comment entamer la conversation. Enfin, faisant un effort sur lui-même, il dit au boucanier en s'avançant vers l'ajoupa:
--Est-ce que vous êtes aveugle, mon camarade?
--Réponds, Pierre, on te parle, dit négligemment Arrache-l'Ame à son engagé.
--Non... C'est à vous que je parle, dit le Gascon avec impatience.
--Non, fit le boucanier.
--Comment, non? s'écria le chevalier.
--Vous dites camarade, je ne suis pas votre camarade: mon engagé l'est peut-être...
--Mordioux!
--Je suis maître boucanier, vous ne l'êtes pas; il n'y a que mes frères les chasseurs qui soient mes camarades, dit Arrache-l'Ame en interrompant Croustillac.
--Et comment faut-il vous appeler pour avoir l'honneur d'une réponse? s'écria le chevalier avec colère.
--Si vous venez m'acheter des peaux ou de la viande boucanée, appelez-moi comme vous voudrez; si vous venez voir un boucan, regardez... si vous avez faim, quand le marcassin sera cuit, mangez.
--Ce sont de véritables brutes, de vrais sauvages, pensa le chevalier; il serait fou à moi de m'offenser de ses grossièreté; je meurs de faim, je suis égaré, cet animal peut me donner à dîner, et, si je m'y prends adroitement, m'indiquer la route du Morne-au-Diable: ménageons-le.
Puis, contemplant cet homme à demi-barbare avec ses vêtements souillés de sang, Croustillac se dit à lui-même en haussant les épaules:
--Et c'est un pareil sanglier qu'on donne pour amant à la belle, à l'adorable Barbe-Bleue... Mordioux! ce serait à devenir sanglier soi-même.
Pierre l'engagé, voyant sans doute le marcassin cuit à point, s'occupait activement de _mettre le couvert_; il étendit par terre, sous l'ajoupa, plusieurs larges feuilles de balisier du vert le plus tendre et le plus frais pour servir de nappe; il cueillit ensuite une large feuille de cachibou, fit quatre trous à son bord, y passa une liane, la serra et forma ainsi une espèce du bourse dans laquelle il exprima le jus de plusieurs limons qu'il alla cueillir et auquel il mêla du sel et du piment écrasé entre des pierres. Cette sauce s'appelait de la _pimentade_, elle était d'une force extrême, et les boucaniers et les flibustiers en faisaient toujours usage.
En face de cette sauce, et dans une autre feuille, il plaça les ignames cuites sous la cendre; leur enveloppe un peu brûlée s'était fendue et laissait voir une pulpe jaune comme de l'ambre.
Le chevalier était assez inquiet de savoir ce qu'on boirait, car il avait une soif ardente; il vit bientôt revenir l'engagé avec une grosse calebasse remplie d'un liquide, rose et limpide. C'était le suc de l'érable vineux qui découle en abondance de cet arbre lorsqu'on l'incise profondément. Cette boisson fraîche, salubre, a le goût d'un léger vin de Bordeaux mêlé de sucre et d'eau. Enfin, après avoir mis cette calebasse sur les feuilles qui servaient de nappe, l'engagé rompit une grosse branche d'abricotier couverte de fruit et de fleurs et la planta en terre au milieu des feuilles de balisier en manière de surtout.
--Ces rustres ne sont pas si sots qu'ils le paraissent, pensa le chevalier. Voici un repas dont dame nature fait seule les frais, et qui satisferait, j'en suis sûr, les plus gourmets.
Croustillac attendait avec impatience le moment de s'attabler; enfin l'engagé, ayant regardé le ventre du marcassin d'un œil exercé, dit au boucanier:
--Maître, c'est cuit.
--Mangeons, dit celui-ci.
Au moyen d'une fourchette de bois coupée à un chêne, l'engagé piqua d'abord un des ramiers, le mit sur une feuille fraîche et l'offrit au boucanier; puis, s'étant servi à son tour, il laissa la fourchette dans le ventre du marcassin.
Le chevalier, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, prit un ramier, une igname, revint s'asseoir près du maître et de l'engagé boucaniers; comme eux il se mit à manger du meilleur appétit.
Le ramier ainsi cuit était délicieux, les ignames parfaites et comparables aux plus délicieuses pommes de terre.
Les ramiers expédiés, Pierre alla couper de longues et épaisses aiguillettes de marcassin pour lui et pour son maître. Le chevalier l'imita et trouva cette chair exquise, grasse, succulente, d'un haut et excellent goût, encore relevé par la pimentade.
