Le morne au diable

Part 25

Chapter 253,736 wordsPublic domain

--Hélas! oui, dans cette circonstance seulement... Vous comprenez maintenant pourquoi je vous demande le secret?

--Oui, oui, monseigneur.

--Mais ce ne fut pas tout, le saisissement de ce pauvre Mortimer fut tel qu'après être resté quelques moments comme abasourdi de surprise, il ne reconnut plus cette personne... Non, monsieur, il ne la reconnut plus, quoiqu'il l'eût vue mille fois!

--Serait-il possible, monseigneur? dit M. de Chemeraut d'un ton de doute respectueux.

--Cela n'est, hélas! que trop vrai, monsieur, car vous n'avez pas d'idée de l'exaltation de ce garçon-là... Aussi, moi qui suis son ami, je dois veiller à ce qu'il ne lui arrive rien de fâcheux... Jugez un peu... si je l'exposais à ne pas me reconnaître... Mortimer est maintenant ce que j'aime le plus au monde, et vous savez, hélas! monsieur, si les consolations de l'amitié me sont nécessaires.

--Encore ce funeste souvenir, monseigneur?...

--Oui, je suis faible, je l'avoue... c'est plus fort que moi...

--Quel est donc ce bâtiment mouillé non loin de la frégate? demanda M. de Chemeraut au patron de la chaloupe, afin de changer la conversation par égard pour le prince.

--Monsieur, c'est une hourque marchande arrivée hier au soir de Saint-Pierre, dit le patron en ôtant respectueusement son bonnet.

--Ah! je sais... reprit M. de Chemeraut, c'est probablement le navire de cet imbécile de capitaine marchand qui demandait notre escorte... Mais nous voici à bord, monseigneur... Toutes les lumières sont éteintes... Vous n'êtes pas attendu...

--Tant mieux! tant mieux!... Pourvu que Mortimer ne soit pas là!

--Il me semble que je l'aperçois sur le pont, monseigneur.

Croustillac releva son manteau presque sur ses yeux.

--Ah! voici l'officier de quart à l'escalier. Quel dommage d'arriver si tard, monseigneur... C'est au bruit des tambours, aux fanfares des buccins que vous auriez dû être reçu par l'équipage sous les armes.

--A demain les honneurs... à demain, dit Croustillac, l'heure de ces frivolités vient toujours assez tôt...

M. de Chemeraut s'effaça pour laisser le Gascon monter le premier à l'échelle. Celui-ci respira en ne voyant sur le pont qu'un officier de marine qui le reçut, chapeau bas, d'un air profondément respectueux. Croustillac répondit très dignement, et surtout très brièvement, en s'enveloppant de toutes ses forces dans son manteau et en jetant autour de lui des regards inquiets, craignant de voir apparaître le terrible Mortimer. Heureusement, il ne vit que des matelots causant ou à demi couchés le long des canons.

L'officier qui s'était entretenu à voix basse avec M. de Chemeraut, saluant de nouveau Croustillac, lui dit:

--Monseigneur, puisque vous l'exigez, je n'éveillerai pas le capitaine, et j'aurai l'honneur de vous conduire dans votre appartement.

Croustillac inclina la tête.

--A demain, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut.

--A demain, répondit l'aventurier.

L'officier descendit par le panneau d'arrière dans la batterie, ouvrit la porte d'une belle et vaste chambre parfaitement éclairée par une verrine, et dit au Gascon:

--Monseigneur, voici votre appartement; il y a deux autres petites pièces à droite et à gauche.

--C'est à merveille, monsieur; veuillez, je vous prie, donner les ordres les plus sévères pour que personne n'entre chez moi demain avant que je n'appelle... Personne... monsieur... vous entendez... absolument personne!... ceci est de la dernière importance.

--Très bien, monseigneur... Votre Altesse ne désire pas qu'on avertisse un de ses gens pour la déshabiller?

