Part 28
Enfin le jeune garçon, ayant plus de résolution, releva son noble et beau visage, que la grossièreté de ses vêtements rendait plus remarquable encore, et dit tristement au religieux:
--Notre père est bien malade depuis deux mois, notre mère le soigne... il n'y a pas d'argent à la maison... nous avons été obligés de prendre le blé de la redevance pour nourrir un journalier et sa femme qui ont remplacé mon père dans les travaux de la métairie; et puis il a fallu vendre les poulardes pour payer le médecin.
--C'est toujours le même refrain lorsque les tenanciers manquent à leurs redevances, dit brusquement le religieux. Jacques était bon et exact fermier, voilà qu'il se gâte tout comme les autres; mais, dans l'intérêt de l'abbaye comme dans le sien, nous ne le laisserons pas s'égarer dans la mauvaise voie.
Puis s'adressant aux enfants, il ajouta sévèrement:
--Le père trésorier avisera... attendez là.
Les deux enfants se retirèrent dans un coin obscur du hangar.
La jeune fille s'assit en pleurant sur une borne; son frère se tint debout auprès d'elle, appuyé au mur, en regardant sa sœur avec une morne tristesse.
L'appel achevé, les moines rentrèrent dans l'abbaye, les paysans regagnèrent les chevaux et les charrettes qui les avaient amenés, les deux enfants restèrent seuls dans la cour... attendant avec une douloureuse inquiétude la résolution du trésorier à l'égard de leur père.
Un nouveau personnage parut à la porte de la petite cour.
C'était un grand vieillard à larges moustaches blanches et barbe négligée, il marchait péniblement à l'aide d'une jambe de bois, et portait un vieil habit uniforme vert à collet orange; un sac de peau attaché sur son dos contenait son modeste bagage; il s'appuyait sur un gros bâton de cornouiller, et était coiffé d'un gros bonnet hongrois, d'une fourrure noire et râpée, qui, descendant jusque sur ses sourcils, lui donnait l'air du monde le plus sauvage; ses cheveux, aussi blancs que sa moustache, rattachés par un nœud de cuir, formaient une longue queue qui lui tombait au milieu des épaules; son teint était hâlé, ses yeux vifs, et l'âge avait courbé sa haute taille.
Ce vieillard entra dans la cour sans voir d'abord les enfants, il regardait autour de lui comme un homme qui cherche à s'orienter; apercevant les deux petits paysans, il alla droit à eux.
La jeune fille, effrayée de cette figure étrange, ou plutôt de cet énorme bonnet de poils tout hérissés, jeta un cri de frayeur; son frère lui prit la main pour la rassurer, et, quoique la pauvre enfant voulût la retirer, il s'avança résolument au-devant du vieillard.
Celui-ci s'était arrêté, frappé de la beauté de cet deux enfants, et surtout des traits délicats de la jeune fille, dont le visage, d'une finesse, d'une régularité parfaite, était couronné de deux bandeaux de cheveux blonds à demi cachés sous un pauvre petit béguin d'indienne de couleur brune; elle portait, comme son frère, de gros sabots et des bas de laine.
--Vous avez donc peur de moi, mordioux! vous ne voulez donc pas m'enseigner où est l'abbaye de Saint-Quentin? dit le vieux soldat.
Quoiqu'il fût loin de vouloir intimider ces enfants, le ton de ses paroles effraya davantage encore la jeune fille, qui, se serrant contre son frère, lui dit à demi-voix:
--Réponds-lui, Jacques, réponds-lui, vois comme il a l'air méchant.
--N'aie pas peur, Angèle, n'aie pas peur, dit le jeune garçon; puis il dit au soldat:
--Oui, monsieur, c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin; mais si vous voulez entrer, la loge du frère portier est de l'autre côté, en dehors de cette cour.
L'enfant aurait pu parler longtemps encore sans que le soldat fît attention à ses paroles.
Lorsque la jeune fille avait appelé son frère _Jacques_, le vieillard avait fait un mouvement de surprise; mais lorsque Jacques, à son tour, appela sa sœur _Angèle_, le vieillard tressaillit, laissa tomber son bâton, et il eut besoin de s'appuyer au mur, tant son saisissement fut violent.
--Vous vous appelez _Jacques_ et _Angèle_... mes enfants? dit-il d'une voix tremblante.