Plusieurs fois Croustillac se désaltéra comme ses convives en puisant à la calebasse remplie du suc d'érable, et il termina son repas en mangeant une demi-douzaine d'abricots d'un merveilleux parfum et très supérieurs aux abricots d'Europe.
Pierre apporta ensuite une gourde d'eau-de-vie; le maître en but quelques gorgées et la passa à son engagé; celui-ci en usa de même, puis la reboucha soigneusement, au grand désappointement du chevalier, qui avançait déjà la main pour la saisir.
Cette manière d'agir n'était pas grossièreté de la part des boucaniers: ils faisaient, ainsi que les Caraïbes, une très grande distinction entre les dons naturels qui, ne coûtant rien, appartenaient pour ainsi dire à tous, et les choses acquises à prix d'argent, qui appartenaient exclusivement à ceux qui les possédaient. L'eau-de-vie, la poudre, le plomb, les armes, les peaux, la venaison boucanée pour être vendue, étaient de ce nombre; les fruits, le gibier, le poisson tombaient au contraire dans la communauté.
Néanmoins, le chevalier fronça le sourcil, moins par gourmandise que par fierté. Il fut sur le point de se plaindre du manque d'égards de l'engagé; mais réfléchissant qu'après tout il devait à Arrache-l'Ame un excellent repas, et que ce dernier pouvait seul le mettre sur la route du Morne-au-Diable, il contint sa mauvaise humeur, et dit au boucanier d'un air joyeux:
--Mordioux! mon maître, savez-vous que vous faites grande et bonne chère?
--On mange ce qu'on trouve; les sangliers et les taureaux ne manquent pas encore dans l'île, et le commerce de peau ne va pas mal, dit le boucanier en chargeant sa pipe.
CHAPITRE XI.
MAITRE ARRACHE-L'AME.
Plus le chevalier examinait maître Arrache-l'Ame, moins il pouvait croire que cet homme à demi-barbare fût dans les bonnes grâces de la Barbe-Bleue. Le boucanier, ayant allumé sa pipe, s'étendit sur le dos, mit ses deux mains sous sa tête, et tout en fumant, les yeux fixés sur le toit de l'ajoupa, avec une apparence de profonde béatitude digestive, il dit au chevalier:
--Vous êtes venu ici en litière, avec vos bas roses?
--Non, mon brave ami, je suis venu à pied, et je serais venu sur la tête pour contempler le plus fameux boucanier de toutes les Antilles, dont le nom est venu jusqu'en Europe.
--Si vous avez besoin de peaux, reprit le boucanier, j'ai une douzaine de peaux de taureau si belles, qu'on les prendrait pour du buffle... J'ai aussi un chapelet de jambons de sanglier boucanés comme on ne boucane pas à la Tortue.
--Non, non, vous dis-je, mon brave ami... L'admiration, l'unique admiration m'a guidé, mordioux!... Je suis arrivé de France, il y a cinq jours, par la _Licorne_... et ma première visite a été pour vous, dont je connaissais le mérite.
--Vraiment?
--Aussi vrai que je m'appelle le chevalier de Croustillac... car vous ne serez peut-être pas fâché de savoir à qui vous avez affaire. Mon nom est Croustillac...
--Tous les noms me sont indifférents, à moi, excepté celui _acheteur_.
--Et admirateur... mon brave ami... admirateur n'est-il donc rien? moi qui viens exprès d'Europe pour vous voir!
--Vous saviez donc me trouver ici?
--Pas précisément, mais la Providence s'en est mêlée; et, grâce à elle, j'ai rencontré le fameux Arrache-l'Ame.
--Décidément, il est stupide, pensa le chevalier. Je n'ai rien à redouter d'un pareil rival; si les autres ne sont pas plus dangereux, il me sera trop facile de me faire adorer de la Barbe-Bleue; mais il faut que je sache le chemin du Morne-au-Diable; il serait, palsambleu! piquant de m'y faire conduire par cet ours... Il reprit donc tout haut:
--Mais, mon brave chasseur, hélas! toute gloire s'achète, j'ai voulu vous voir, je vous ai vu.
--Eh bien! allez-vous-en, dit le boucanier en lançant une bouffée de fumée de tabac.
--J'aime votre rude franchise, digne Nemrod; mais pour m'en aller, il faudrait connaître un chemin quelconque, et je n'en sais aucun.
--D'où venez-vous?
--Du Macouba, où j'ai couché chez le révérend père Griffon.
--Vous n'êtes qu'à deux lieues du Macouba, mon engagé vous y conduira.
--Comment, à deux lieues! s'écria le chevalier, c'est impossible. Comment! j'ai marché hier depuis le point du jour jusqu'à la nuit et depuis ce matin jusqu'à cette heure, et je n'aurais fait que deux lieues?