--Je suis soldat, monsieur, dit fièrement Croustillac, et je me déshabille tout seul.

Le jeune officier s'inclina, prenant cette réponse pour une leçon de stoïcisme; il sortit, ordonna à l'un des plantons de ne laisser entrer personne dans l'appartement du prince, et remonta sur le pont rejoindre M. de Chemeraut.

--C'est un véritable Spartiate que votre prince, mon cher Chemeraut, lui dit-il; comment, il n'a pas emmené même un laquais!

--C'est juste, répondit M. de Chemeraut; il s'est passé de si étranges choses à terre que ni lui ni moi n'y avons songé; mais je lui donnerai un de mes gens. A cette heure, l'important est de mettre à la voile.

--C'est aussi l'avis du capitaine. Il m'a donné ordre de l'éveiller si vous jugiez nécessaire de partir promptement.

Nous partirons à l'instant même, car le vent et la marée sont favorables, je pense? répondit Chemeraut.

--Si favorables, dit l'officier, que, cette brise durant, demain au soleil levant nous n'apercevrons plus les terres de la Martinique.

Une demi-heure après l'arrivée du Gascon à bord, la _Fulminante_ appareillait par une excellente brise de sud-ouest.

Lorsque M. de Chemeraut vit la frégate sortir de la rade, il ne put s'empêcher de se frotter les mains en se disant:

--Ma foi... ce n'est pas que je sois vain et glorieux, mais j'aurais donné cette mission en cent aux plus habiles... déjouer les projets de l'envoyé anglais... vaincre les scrupules du prince, l'aider à se venger d'une épouse criminelle, l'arracher à force d'éloquence aux accablantes idées que cet accident conjugal avait fait naître dans son esprit, le ramener en Angleterre à la tête de ses partisans... Ma foi, Chemeraut, mon ami, c'est à faire à toi!! Ta fortune était déjà en bon chemin, la voici à tout jamais assurée; ce bon succès me ravit d'autant plus que le roi regarde cette affaire comme très importante. Encore une fois, bravo!...

Chemeraut, le cœur joyeux, l'esprit allègre, s'endormit doucement, bercé par les plus séduisantes et par les plus ambitieuses espérances......

* * * * *

Il était dix heures et demie du matin; la brise était fraîche, la mer un peu forte, mais très belle; la _Fulminante_ laissait derrière elle un étincelant et rapide sillage.

On n'apercevait plus aucune terre des Antilles, on naviguait en plein Océan.

L'officier de quart, armé d'une longue vue, examinait avec attention un trois-mâts éloigné de deux portées de canon environ, qui tenait absolument la même route que la frégate et marchait aussi vite qu'elle quoiqu'il portât même quelques voiles légères de moins.

A l'extrême horizon l'officier remarquait aussi un autre navire qu'il distinguait encore vaguement, mais qui semblait suivre la même direction que le trois-mâts dont nous venons de signaler la manœuvre.

Voulant voir si ce dernier bâtiment était toujours décidé à imiter les mouvements de la _Fulminante_, l'officier ordonna au timonier de laisser porter un peu plus au nord...

Le trois-mâts laissa porter un peu plus au nord.

L'officier fit porter presque entièrement à l'ouest.

Le trois-mâts porta presque entièrement à l'ouest.

Plus impatienté qu'effrayé de cette obsession, car ce navire n'était pas de force à lutter avec une frégate, l'officier, par ordre du capitaine, fit virer de bord et marcher droit à cet importun bâtiment...

L'importun vire de bord pareillement, continue d'imiter scrupuleusement les évolutions de la frégate et de marcher de concert avec elle, mais toujours hors de portée de ses canons.

Le capitaine, irrité, fit forcer de voiles et courir sur le trois-mâts.

Le trois-mâts prouva qu'il était, sinon meilleur, du moins aussi bon marcheur que la frégate, qui ne put jamais rapprocher la distance qui les séparait.