--Oui, monsieur, répondit le jeune homme tout à fait rassuré, mais assez étonné de cette question.
--Et vos parents?
--Nos parents sont tenanciers de l'abbaye, monsieur.
--Allons, se dit le soldat, que le lecteur a sans doute déjà reconnu, je suis un vieux fou... mais aussi, mordioux! la réunion de ces deux noms... _Jacques_... _Angèle_... Allons, allons, Polyphème, vous perdez la tête, mon ami; parce que vous rencontrez deux petits paysans en sabots, vous vous imaginez... et il haussa les épaules; c'est bien la peine d'avoir cette large barbe blanche au menton pour donner dans de pareilles visions! Si c'est pour faire de telles découvertes que vous revenez de Moscovie, Polyphème, vous auriez tout aussi bien... fait... de...
En se parlant ainsi à lui-même, Croustillac avait examiné la jeune fille avec une avide curiosité; de plus en plus frappé d'une ressemblance qui lui semblait incompréhensible, il attachait sur Angèle des regards étincelants.
La jeune fille, effrayée de nouveau, dit à son frère en cachant sa tête derrière son épaule:
--Mon Dieu, voilà qu'il me fait encore peur.
--Pourtant ces traits, disait Croustillac en sentant son cœur battre à la fois de doute, d'anxiété, de crainte et d'espoir, ces traits charmants me rappellent... mais non... c'est impossible... impossible! Quelle probabilité? décidément, je suis un vieux fou... des fermiers?... Allons, le coup de sabre que j'ai reçu sur la tête au siége d'Azof m'a dérangé la cervelle. Après cela, il y a des hasards si étranges (et certes, plus que personne, j'ai le droit de croire aux bizarreries du hasard. Je serais un ingrat d'en médire); oui, le hasard, peut faire que des paysans donnent à leurs enfants certains noms... plutôt que d'autres, mais le hasard ne fait pas de ces ressemblances... Allons, c'est impossible... Après tout, je puis bien leur demander, et en vérité en leur demandant, je ris de moi-même; c'est stupide...--Mes enfants, dites-moi comment s'appelle votre père?
--Jacques, monsieur.
--Oui... Jacques... mais... Jacques... quoi?
--Jacques, monsieur.
--Jacques, tout court?
--Oui, monsieur, répondit l'enfant en regardant Croustillac avec surprise.
--Voilà qui est de plus en plus étrange, dit Croustillac en réfléchissant.
--Et il y a longtemps qu'il est en France?
--Mais il y a toujours été, monsieur.
--Allons, j'étais fou, décidément j'étais fou. Est-ce que votre père était soldat, mes enfants?
Angèle et Jacques se regardèrent encore avec étonnement.
Le jeune garçon répondit:
--Non, monsieur, il a toujours été fermier.
A ce moment la porte qui communique dans l'abbaye s'ouvrit, l'un des frères lais parut du haut de l'escalier.
Ce frère était le type du moine ignoble, sensuel, grossier... Il fit un signe aux enfants, qui s'approchèrent tout tremblants.
--Viens ici, la petite, dit-il.
La pauvre enfant, après avoir jeté un regard craintif sur son frère, qu'elle ne pouvait se décider à quitter, monta timidement les marches de l'escalier.
Le moine lui prit insolemment le menton dans sa grosse main, lui redressa la tête qu'elle tenait baissée, et lui dit:
--La belle enfant, tu préviendras ton père que s'il ne paye pas, d'ici à huit jours, sa redevance en nature et cent écus qu'il doit, il y a un fermier plus solvable que lui qui demande la métairie et qui l'obtiendra. Comme ton père est un bon sujet, on lui donne huit jours... Sans cela, on l'aurait mis dehors aujourd'hui.
--Mon Dieu, mon Dieu, dirent les enfants en pleurant et en joignant les mains, il n'y a pas d'argent chez nous. Notre pauvre père est malade, hélas! comment ferons-nous?
--Vous ferez comme vous pourrez, dit le moine, c'est l'ordre du prieur, et il fit signe à la jeune fille de descendre.
Les deux enfants se jetèrent dans les bras l'un de l'autre en sanglotant et en disant:--Notre père en mourra... mon Dieu, il en mourra...
Croustillac, à demi caché par un pilier du hangar, avait été à la fois touché et indigné de cette scène.