--On a vu des sangliers, mais surtout les jeunes taureaux, ruser ainsi et faire beaucoup de chemin presque sans changer d'enceinte, dit le boucanier.
--Votre comparaison étant empruntée à l'art de la vénerie, art noble s'il en est, elle ne peut choquer un gentilhomme; donc, admettons que j'aie rusé, ainsi qu'un jeune taureau, comme vous dites; mais il ne s'ensuit pas que je veuille retourner au Macouba, et je compte sur vous pour m'enseigner la route que je dois suivre.
--Où voulez-vous donc aller?
Ici le chevalier fut un moment indécis, il ne savait que répondre, devait-il avouer franchement son intention de se rendre au Morne-au-Diable?
Croustillac trouva un biais, et répondit:
--Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-Diable.
--Le chemin du Morne-au-Diable ne conduit qu'au Morne-au-Diable, et....
Le boucanier n'acheva pas, mais ses traits rembrunis devinrent presque menaçants.
--Et... où conduit-elle encore, la route du Morne-au-Diable? demanda le chevalier.
--Elle conduit les pécheurs aux Enfers, et les saints au Paradis...
--Ainsi, un curieux, un voyageur qui aurait la fantaisie d'aller au Morne-au-Diable....
--N'en reviendrait pas.
--Au moins, de la sorte, on ne risque pas de s'égarer au retour, dit le chevalier avec sang-froid: c'est bien, mon brave ami; alors indiquez-moi cette route.
--Nous avons mangé sous le même ajoupa; nous avons bu au même couï; je ne veux pas causer volontairement votre mort.
--Ainsi, me conduire au Morne-au-Diable, ou... me tuer...?
--Ce serait la même chose.
--Quoique votre dîner ait été parfait et votre connaissance très agréable, mon brave Nemrod, vous me les feriez presque regretter... puisque cela vous empêche de satisfaire mon désir. Mais, quel danger me menacerait donc?
--Tous les dangers de mort qu'un homme peut braver.
--Tous ces dangers-là n'en font qu'un, vu qu'on ne meurt qu'une fois, dit négligemment le Gascon.
Le boucanier regarda attentivement le chevalier et parut frappé de son courage ainsi que de l'air de franchise et de bonne humeur qui paraissait en lui, malgré ses rodomontades.
Le chevalier continua:
--Jamais le chevalier de Croustillac n'a connu la peur, tant qu'il a eu sa _sœur_ à côté de lui.
--Quelle sœur?
--Celle-ci, qui, mordioux! n'est pas vierge, s'écria le Gascon en tirant son épée et la brandissant. Les baisers qu'elle donne sont cuisants, et les plus hardis ont regretté d'avoir fait connaissance avec elle.
--Miaou... miaou... fit l'engagé qui écoutait cette scène.
Ce cri fit tressaillir le Gascon, et lui rappela ses exploits de la nuit.
Il rougit de colère, s'avança sur l'engagé l'épée haute pour le châtier du plat de sa lame; mais Pierre se releva dextrement et se mit hors de portée, pendant que le boucanier riait aux éclats.
Cette hilarité exaspéra le chevalier, qui dit à Arrache-l'Ame:
--Mordioux! si vous osez attaquer un homme comme un taureau, en garde!
--Regardez votre épée, la lame est tachée de sang et couverte de poil de chats-tigres: c'est pour cela que Pierre a crié: Miaou.
--En garde! répéta le chevalier furieux.
--Quand j'aurai quatre pattes, des griffes et une queue... je me battrai avec vous, dit le boucanier en se levant tranquillement.
--Je te marquerai au visage alors, s'écria le chevalier en marchant sur Arrache-l'Ame.
--Tout doux, patte de velours, minet, patte de velours, dit le boucanier en riant et en parant avec le canon de son fusil une botte furieuse que lui porta le chevalier exaspéré.
L'engagé allait venir au secours de son maître, mais celui-ci l'arrêta en s'écriant:
--Ne bouge pas, je réponds de ce redoutable compagnon; chat échaudé craint l'eau froide, comme on dit. Je vais lui donner une bonne leçon.
Ces sarcasmes redoublèrent la rage du chevalier; il oublia que son adversaire se défendait avec un fusil, et il lui fournit quelques coups désespérés, que le boucanier paraît, en faisant preuve d'une merveilleuse adresse et d'une rare vigueur, en se servant d'un lourd fusil comme d'un bâton.
Pendant ce combat inégal, le boucanier poussait l'insolence jusqu'à faire entendre ce cri sourd que font les chats quand ils sont en colère et qu'ils jurent, comme on dit.