Le capitaine, ne voulant pas perdre de temps précieux à cette chasse inutile, fit remettre le cap en route.

Le fâcheux navire remit le cap en route.

Ce mystérieux bâtiment n'était autre que la paisible _Licorne_... Le capitaine Daniel, malgré les refus de M. de Chemeraut, avait jugé convenable de s'attacher opiniâtrement à la _Fulminante_ jusqu'à la sortie des débouquements.

Un nouveau personnage parut sur le pont de la frégate.

C'était un homme de cinquante ans environ, grand, replet, portant un buffle, de larges chausses écarlates et des bottes de basane; il avait les cheveux et la moustache d'un roux ardent; son teint coloré, ses yeux bleu clair, dont le globe était veiné de fibrilles que la moindre émotion devait injecter de sang, témoignaient d'un naturel violent et passionné...

Nous nous hâterons d'apprendre au lecteur que cet athlétique personnage était le plus fanatique des fanatiques partisans de Monmouth, et qu'il eût été mille fois heureux du sort de Sidney; en un mot, cet homme était lord Percy Mortimer. Son inquiétude, son agitation, son impatience, étaient inexprimables; il ne pouvait rester une minute en place.

Vingt fois le lord était descendu à la porte de la chambre de Croustillac pour savoir si _milord duc_ ne l'avait pas fait demander. En vain il avait supplié l'officier de faire dire au duc que Mortimer, son meilleur ami, son ancien compagnon d'armes, désirait se jeter à ses pieds; les vœux du lord avaient été vains, on exécutait à la rigueur les ordres du malheureux Croustillac, qui regardait chaque minute gagnée comme une conquête précieuse.

M. de Chemeraut monta aussi sur le pont, revêtu d'un habit magnifique, l'air radieux, triomphant; il semblait dire à tous: Si le prince est ici, c'est grâce à mon habileté, à mon courage.

En le voyant, Mortimer s'approcha vivement de lui.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il, sait-on enfin à quelle heure milord-duc nous recevra?

--Le prince a défendu d'entrer chez lui sans son ordre.

--Je suis sur des charbons ardents, reprit Mortimer; je ne me pardonnerai jamais de m'être couché cette nuit et de n'avoir pas été le premier à serrer notre Jacques dans mes bras, à me jeter à ses pieds... à baiser sa main royale.

--Ah! lord Mortimer, vous aimez bien notre brave duc, dit Chemeraut, des partisans comme vous sont rares!

--Si j'aime notre Jacques! s'écria Mortimer en devenant d'un rouge sanguin et apoplectique, si je l'aime! Tenez! moi et Dick Dudley, mon meilleur ami, qui aime le duc, non pas autant que moi (nous nous sommes battus une fois parce qu'il soutenait cette folle prétention), moi et Dudley, vous dis-je, nous nous demandions encore tout à l'heure si nous aurions la force de revoir notre Jacques sans faiblir... comme des femmelettes!

--Le duc avait raison, pensa Chemeraut. Quelle exaltation! Ce n'est pas de l'attachement, c'est de l'acharnement.

Mortimer reprit avec véhémence:

--Ce matin, en nous levant, nous nous embrassions, nous faisions mille extravagances en songeant que nous le reverrions aujourd'hui. Nous ne pouvions le croire, et encore à cette heure j'en doute... Ah! quel jour! quel jour!... Revoir en chair et en os un ami... un compagnon de guerre qu'on a cru mort, qu'on a pleuré pendant cinq ans! Ah! vous ne savez pas comme il était chéri et regretté, notre Jacques! comme on se souvenait de sa bravoure, de son courage, de sa gaieté! Quel bonheur de ne pas dire: _C'était_... mais _c'est_ un cœur de roi, un vrai cœur de roi que notre duc!

--Et il faut que cela soit bien vrai, milord, puisqu'à l'exception de vous, de lord Dudley et de ce pauvre lord Rothsay qui, tout malade qu'il est de ces anciennes blessures, a voulu vous accompagner, les autres gentilshommes qui viennent offrir leur bras, leur vie, leur fortune à notre duc, ne le connaissent que de réputation...

--Et je voudrais bien voir que, sur son seul renom et sur notre garantie, ils ne l'aimassent pas autant que nous l'aimons; ce qui me rappelle qu'autrefois je me suis battu avec mon ami Dick Rothsay, parce qu'il avouait qu'il m'aimait un peu plus que notre Jacques.

--Le fait est, milord, dit Chemeraut, que peu de princes sont capables d'exciter un pareil enthousiasme, seulement par leur renom.

--Peu de princes, monsieur! s'écria lord Mortimer d'une voix redoutable, peu de princes! Dites donc aucun prince... Demandez à Dudley.

Lord Dudley paraissait en ce moment sur le pont.

Les cheveux et la moustache de ce lord étaient noirs et commençaient à grisonner; il y avait une grande conformité de taille, d'embonpoint et de force entre lui et Mortimer, véritable type (physiquement parlant) de ce qu'on appelait les _gentilshommes fermiers_.

--Qu'est-ce qu'il y a, Percy? dit familièrement lord Dudley à son ami.

--N'est-ce pas, Dick, qu'aucun prince ne peut être comparé à notre Jacques?

--En exceptant nos dignes amis et alliés de ce vaisseau, tout chien qui oserait soutenir que Jacques n'est pas le meilleur des hommes, je le sanglerais de coups de fouet et je le couperais en quartiers, dit le robuste personnage en frappant d'un de ses poings velus sur le plat-bord du navire. Puis, s'adressant à M. de Chemeraut:

--Mais maintenant vous le connaissez comme nous, vous l'élu, vous le bienheureux qui l'avez vu le premier... Votre main, monsieur de Chemeraut, votre brave et loyale main, plus brave et plus loyale s'il est possible, depuis qu'elle a touché celle de notre duc...

Dudley secoua rudement la main droite de M. de Chemeraut, pendant que Mortimer secouait non moins rudement la main gauche.

Rien de plus contagieux que l'enthousiasme; les partisans du duc étaient peu à peu montés sur le pont et s'étaient groupés autour des deux lords; tous voulaient à leur tour serrer la main qui avait touché celle du prince.

--Ah! messieurs, je conçois que monseigneur recule le moment de vous voir, dit Chemeraut, il craint l'émotion inséparable d'un pareil moment.

--Et nous, donc! s'écria Dudley. Enfin, voici tantôt quarante jours que nous sommes partis de La Rochelle, n'est-ce pas? eh bien! que je meure si j'ai dormi plus de trois ou quatre heures par chaque nuit, et encore d'un sommeil à la fois agréable et agité comme celui dont on dort la veille d'un duel... où l'on est sûr de tuer son homme... Du moins, tel est l'effet que cette impatience a produit sur moi; et toi, Percy? dit le robuste gladiateur, à Mortimer.

--Moi, Dick, répondit celui-ci, ça m'a fait un effet contraire; à chaque instant je me réveillais en sursaut... Il me semble que je dormirais ainsi la veille du jour où je devrais être fusillé.

--Moi, dit un autre gentilhomme, je ne connais le duc que d'après son portrait.

--Moi, d'après son renom.

--Moi, dès que j'ai su qu'il s'agissait de marcher sous ses ordres contre les Orangistes, j'ai tout quitté, amis... femme... enfant...

--C'est comme nous...

--Ah! monsieur, c'est qu'aussi _Jacques de Monmouth_, dit un autre, c'est un nom qui résonne comme un clairon.

--Il suffira de prononcer ce nom dans la vieille Angleterre, reprit un autre, pour chasser tous ces rats de Hollande dans leurs marécages!

--A commencer par le Guillaume...

--D'honneur, milords, dit M. de Chemeraut, vous me rendriez presque orgueilleux d'avoir si bien réussi dans une entreprise qui, j'oserais le dire, est assez délicate... Je ne veux pas attribuer à mes raisonnements, à mon influence, la résolution du prince... mais croyez du moins, milords, que j'ai su faire valoir auprès de lui l'enthousiasme que son souvenir vous avait inspiré.

--Aussi, notre ami... n'oublierons-nous jamais ce que vous avez fait! Vous nous l'avez amené ici... notre duc! s'écria cordialement Mortimer.

--Pour cela seulement nous vous devons une reconnaissance éternelle, ajouta Dudley...

--Le voir! le voir! s'écria Mortimer dans un nouvel entraînement, le revoir, lui que nous avions cru mort... Le revoir bien en face, retrouver devant nos yeux cette noble et fière figure si belle; le revoir au milieu du feu... le... le... ah!... eh bien oui, je pleure... je pleure, s'écria le brave Mortimer en ne contraignant plus son émotion. Oui, je pleure comme un enfant, et mille tonnerres écrasent ceux qui ne comprennent pas qu'un vieux soldat pleure ainsi...

L'attendrissement est aussi contagieux que l'enthousiasme.

Dick fit comme son ami Percy, et les autres gentilshommes firent comme Dick et comme son ami Percy...

CHAPITRE XXXIII.

LE JUGEMENT.

Un nouveau personnage vint augmenter le nombre des admirateurs passionnés de Monmouth.

On vit s'avancer, soutenu par deux serviteurs, un homme jeune encore, mais que de nombreuses blessures condamnaient à de précoces infirmités.

Lord Jocelyn Rothsay, malgré ses souffrances, avait voulu se joindre aux partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monmouth allait défendre, du moins venir au-devant du duc, et être des premiers à le féliciter sur sa résurrection.

Les cheveux de lord Rothsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût jeune encore et que sa moustache fût aussi noire que ses yeux brillants et hardis. Enveloppé d'une longue robe-de-chambre, il s'avança péniblement, appuyé sur les épaules de deux serviteurs.

--Voilà le brave Rothsay, qui a autant de blessures que de poils à sa moustache! s'écria lord Dudley.

--Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu notre duc! dit Rothsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne le risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt?

Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après lord Rothsay.

--Milord! lui dit-il d'un ton suppliant, milord! vous exposez votre vie par cette imprudence! Le moindre mouvement violent peut renouveler l'hémorrhagie de cette ancienne blessure que...

--Au diable! docteur, où mon sang coulera-t-il mieux et plus noblement qu'aux pieds de Jacques de Monmouth? dit Rothsay avec exaltation.

--Mais, milord, le danger...

--Mais, docteur, il s'agirait de sa damnation que Jocelyn Rothsay ne serait pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre, et c'est soutenu par ces deux braves champions que je viendrai dire à Jacques:

--Voilà trois de tes fidèles soldats de Bridge-Water...

Ce disant, le jeune homme abandonna ses deux domestiques, et s'appuya en effet sur les deux robustes lords.

Un roulement de tambours auxquels se joignirent quelques fanfares de buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage, annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate s'assemblaient: bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont, et se rangèrent à leur poste, officiers en tête.

--Pourquoi cette prise d'armes? demanda Mortimer à M. de Chemeraut.

--Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra tout à l'heure passer les troupes en revue.

Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe des gentilshommes:

--Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.

--Eh bien! fut-il dit tout d'une voix.

--Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans cinq minutes.

Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva toutes les poitrines.

--Tiens, maintenant, Dick, je me sens faible, dit Mortimer.

--Diable! fais attention, Percy, dit Rothsay, ne vas pas tomber, tu es une de mes jambes.

--Moi? dit Dudley, j'ai comme le vertige...

--Écoutez, Dick; écoute, Jocelyn, dit Mortimer, ces dignes compagnons n'ont jamais vu notre duc: soyons généreux, laissons-les passer les premiers, nous l'apercevrons d'abord de loin; ça nous donnera le temps de nous faire à sa vue... Est-ce dit?

--Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.

Onze heures sonnèrent.

Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau pendant quelques moments.

Les soldats et les marins en armes couvraient les passavants du navire.

Les officiers, tête nue, précédant le groupe des gentilshommes, descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement destiné au duc de Monmouth.

Enfin, derrière ce premier groupe s'avançaient Mortimer et Dudley soutenant, au milieu d'eux, le jeune lord Jocelyn, dont la taille voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et l'air mâle de ses deux soutiens.

Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les trois lords, ces trois nobles types de fidélité chevaleresque, restèrent un moment sur le pont.

--Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut-être entendrons-nous la voix de Jacques...

En effet, le plus profond silence régna d'abord, mais il fut bientôt interrompu par des exclamations de joie auxquelles se mêlèrent de vives et attendrissantes protestations.

Enfin l'escalier fut libre.

Modérant à peine leur impatience par égard pour lord Jocelyn, qui descendait péniblement, les deux lords arrivèrent dans la batterie, et entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la frégate, où Croustillac donnait audience à ses partisans.

Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le tableau qu'ils eurent sous les yeux.

Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe, Croustillac, vêtu de son justaucorps vert et de ses bas roses, se tenait fièrement debout à côté de M. de Chemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux gentilshommes anglais.

Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate et son état-major.

Les partisans de Monmouth, pittoresquement groupés, entouraient le Gascon.

L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace; ne se voyant pas reconnu, il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et se disait:

--Le Mortimer se sera vanté de me connaître intimement pour se donner des airs de familiarité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours, mordioux! cela durera ce que ça pourra.

La force de l'illusion est telle que, parmi les gentilshommes qui se pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de famille assez décidé avec Charles II; d'autres, une ressemblance frappante avec ses portraits.

--Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur, en m'apportant vos vœux, m'a décidé à me rendre au milieu de vous.

--Milord-duc, c'est entre nous à la mort!... crièrent les plus exaltés.

--J'y compte, milords; quant à moi, ma devise sera: Tout pour l'Angleterre et...

--C'est trop d'impudence! sang et massacre! s'écria lord Mortimer d'une voix tonnante, en interrompant le chevalier et en se précipitant vers lui l'œil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait lord Jocelyn.

L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectateurs et sur les acteurs de cette scène.

Les gentilshommes anglais se retournèrent vivement vers Mortimer.

Chemeraut et les officiers se regardèrent avec étonnement, ne comprenant rien encore aux paroles du lord.

--Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac, rien qu'à voir cette brute avinée, je sens le Mortimer d'une lieue.

Le lord arriva au milieu du vide que les gentilshommes avaient laissé entre eux et le Gascon en se reculant; il se planta devant lui, les bras croisés, l'œil étincelant, le regardant face à face; et il s'écria d'une voix tremblante de rage:

--Ah! tu es Jacques de Monmouth... toi!... c'est à moi... Mortimer... que tu dis cela?

Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique:

--L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami ne me reconnaît plus? Puis, se tournant à demi vers M. de Chemeraut, le chevalier ajouta tout bas:--Vous le voyez, je vous l'avais dit: l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. Hélas! ce malheureux-là me méconnaît.

Croustillac s'était exprimé avec tant d'assurance et de naturel que M. de Chemeraut hésitait encore à se croire dupe d'une si énorme imposture; il ne conserva pas longtemps de doute à ce sujet.

Lord Dudley et lord Rothsay se joignirent à Mortimer et aux autres gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les apostrophes et les injures les plus furieuses.

--Ce misérable vagabond ose se dire Jacques de Monmouth!

--L'infâme imposteur!

--Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui.

--C'est un émissaire de Guillaume!

--Un tel gueux! Jacques, notre duc!

--Quelle audace!

--Oser faire un tel mensonge!

--C'est à lui arracher la langue!

--Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le duc!