Au moment où le moine allait fermer la porte de l'ogive, le Gascon lui dit:
--Mon révérend, un mot... c'est ici l'abbaye de Saint-Quentin?
--Oui, après? dit le frère d'un ton brutal.
--Vous voudrez bien, n'est-ce pas, me donner un gîte jusqu'à demain?
--Hum... toujours des mendiants, dit le moine... Eh bien! va sonner à la porte du portier, on te donnera une botte de paille et on te trempera une soupe. Puis il ajouta:--Ces vagabonda sont la plaie des maisons religieuses.
L'aventurier devint cramoisi, redressa sa grande taille, enfonça d'un coup de poing son bonnet de fourrure jusque sur ses yeux, frappa la terre de son bâton et s'écria d'une voix menaçante:
--Mordioux! mon révérend, connaissez un peu mieux votre monde, au moins.
--Qu'est-ce que c'est que ce vieux porte-besace? dit le moine irrité.
--Parce que je porte besace, il ne s'ensuit pas que je vous demande l'aumône, mon révérend, s'écria Croustillac.
--Que veux-tu donc alors?
--Je demande à souper et un abri, parce que votre riche couvent peut bien donner du pain et un abri aux pauvres voyageurs. La charité le commande à votre abbé. D'ailleurs, en hébergeant les chrétiens... vous ne donnez pas... vous restituez. Votre abbaye est assez engraissée par les dîmes.
--Veux-tu te taire, vieil hérétique, vieil insolent!
--Vous m'appelez vieil insolent! Eh bien! apprenez, dom Bourru, que j'ai encore un écu dans ma besace, et que je puis me passer de votre paille et de votre soupe, dom Ribaud.
--Qu'entends-tu par dom Ribaud, drôle que tu es? dit le frère lai en s'avançant sur le perron. Prends garde que j'aille un peu secouer tes guenilles.
--Puisque nous nous tutoyons, dom Biberon, prends garde à ton tour, dom Glouton, que je te fasse tâter de mon bâton de cornouiller, dom Bedaine, tout infirme que je suis, dom Brutal...
Le vigoureux moine fut au moment de descendre pour châtier le Gascon, mais il haussa les épaules et dit à Croustillac:
--Si tu as jamais l'audace de te présenter à la loge du frère portier, tu seras étrillé d'importance. Voilà l'hospitalité que tu recevras désormais à l'abbaye de Saint-Quentin.
Puis s'adressant aux enfants:
--Et vous, dites bien à votre père que dans huit jours il ait à payer ou à sortir de la métairie, car, je vous le répète, il y a un fermier plus solvable qui la demande.
Et le moine ferma brusquement la porte.
--Je ne puis dire cela à ces enfants, reprit l'aventurier, en se parlant à lui-même, ce serait d'un mauvais exemple pour cette jeunesse; mais j'avais comme un petit remords d'avoir contribué à la rôtisserie d'un couvent dans la guerre de Moravie... Eh bien! je me plais à me figurer que les rôtis ressemblaient à cet animal dodu et pansu, et je me sens tout allègre... Le drôle!... traiter si durement ces pauvres enfants. Il est bizarre combien je m'intéresse à eux... si j'avais moins de raison, je me laisserais aller à des espérances. Après tout, pourquoi ne pas éclaircir mes doutes? Qu'est-ce que je risque... j'ai un excellent moyen.--Ah ça! mes enfants, dit-il aux jeunes paysans... votre père est malade et pauvre? il ne sera pas fâché de gagner une petite aubaine; quoique je porte la besace, j'ai un boursicot... Eh bien! au lieu d'aller coucher et dîner à l'auberge... (que la foudre m'écrase si je mets jamais les pieds dans cette abbaye, que Dieu confonde), j'irai dîner et coucher chez vous! Je ne vous gênerai pas, j'ai été soldat, je ne suis pas difficile; un escabeau au coin du feu, un morceau de lard, un verre de cidre, et pour la nuit une botte de paille fraîche, à la douce chaleur de l'étable; voilà tout ce qu'il me faut... ça sera toujours une pièce de vingt-quatre sous qui entrera dans votre ménage... Qu'est-ce que vous dites de ça?
--Mon père n'est pas hôtelier, monsieur, répondit le jeune garçon.