Ce dernier outrage mit le comble à la fureur du Gascon; mais, contre son attente, il trouvait dans le boucanier un gladiateur de première force sur l'escrime, et eut bientôt le chagrin de se voir désarmer: son épée sauta à dix pas.
Le boucanier se précipita sur le Gascon, son fusil levé comme une massue; il saisit le chevalier au collet, et s'écria:
--Ta vie est à moi; je vais te briser la tête comme un œuf.
Croustillac le regarda sans sourciller et répondit froidement:
--Et vous aurez trois fois raison, mordioux! car je suis un triple traître.
Le boucanier recula d'un pas.
--J'avais faim, et vous m'avez donné à manger; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire; vous étiez sans armes, et je vous ai attaqué: brisez-moi la tête! mordioux! brisez, vous en avez le droit, Croustillac est déshonoré!
--Cela n'est pas le langage d'un assassin ni d'un espion, puis, tendant la main au chevalier, il ajouta d'une voix rude:
--Allons, touchez là... nous nous sommes assis sous le même ajoupa, nous nous sommes battus ensemble, nous sommes frères.
Le chevalier allait mettre sa main dans celle du boucanier, mais il se ravisa, et lui dit gravement:
--Franchise pour franchise. Avant de vous donner la main, il faut que je vous déclare une chose.
--Quoi?
--Je suis votre rival!
--Rival, qu'est-ce que c'est que ça?
--J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout pour parvenir jusqu'à elle et pour lui plaire.
--Touchez là... frère.
--Un moment; je dois vous déclarer que, lorsque Polyphème Croustillac veut plaire, il plaît; quand il plaît, on l'aime... et quand on l'aime, on l'aime à la rage, à la mort.
--Touchez là, frère.
--Je ne toucherai là que lorsque vous m'aurez dit si vous m'acceptez loyalement pour rival.
--Sinon?
--Sinon, cassez-moi la tête, vous en avez le droit; nous sommes seuls, votre engagé ne vous trahira pas; mais je ne renoncerai pas à l'espoir, à la certitude de plaire à la Barbe-Bleue.
--Ah! c'est différent.
--Une dernière question, dit le chevalier.--Vous allez souvent au Morne-au-Diable?
--Je vais souvent au Morne-au-Diable.
--Vous y voyez la Barbe-Bleue?
--J'y vois la Barbe-Bleue.
--Vous l'aimez?
--Je l'aime.
--Elle vous aime?
--Elle m'aime.
--Vous?
--Moi.
--Elle vous aime?
--Comme une enragée...
--Elle vous l'a dit?
--Elle me l'a prouvé.
--Enfin... la Barbe-Bleue?
--Est ma maîtresse.
--Foi de boucanier?
--Foi de boucanier.
--Allons, se dit le chevalier, il n'y a pas plus de discrétion chez les barbares que chez les gens civilisés! Qui dirait, à voir un pareil butor, qu'il est fat?... Puis il reprit tout haut:
--Eh bien! alors, je vous le répète: Cassez-moi la tête, car, si vous me laissez la vie, je ferai tout pour arriver au Morne-au-Diable, et j'y arriverai; je ferai tout pour plaire à la Barbe-Bleue, et je lui plairai, je vous en préviens. Ainsi donc, encore une fois, cassez-moi la tête, ou résignez-vous à voir en moi un rival, bientôt rival heureux.
--Je vous dis de toucher là, frère.
--Comment! malgré ce que je vous dis?
--Oui.
--Cela ne vous effraie pas?
--Non.
--Il vous est égal que j'aille au Morne-au-Diable?
--Je vous y conduirai moi-même.
--Vous?
--Aujourd'hui.
--Et je verrai la Barbe-Bleue.
--Vous la verrez tant que vous voudrez.
Le chevalier, pénétré de la confiance que lui témoignait le boucanier, ne voulut pas en abuser; il lui dit d'un ton solennel:
--Écoutez, boucanier, vous êtes généreux comme un sauvage: ceci soit dit sans vous offenser; mais, mon digne ami, mon loyal ennemi, vous êtes aussi ignorant comme un sauvage; élevé au milieu des forêts, vous n'avez pas une idée de ce que c'est qu'un homme qui a passé sa vie à plaire, à séduire; vous ne savez pas les ressources merveilleuses que cet homme trouve dans ses séductions naturelles; vous ne savez pas l'influence irrésistible d'un mot, d'un geste, d'un sourire, d'un regard! Cette pauvre Barbe-Bleue ne le sait pas non plus, d'après ce qu'on dit de ses trois maris. C'étaient trois pleutres, trois bélîtres, dont elle s'est débarrassée avec raison. Pourquoi s'en est-elle débarrassée? parce qu'elle cherchait un idéal, un être inconnu, le rêve de ses rêves..... Or, mon brave ami, toujours soit dit sans vous offenser, vous ne pouvez pas vous abuser au point de croire que vous réalisez ce rêve de la Barbe-Bleue; vous ne pouvez vraiment pas vous prendre pour un Céladon, pour un sylphe.....