--Bah... bah... mon enfant, si le bonhomme a du sens, si la bonne mère est ménagère, comme elle doit l'être, ils ne regretteront pas ma venue, cette aubaine fera toujours bouillir votre marmite pendant un jour... Allons!... conduisez-moi à la métairie, mes enfants; votre père ne vous grondera pas de lui amener un vieux soldat.
Malgré la rudesse apparente et sa figure hétéroclite, le chevalier inspira quelque confiance à Jacques et à Angèle; les deux enfants se prirent par la main, marchèrent devant l'invalide, qui les suivait absorbé dans une profonde rêverie.
Au bout d'une heure de route, ils arrivèrent à l'entrée d'une longue avenue de pommiers qui conduisait à la métairie.
CHAPITRE XXXVII.
RÉUNION.
Jacques et Angèle étaient entrés dans la métairie afin de savoir si leur père consentait à donner l'hospitalité au vieux soldat.
En attendant le retour des enfants, l'aventurier examinait l'extérieur de la ferme.
Tout y paraissait tenu avec soin et propreté; à côté des bâtiments d'exploitation était la maison du métayer, deux énormes noyers ombrageaient sa porte et son toit de chaume velouté de mousse verte, une légère fumée s'échappait de la cheminée de briques; au loin on entendait gronder l'Océan, car la ferme s'élevait presque sur les falaises de la côte.
La pluie commençait à tomber, le vent murmurait; un petit pâtre ramenait des champs deux belles vaches brunes qui regagnaient leur chaude étable en faisant tinter leurs clochettes mélancoliques.
L'aventurier se sentit ému à l'aspect de cette scène paisible; il enviait le sort des habitants de cette ferme, quoiqu'il sût leur gêne momentanée.
L'aventurier vit venir à lui une femme pâle et de petite taille, d'un âge mûr, vêtue comme les paysannes de Picardie, mais avec une extrême propreté. Son fils l'accompagnait; sa fille s'était arrêtée au seuil de la porte.
--Nous sommes bien fâchés, monsieur...
A peine cette femme avait-elle dit ces mots, que Croustillac devint pâle comme un spectre, étendit les bras vers elle... sans prononcer une parole, abandonna son bâton, perdit l'équilibre et tomba subitement à la renverse sur un tas de feuilles sèches qui se trouva heureusement derrière lui.
L'aventurier était évanoui.
La duchesse de Monmouth (c'était elle), ne reconnaissant pas d'abord le chevalier, attribua sa faiblesse à la fatigue ou au besoin, et s'empressa, aidée de ses deux enfants, de secourir l'inconnu.
Jacques, garçon vigoureux pour son âge, appuya le vieillard au tronc de l'un des noyers, pendant que sa mère et sa sœur allèrent chercher un cordial.
En ouvrant l'uniforme du chevalier pour faciliter sa respiration, Jacques vit attaché avec un lacet de cuir le riche médaillon que l'aventurier portait sur sa poitrine.
--Ma mère, regardez donc le beau reliquaire! dit le jeune garçon.
La duchesse s'approcha et fut à son tour stupéfaite de reconnaître le médaillon qu'elle avait autrefois donné à Croustillac. Puis, regardant le chevalier avec plus d'attention, elle s'écria:
--C'est lui! c'est l'homme généreux qui nous a sauvés...
Le chevalier revint à lui.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, ils étaient inondés de larmes.
Il est impossible de peindre le bonheur, les élans de joie du bon Croustillac.
--Vous! sous ce costume, madame! vous que je revois après tant d'années! Quand j'ai tout a l'heure entendu ces enfants s'appeler _Jacques_ et _Angèle_, le cœur m'a battu si fort... Mais je ne pouvais croire... espérer... Et le prince?
La duchesse de Monmouth mit un doigt sur ses lèvres, secoua tristement la tête et dit:
--Vous allez le voir. Hélas! pourquoi faut-il que le plaisir de vous revoir soit attristé par la maladie de Jacques! Sans cela ce jour eût été beau pour nous.
--Je n'en reviens pas, madame, vous sous ces habits! dans cette pénible condition!
--Silence! mes enfants pourraient nous entendre... mais attendez-moi un moment ici, je vais préparer mon mari à vous recevoir.
Après quelques minutes, l'aventurier entra dans la chambre de Monmouth; ce dernier était couché dans un de ces lits à baldaquin de serge verte, comme on en voit encore dans quelques maisons de paysans.
Quoiqu'il fût amaigri par la souffrance, et qu'il eût alors plus de cinquante ans, la physionomie du prince offrait toujours le même caractère gracieux et élevé.
Monmouth tendit affectueusement ses mains à Croustillac, et lui montrant un fauteuil à son chevet, lui dit:
--Asseyez-vous là, mon vieil ami! A quel miraculeux hasard devons-nous cette heureuse rencontre? Je ne puis en croire mes yeux... Enfin, chevalier, nous voici réunis après plus de dix-huit années de séparation!... Ah! bien souvent, Angèle et moi, nous avons parlé de vous, de votre généreux dévouement... Notre chagrin était de ne pouvoir dire à nos enfants la reconnaissance que nous vous devons... et qu'ils vous doivent aussi.
--Ah ça, monseigneur, songeons au plus pressé, dit le Gascon, chacun son tour.
Ce disant, il prit un couteau dans sa poche, dégrafa son justaucorps, et fit gravement dans la doublure de son habit une large incision.
--Que voulez-vous faire? demanda le duc.
Le chevalier tira de sa poche secrète une espèce de bourse de cuir, et dit au duc:
--Il y a là-dedans cent doubles louis, monseigneur; mon autre revers en contient autant. C'est le fruit de mes épargnes sur ma paye et le prix de la jambe que j'ai laissée l'an passé à la bataille de Mohiloff, après le passage de la Bérésina; car il faut être juste, Pierre le Grand, bien nommé, paye généreusement les soldats de fortune qui s'enrôlent à son service et qui lui font hommage de quelqu'un de leurs membres.
--Mais, mon ami, je ne vous comprends pas, dit Monmouth en repoussant doucement la bourse que l'aventurier lui tendait.
--Je vais être clair, monseigneur: vous êtes en arrière de cent écus de redevance, et vous êtes menacé d'être renvoyé de cette métairie sous huit jours. C'est un animal dodu, pansu, ventru et barbu, vêtu d'une robe de moine, qui a fait cette menace à vos pauvres chers enfants, cela tout à l'heure devant moi, à la porte du couvent.
--Hélas! Jacques, cela n'est que trop probable, dit tristement Angèle à son mari.
--Je le crains, dit Monmouth, mais ce n'est pas une raison, mon ami, pour accepter.
--Mais, monseigneur, il me semble que vous m'avez, il y a quelque dix-huit ans, fait un assez joli cadeau pour que nous partagions aujourd'hui; et, puisque nous parlons du passé, pour vous débarrasser tout de suite de ce qui me regarde, et causer ensuite de vos affaires tout à notre aise, monseigneur, en deux mots, voici mon histoire. En arrivant à La Rochelle, le père Griffon m'a dit que vous me donniez la _Licorne_ et sa cargaison.
--Mon Dieu, mon ami, c'était si peu de chose auprès de ce que nous vous devions, dit Jacques.
--Pouvions-nous seulement essayer de reconnaître ce que vous aviez fait pour nous? reprit Angèle.
--Sans doute, c'était peu... ça n'était rien, rien du tout... une tasse de café bien sucrée, avec du rhum pour l'adoucir, n'est-ce pas? seulement la tasse était un navire... et pour la remplir, il y avait, en café, en sucre et en rhum, le chargement d'un bâtiment de 800 tonneaux... le tout valant environ 200,000 écus, vous avez raison, c'était moins que rien... Mais, pour en finir avec les mauvaises paroles, monseigneur, et pour parler franc, mordioux! ce don-là m'a blessé.
--Mon ami...
--J'étais payé par ce médaillon... n'en parlons plus... d'ailleurs, je n'ai plus le droit de vous en vouloir, j'ai fait un acte de donation du tout au père Griffon, afin qu'il en fît à son tour donation aux pauvres ou à des couvents, ou au diable si cela lui plaisait.
--Serait-il possible que vous ayez refusé, s'écrièrent les deux époux.
--Oui, j'ai refusé... et je suis sûr, monseigneur, quoique vous fassiez l'étonné, que vous auriez agi comme moi. Je n'étais pas déjà si riche en bonnes œuvres pour ne pas garder le souvenir du Morne-au-Diable pur et sans tache!... C'était un luxe un peu cher, si vous voulez, mais j'avais été Jacques de Monmouth pendant vingt-quatre heures, et il m'était resté quelque chose de mon rôle de grand seigneur.
--Noble et excellent cœur! dit Angèle.
--Mais, reprit Monmouth, vous étiez si pauvre!
--C'est justement parce que j'avais l'habitude de la pauvreté et d'une vie aventureuse, que ça ne me coûtait pas... Je me suis murmuré à l'oreille: Polyphème... suppose que tu as rêvé cette nuit que tu étais riche à 200,000 écus. J'ai supposé le rêve... tout a été dit... et ça m'a fait du bien. Oui, souvent en Russie... quand j'avais de la misère... du chagrin... ou que j'étais cloué sur mon grabat par une blessure... je me disais pour me réconforter et me ragaillardir:--Après tout, Polyphème, tu as fait quelque chose de noble et de généreux une fois dans ta vie... eh bien, vous me croirez, ça me redonnait du courage. Mais voilà que je me vante, et, qui pis est, que je m'attendris... revenons à mon départ de La Rochelle... Je vous l'avoue et je vous en remercie... j'ai néanmoins profité un peu de votre générosité. Comme il ne me restait rien de mes trois malheureux écus de six livres et que c'était peu pour aller en Moscovie, j'empruntai 25 louis à maître Daniel sur la cargaison; je payai mon passage à un Hambourgeois, de Hambourg à Fallo; je m'embarquai pour Revel sur un Suédois; de Revel j'allai à Moscou, j'arrivai comme marée en carême; l'amiral Lefort recrutait des enfants perdus pour renforcer la _polichnie_ du czar, autrement dit la première compagnie d'infanterie équipée et manœuvrant à l'allemande qui ait existé en Russie. J'avais fait la campagne de Flandre avec les reîtres, je connaissais le service; je fus donc enrôlé dans la _polichnie_ du czar, et j'eus l'honneur d'avoir ce grand homme pour _serre-file_, car il servit dans cette compagnie comme simple soldat, vu qu'il avait l'habitude de croire que pour savoir un métier il faut l'apprendre...
Une fois incorporé dans l'armée moscovite, j'ai fait toutes les guerres. Vous pensez bien, monseigneur, que je ne vais pas vous raconter mes campagnes, vous parler du siége d'Azof, où je reçus un coup de sabre sur la tête; de la prise d'Astrakan sous Schérémétoff, où j'ai gagné un coup de lance dans les reins; du siège de Narva, où j'ai eu l'honneur d'ajuster sa majesté Charles XII et le bonheur de le manquer, et enfin de la grande bataille de Dorpat.
Non, non, ne craignez rien, monseigneur; je garde ces beaux récits-là pour endormir vos enfants pendant les veillées d'hiver, au coin du feu, quand la bise de mer fera rage dans les branches de vos vieux noyers. Tout ce qui me reste à vous dire, monseigneur, c'est que j'ai fait la guerre, depuis que je vous ai quitté, d'abord comme bas officier, puis comme lieutenant; je la ferais peut-être encore, si l'an passé je n'avais pas oublié une de mes jambes à Mohiloff. Le czar m'a donné généreusement le capital de ma pension, et je suis revenu mourir en France, parce que, après tout, c'est encore là que l'on meurt le mieux... quand on y est né; Je m'en allais pédestrement, en flânant, regagner ma vallée paternelle, couchant et gîtant dans les abbayes pour ménager mon boursicot, lorsque le hasard... cette fois, non, dit le chevalier d'un ton grave et pénétré qui contrasta avec son langage ordinaire, oh! cette fois, non, ça n'a pas été le hasard... mais c'est la providence du bon Dieu qui m'a fait rencontrer vos enfants, monseigneur; ils m'ont amené jusqu'ici... je suis tombé à la renverse sur un tas de feuilles sèches en reconnaissant madame la duchesse... et me voilà!
Maintenant, voici mon projet... si vous y consentez toutefois, monseigneur. Ma vallée paternelle est bien déserte, mon père et ma mère sont morts depuis longtemps, j'aimerais donc furieusement m'établir auprès de vous... Quoique éclopé, je serais encore bon à quelque chose, quand ça ne serait qu'à servir d'épouvantail pour empêcher les oiseaux de manger vos pommes et vos cerises; j'oublierais que vous êtes _monseigneur_; je vous appellerais maître Jacques; j'appellerais madame la duchesse dame Jacques; vos enfants m'appelleraient le père Polyphème, je leur conterais mes batailles, et ça durerait comme ça jusqu'à _vitam æternam_.