Le boucanier regarda Croustillac d'un air hébété, et ne parut pas le comprendre; il lui dit en montrant le soleil:
--Le soleil baisse, nous avons quatre lieues à faire avant d'arriver au Morne-au-Diable; en route.
--Ce malheureux-là n'a pas la moindre conscience du danger qu'il court, c'est pitié que d'abuser de son aveuglement. C'est battre un enfant, c'est tirer un faisan posé, c'est tuer un homme endormi; foi de Croustillac, il me donne des scrupules. Et il reprit tout haut:
--Vous ne comprenez donc pas, mon brave ami, que cet homme aussi séduisant qu'irrésistible dont je vous parle... c'est moi?
--Ah! bah! c'est impossible...
--Votre étonnement n'est pas flatteur... brave chasseur... mais si je vous parle ainsi de moi-même, c'est que l'honneur m'ordonne de vous dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Vous ne comprenez donc pas qu'une fois que la Barbe-Bleue m'aura vu, elle m'aimera, et qu'elle ne vous aimera plus, mon pauvre Arrache-l'Ame? Comprenez donc que ce serait une lâcheté, une trahison de ma part que de ne pas vous en prévenir, au point où vous êtes avec la Barbe-Bleue... Je vous le répète, du moment où je mettrai les pieds au Morne-au-Diable, du moment où elle m'aura vu, où elle m'aura entendu... ce sera fait de votre amour. Maintenant que je vous ai prévenu, loyalement prévenu... voyez si vous voulez risquer.
--Touchez là, frère, dit le boucanier, parfaitement insensible aux menaces que lui faisait le chevalier... Partons, nous arriverons à la nuit au Morne-au-Diable, et les sauts du précipice ne sont pas commodes à cette heure-là.
--Allons... vous vous entêtez... soit... mais je vous ai prévenu, ce sera de la bonne guerre, dit le chevalier.
Le boucanier, sans répondre au chevalier, dit à son engagé: Ramène les chiens à la case et tiens prêtes les deux douzaines de peaux de taureau qu'on doit venir chercher demain de la Basse-Terre; je ne rentrerai pas cette nuit.
--C'est le compte, dit tout bas l'engagé d'un air fin, il découche toujours de la case une nuit sur trois.
Pendant que le boucanier attachait son ceinturon, le chevalier se dit à lui-même, en regardant le chasseur avec un sentiment de pitié:
--Ma foi! puisqu'il se met de gaieté de cœur le lacet au cou, puisqu'il n'écoute pas mes avertissements, qu'il s'arrange, mordioux! Il paraît que les amants ont, sous ce rapport, juste autant d'intelligence que les maris. Mais comment la Barbe-Bleue, si elle est jolie... il faut qu'elle soit jolie... peut-elle s'accommoder d'un rustre pareil? Pauvre petite... cela est tout simple!... elle ne sait pas le dédommagement que le sort lui réserve...
--Vive Dieu! Croustillac, ton étoile se lève, ajouta le chevalier, après quelques minutes de réflexion.
--Allons, frère... en route... dit le boucanier; mais avant, Pierre va nous envelopper les jambes avec un reste de peau qu'il a là; nous avons à traverser une mauvaise savane pour les serpents.
Le chevalier remercia le boucanier, non sans hausser les épaules avec compassion, en se disant:
--Le malheureux! il me chausse, et moi je le coifferai!
Cette stupide plaisanterie devait être punie et bien fatale à Croustillac, qui suivit son guide avec une nouvelle ardeur, car il allait enfin voir la Barbe-Bleue.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE XII.
LE MARIAGE.
Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques paroles.
Croustillac devenait pensif à mesure qu'il approchait de l'habitation de la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu'il avait de lui-même, malgré ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, à faire le mensonge suivant au boucanier:
--Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.
--Qu'est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier.
--Cela veut dire, brave Nemrod, que j'ai l'air d'un mendiant; que mon justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six mois d'existence.
--Six mois? Oh! oh! ils ont l'air diablement plus âgés que cela, frère.
--C'est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis qu'à cette heure...
--Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier. C'est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l'or, il n'a laissé que le fil rouge.
--Qu'importe le baudrier, si l'épée sort librement et vaillamment du fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta: