Part 24
--Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire... mais vingt-quatre heures de plus ou de moins ne sont pas d'un grand intérêt... et puis enfin je suis décidé à ne pas mettre aujourd'hui le pied en mer... je vous apporterais le sort le plus funeste, j'attirerais sur votre frégate tous les ouragans des tropiques... Je passerai donc la journée chez le gouverneur, dans une retraite absolue... j'ai besoin d'être seul, ajouta le chevalier d'un ton mélancolique, seul, oui, toujours seul. Et je dois commencer mon apprentissage de la solitude.
--La solitude? mais, monseigneur, vous ne la trouverez pas dans les agitations qui vous attendent.
--Hé, monsieur, répondit philosophiquement Croustillac, le malheureux trouve la solitude même au milieu de la foule... lorsqu'il s'isole dans ses regrets... Une femme que j'aimais tant, ajouta-t-il avec un profond soupir.
--Ah! monseigneur, dit M. de Chemeraut en soupirant aussi pour se mettre à l'unisson de Croustillac, c'est terrible... mais le temps cicatrise de pires blessures!
--Vous avez raison, monsieur, le temps cicatrise de pires blessures: j'aurai du courage. Bien reposé, bien remis de mes fatigues et de mes cruelles agitations, demain je me consolerai, j'oublierai tout... en embrassant mes partisans.
--Ah! monseigneur, demain sera un beau jour pour tous!
La position du chevalier commandait trop d'égards à M. de Chemeraut pour qu'il ne se rendît pas aux observations de son compagnon; il acquiesça donc, quoique à regret, aux volontés de Croustillac.
Le Gascon, en reculant l'heure où sa fourberie serait découverte, espérait trouver l'occasion de fuir; il se souvenait que la Barbe-Bleue lui avait dit:
«Nous ne serons pas ingrats: une fois le prince en sûreté, nous ne vous laisserons pas au pouvoir de M. de Chemeraut. Seulement, tâchez de gagner du temps.»
Quoique le chevalier ne comptât pas beaucoup sur la promesse de ses amis, sachant toutes les difficultés qu'ils auraient à vaincre et à braver pour le secourir, il voulait, en tout cas, ne pas sacrifier cette chance de salut, si incertaine qu'elle fût.
Ainsi que l'avait annoncé le guide, on arriva au Fort-Royal au bout d'une heure de marche.
Le palais du gouverneur était situé à l'extrémité de la ville, du côté des savanes; il fut facile d'y parvenir, sans rencontrer personne.
M. de Chemeraut envoya un des gardes prévenir en toute hâte le gouverneur de l'arrivée de ses deux hôtes.
Le baron avait encore mis sa longue perruque et revêtu son lourd justaucorps pour recevoir M. de Chemeraut et le chevalier. Il regardait ce dernier avec une curiosité féroce et était surtout extrêmement intrigué de ce justaucorps de velours noir à manches rouges. Mais songeant que M. de Chemeraut lui avait parlé d'un secret d'État où se trouvaient mêlés les habitants du Morne-au-Diable, il n'osait envisager Croustillac qu'avec une profonde déférence.
Le baron, profitant d'un moment où le chevalier jetait sur la fenêtre un regard mélancolique... tout en tâchant de voir si elle pourrait servir à son évasion, le baron dit à demi-voix à M. de Chemeraut:
--Je comptais sur une dame, monsieur. Cette litière que vous aviez emmenée?...
--Eh bien! monsieur le baron, vous comptiez malheureusement... sans votre hôtesse...
--Vous avez dû avoir bien chaud par ce coup de soleil matinal? ajouta le baron d'un air dégagé, quoiqu'il fût piqué de la réponse de M. de Chemeraut.
--Très chaud, monsieur... et votre hôte aussi... vous devriez lui offrir quelques rafraîchissements...
--J'y avais songé, monsieur, dit le baron; j'ai fait mettre trois couverts.
--Je ne sais, monsieur le baron, si _monsieur_, et il montra le chevalier, daignera nous admettre à sa table.
Le gouverneur stupéfait regarda Croustillac avec une nouvelle et ardente curiosité.
--Mais, monsieur, il s'agit donc d'un grand personnage?
--Monsieur le baron, je me vois malheureusement dans la nécessité de vous rappeler encore que j'ai mission de vous faire des questions et non de...
--Il suffit, il suffit, monsieur; voulez-vous demander à l'hôte que j'ai l'honneur de recevoir s'il veut me faire la grâce d'accepter ce déjeûner?
M. de Chemeraut transmit la demande du baron à Croustillac; celui-ci, prétextant sa fatigue, demanda de déjeuner seul dans son appartement.
M. de Chemeraut dit quelques mots à l'oreille du baron, qui aussitôt offrit son plus bel appartement à l'aventurier.
Croustillac pria le baron de lui faire apporter le panier caraïbe dont un de ses gardes avait été chargé, et qui, on le sait, ne renfermait que les vieux habits du Gascon.
M. de Chemeraut se trouvait dans l'appartement du Gascon, lorsqu'on lui remit ce panier.
--Qui dirait, à voir ce modeste panier, qu'il renferme pour plus de trois millions de pierreries!... dit négligemment Croustillac.
--Quelle imprudence, monseigneur!... s'écria M. de Chemeraut. Ces gardes sont sûrs... mais...
--Ils ignoraient le trésor qu'ils portaient... il n'y avait donc rien à craindre...
--Monseigneur, je dois vous annoncer que l'intention du roi n'est pas que vous usiez de vos ressources personnelles pour mettre à fin cette entreprise. Le trésorier de la frégate a une somme considérable destinée au payement des recrues qui y sont embarquées, et aux dépenses nécessaires, une fois le débarquement opéré.
--Il n'importe, dit Croustillac. L'argent est le nerf de la guerre. Je n'avais pas prévu cette disposition du grand roi, et je voulais mettre au service de mon royal oncle ce qui me restait de sang, de fortune et d'influence!
Après cette ronflante péroraison, M. de Chemeraut sortit.
CHAPITRE XXXI.
LE DÉPART.
Croustillac se mit à la table qu'on lui avait servie, mangea peu et se coucha, espérant que le sommeil le calmerait, et lui donnerait peut-être quelque heureuse idée d'évasion; il avait reconnu avec chagrin l'impossibilité de fuir par la fenêtre de la chambre qu'il occupait; les deux factionnaires de l'hôtel du gouverneur se promenaient toujours au pied du bâtiment.
Une fois seul, M. de Chemeraut se prit à réfléchir sur les événements bizarres dont il venait d'être le témoin. Quoiqu'il ne doutât pas que le Gascon fût le duc de Monmouth, la conduite de la duchesse lui sembla si étrange, les manières et le langage de Croustillac, quoiqu'assez habilement adaptés à son rôle, sentaient parfois tellement l'aventurier, que, sans le concours des preuves évidentes qui devaient lui démontrer l'identité de la personne du chevalier, M. de Chemeraut aurait conçu quelques soupçons. Néanmoins il résolut de profiter de son séjour au Fort-Royal pour interroger de nouveau le gouverneur au sujet de la Barbe-Bleue, et le colonel Rutler au sujet du duc de Monmouth.
Le baron ne fit que lui répéter les bruits publics, à savoir: que la veuve était du dernier mieux avec les trois bandits qui hantaient le Morne-au-Diable.
M. de Chemeraut fut réduit à déplorer la dépravation de cette jeune femme et l'aveuglement du malheureux prince, aveuglement qui avait sans doute duré jusqu'alors.
Quant à Rutler, son arrestation par Chemeraut, la venue de cet envoyé de France au Morne-au-Diable, loin de l'ébranler, avaient encore affermi sa conviction à l'endroit de Croustillac; aussi, lorsque M. de Chemeraut vint l'interroger en lui annonçant qu'il ne serait pas fusillé, le colonel concourut-il, de son côté et à son insu, à donner plus d'autorité encore au mensonge de l'aventurier.
Le soleil était sur le point de se coucher; M. de Chemeraut, complétement rassuré sur le résultat si satisfaisant de sa mission, pensait aux avantages qu'elle devait lui rapporter, en se promenant sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur, lorsque le baron, essoufflé d'avoir monté si haut, vint arracher son hôte aux idées ambitieuses dont il se berçait.
--Monsieur, lui dit le gouverneur, un capitaine marchand, nommé maître Daniel, et commandant le trois-mâts la _Licorne_, arrive de Saint-Pierre avec son navire; il demande à vous entretenir un moment pour affaires très pressées.
--Puis-je le recevoir sur cette terrasse, monsieur le baron?
--Parfaitement, monsieur; il y fait beaucoup plus frais qu'en bas. Puis, s'avançant vers l'escalier par lequel il était monté, le baron dit à un de ses gardes:
--Fais monter maître Daniel.
Nous avons oublié de dire que la frégate avait reçu l'ordre de mouiller à l'extrémité de la rade, dès que le chevalier avait eu manifesté le désir de passer la nuit à terre.
Au bout de quelques instants, maître Daniel, notre ancienne connaissance, parut sur la terrasse de l'hôtel du gouverneur.
La physionomie de maître Daniel, ordinairement joyeuse et franche, trahissait un assez grand embarras.
Le digne capitaine de la _Licorne_, si souverainement roi à son bord, semblait gêné, mal à son aise; ses joues, toujours plus que vermeilles, étaient légèrement pâles; le tressaillement presque imperceptible de sa lèvre supérieure agitait son épaisse moustache grise, signe physiologique qui annonçait chez maître Daniel une grave préoccupation; il portait des chausses et une casaque de toile rayée bleue et blanche; à sa ceinture de coton rouge était passé un long couteau flamand; un mouchoir des Indes noué à la marinière entourait son col couleur de brique; enfin, il donnait machinalement les formes les plus bizarres au flexible et large chapeau de paille qu'il tortillait entre ses deux mains. Le digne maître, faisant de nombreuses révérences, s'approcha de M. de Chemeraut, dont la figure sèche et dure, dont le regard perçant semblait l'intimider beaucoup.
--Je suis sûr que ce pauvre homme est en nage, dit tout bas le gouverneur à M. de Chemeraut d'un ton pitoyable.
En effet, de grosses gouttes de sueur couvraient les veines saillantes du front chauve et hâlé de maître Daniel.
--Que voulez-vous? lui dit brusquement M. de Chemeraut.
--Voyons, parle, explique-toi, maître Daniel, ajouta le baron d'un ton plus doux en voyant le capitaine marchand de plus en plus intimidé.
Enfin, celui-ci finit par dire d'une voix étranglée par l'émotion, et en s'adressant à M. de Chemeraut:
--Monseigneur...
--Je ne suis pas monseigneur, mais monsieur, dit celui-ci, parlez, je vous écoute.
--Eh bien! donc, mon bon monsieur, j'arrive à l'instant de Saint-Pierre avec un chargement, un riche chargement, sucre, café, poivre, girofle, tafia.
--Je n'ai pas besoin de savoir l'inventaire de votre chargement; que voulez-vous?
--Voyons, maître Daniel, mon garçon, rassure-toi, explique-toi et essuie-toi le front, tu as l'air de sortir de l'eau, dit le baron.
--Or, monseig... or, mon bon monsieur, quoique j'aie douze petits canons de huit et quelques sacrets ou pierriers, ma cargaison est d'une telle valeur, que je viens, mon bon monsieur, dans la crainte des corsaires et des pirates...
--Eh bien!
--Mais va donc, maître Daniel. Je ne t'ai jamais vu ainsi.
--Je viens, mon bon monsieur, vous demander la permission de faire voile de conserve avec la frégate qui a mouillé tantôt en grande rade.
--Peste! je crois bien que tu es embarrassé pour faire une telle demande, maître Daniel, dit le baron; on t'en donnera des frégates de Sa Majesté pour servir d'escorte à ta cargaison!
M. de Chemeraut regarda fixement Daniel, haussa les épaules, et répondit:
--C'est impossible! la frégate marche vite, elle ne pourrait diminuer de voiles pour attendre votre bâtiment; vous êtes fou!
--Oh! monsieur, si ce n'est que cela, ne craignez rien... Sans médire de la frégate de Sa Majesté, puisque je ne la connais pas, je puis bien m'engager à la suivre, quelle que soit la voilure qu'elle fasse, quelle que soit la brise ou la mer qui s'offre à ses voiles ou à sa proue.
--Je vois que vous êtes fou. La _Fulminante_ est de la première vitesse.
--Mon bon monsieur, ne me refusez pas, dit Daniel d'un ton suppliant. Si cette fière frégate marche plus vite que la _Licorne_... eh bien! cette guerrière abandonnera la pauvre marchande, mais au moins j'aurai été un bon bout de chemin à l'abri du pavillon du roi, et les rôdeurs de mer ne sont surtout à craindre que dans les débouquements... Ah! monsieur, une cargaison de plus d'un million, dont profiteraient les ennemis de notre bon roi, s'ils s'emparaient de la _Licorne_...
--Mais je vous répète que la frégate, quoique bâtiment de guerre, n'aurait pas le temps de vous défendre si vous étiez attaqué; sa mission est telle qu'elle ne doit pas s'embarrasser d'un convoi.
--Oh! mon bon monsieur, reprit maître Daniel en joignant les mains, vous n'aurez pas d'embarras à cause de moi, je ne risque pas d'être attaqué si l'on me voit sous votre canon... il n'y a pas un corsaire qui oserait seulement m'approcher en me voyant si bravement accompagné: sauf votre respect, monsieur, les loups n'attaquent les brebis que quand les chiens ne sont pas là...
--Pauvre brebis de maître Daniel! dit le gouverneur.
--Ah! mon bon monsieur, qu'il ne soit pas dit qu'un bâtiment de guerre du roi notre maître repousse un malheureux marchand qui ne lui demande que l'abri de son pavillon, tant qu'il pourra suivre ce pavillon.
M. de Chemeraut pouvait difficilement se refuser à cette demande, qui ne gênait en rien la liberté de la manœuvre de la frégate, le capitaine Daniel s'engageant à suivre la marche de la _Fulminante_ ou a être abandonné. Néanmoins, M. de Chemeraut refusa.
--Vous savez bien, dit-il à maître Daniel, que si, malgré notre escorte, un corsaire vous attaquait, un bâtiment du roi ne pourrait pas vous laisser sans défense. Encore une fois, vous gêneriez la manœuvre de la frégate.... c'est impossible.
--Mais, monsieur, ma riche cargaison...
--Vous avez des canons, défendez-la... Je ne vous convoierai pas, c'est impossible...
--Hélas! mon bon Dieu, moi qui suis venu exprès de Saint-Pierre pour vous faire cette demande, dit Daniel d'un ton douloureux.
--Eh bien! vous attendrez une autre occasion... mais je ne vous couvrirai pas de mon pavillon.
--Pourtant, mon bon monsieur...
--Assez! dit M. de Chemeraut d'un ton haut et rude.
Maître Daniel fit une dernière révérence, et, se retirant à reculons jusqu'à l'entrée de l'escalier, il disparut.
--A-t-on vu ces trafiquants. A les entendre, il n'y a pas d'autres intérêts que ceux de leurs cargaisons, dit M. de Chemeraut.
--Il y a pourtant, monsieur, peu de circonstances où l'on refuse l'escorte, dit le gouverneur d'un air étonné.
--Il y en a très peu en effet, monsieur le baron, mais il y en a, dit brusquement M. de Chemeraut en se retirant.
Croustillac avait été conduit dans le plus bel appartement de l'hôtel. Lorsqu'il se réveilla, la nuit était venue, la lune brillait d'un si vif éclat qu'elle éclairait parfaitement sa chambre.
Le chevalier alla regarder par ses fenêtres; les deux factionnaires se promenaient paisiblement au pied de la muraille.
--Diable! se dit le chevalier, il m'est décidément impossible de m'évader de ce côté, il y a au moins vingt pieds à descendre pour tomber sur le dos des sentinelles. Et elles trouveraient singulière cette manière de quitter l'hôtel du gouverneur. Voyons donc d'un autre côté.
Croustillac s'approcha de la porte d'un pas léger; mais une vive lueur qui se projetait sur le parquet lui apprit que la pièce voisine était éclairée et probablement occupée.
A l'aide d'un briquet qu'il trouva sur la cheminée, le chevalier alluma une bougie et revêtit ses anciens habits avec une sorte de satisfaction mélancolique; ils exhalaient la senteur aromatique et forte des plantes et des herbes odoriférantes au milieu desquelles Croustillac avait si longtemps marché en se rendant au Morne-au-Diable.
--Mordioux! le hasard est furieusement bien nommé le hasard, se disait le Gascon. Il m'a toujours eu en particulière affection. S'il était béatifié... j'en ferais mon saint et mon patron... _Hasard-Polyphème, sire de Croustillac!_ Lorsqu'à bord de la _Licorne_ j'avais parié d'épouser la _Barbe-Bleue_, qui aurait prévu que cette folle gageure serait presque gagnée? car enfin, aux yeux de l'homme au poignard et de M. de Chemeraut, j'ai passé, je passe pour le mari de l'habitante du Morne-au-Diable... Comme tout s'enchaîne dans la destinée! Lorsque j'ai quitté le presbytère du père Griffon, le nez au vent, le jarret tendu, ma gaule à la main pour chasser les serpents, qui diable m'aurait dit que je partais (non pas directement, il est vrai) pour aller révolutionner les Cornouaillais sous le nom du duc de Monmouth, au profit du roi Jacques et de Louis XIV!!!... Mordioux, on a bien raison de le dire, les vues de la Providence sont impénétrables! Qui aurait pénétré ceci? Ah ça! le moment critique approche... Je suis quelquefois tenté de tout découvrir au bonhomme Chemeraut! Oui, mais je pense que chaque heure de gagnée éloigne le duc et sa femme de trois ou quatre lieues de plus de la Martinique. Je pense encore qu'ici, à terre, mon procès peut être fait immédiatement et ma potence dressée en un clin d'œil, tandis qu'en pleine mer il n'y aura peut-être pas des gens aptes à me juger; je pense enfin que si la Barbe-Bleue a prié, je suppose, le père Griffon de tâcher de me retirer des griffes du bonhomme Chemeraut, une révélation intempestive de ma part pourrait tout gâter... Mieux vaut donc garder le silence. Oui, tout bien considéré, reprit Croustillac après un moment de réflexion, faire durer l'erreur de Chemeraut le plus longtemps possible... c'est le meilleur parti que j'aie à prendre.
Durant ces réflexions, Croustillac s'était habillé...
--Maintenant, dit-il, voyons s'il y a moyen de sortir secrètement d'ici.
En disant ces mots, le chevalier ouvrit doucement la porte, et vit avec désappointement les valets du gouverneur qui se levèrent à son aspect.
L'un courut chercher le baron; l'autre dit à Croustillac:
--M. le gouverneur avait défendu d'entrer dans la chambre de monsieur avant qu'il eût appelé; M. le baron va venir à l'instant même.
--C'est inutile, mon garçon, indique-moi seulement la porte du jardin; il fait très chaud, je voudrais prendre un peu le frais... et encore, non... Il y a sans doute des arbres dans le jardin; je préférerais l'espace, la savane... le grand air...
--C'est bien facile, monsieur: en descendant la galerie, on se trouve dans le jardin, qui a une sortie sur les champs.
--Très bien; alors, mon garçon, conduis-moi vite; J'aspire après les champs comme un oiseau en cage...
--Ah! c'est inutile, monsieur, voici M. le baron; il vous conduira lui-même, dit le laquais.
--Au diable le baron, pensa Croustillac.
Le gouverneur n'était pas seul, M. de Chemeraut l'accompagnait.
--Ma foi, monsieur, dit celui-ci, heureusement vous voici levé, nous venions vous éveiller.
--M'éveiller... et pourquoi?
--Le vent et la marée n'attendent personne: la marée descend à trois heures du matin... il est deux heures et demie, il nous faut une demi-heure pour nous rendre au môle où la chaloupe nous attend; nous avons juste le temps de partir, monsieur.
--Allons, le sort en est jeté, dit Croustillac, tâchons seulement de gagner encore quelques heures avant d'être présenté à mes enragés partisans. Monsieur, je suis à vos ordres, ajouta le chevalier en se drapant dans un manteau brun qu'il avait trouvé avec ses habits.
Le baron crut de son devoir d'accompagner et de faire escorter M. de Chemeraut et le mystérieux inconnu jusqu'au môle; la fuite du Gascon devint ainsi absolument impossible.
Au moment de quitter le gouverneur, M. de Chemeraut lui dit:
--Monsieur le baron, je rendrai compte au roi du parfait concours que vous m'avez prêté; je peux maintenant vous le dire, les indications qui m'avaient été données se sont trouvées de la dernière exactitude, le secret en avait été parfaitement gardé.
--Mais, monsieur, puis-je savoir quelles étaient les indications? s'écria le baron, si médiocrement renseigné sur ce qu'il brûlait de savoir.
--Vous pouvez être certain, monsieur le baron, ajouta M. de Chemeraut en lui serrant cordialement la main, que le roi saura tout... et qu'il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez récompensé selon vos mérites.
Ce disant, M. de Chemeraut fit pousser la chaloupe au large.
--Si le roi sait tout, il sera plus avancé que moi, dit le baron en regagnant lentement son hôtel. Ce que j'ai appris par ceux des gardes de l'escorte n'a fait qu'augmenter ma curiosité. C'était bien la peine de suer sang et eau, et de rester sur pied toute la nuit pour être si mal instruit des choses de la dernière importance, et qui se passent dans mon gouvernement encore!
CHAPITRE XXXII.
LA FRÉGATE.
La lune jetait une clarté brillante sur les eaux de la rade de Fort-Royal. La chaloupe qui portail _Croustillac et sa fortune_ s'avança rapidement vers la _Fulminante_, que l'on voyait mouillée à la sortie de la baie.
Le Gascon, enveloppé dans son manteau, occupait la place d'honneur de l'embarcation, qui semblait voler sur les eaux.
--Monsieur, dit-il à M. de Chemeraut, je voudrais mûrement réfléchir au discours que je compte prononcer à mes partisans; vous comprenez... il faut que je leur expose une sorte de manifeste où je leur déroule mes principes politiques, que je leur dise mes espérances pour les leur faire partager, que je leur donne enfin une manière de plan de campagne; or, tout ceci a besoin d'être longuement élaboré. Ce sont les bases de notre entreprise. Il faut encore leur développer toutes... les conséquences de l'alliance, ou plutôt de l'appui moral, c'est-à-dire matériel, que nous prête l'Angleterre, ou plutôt la France... Enfin, dit Croustillac, qui commençait à s'embrouiller singulièrement dans sa politique, je désire ne recevoir mes partisans que demain, dans la matinée... je voudrais même que mon arrivée à bord fût le moins bruyante possible.
--Il est très probable, monseigneur, que tous ces braves gentilshommes seront couchés, car on ignorait à quelle heure Votre Altesse devait arriver.
--Cet enragé... c'est-à-dire ce brave Mortimer, est capable de m'avoir attendu toute la nuit, dit Croustillac avec inquiétude.
--Il n'y a pas à en douter, monseigneur, pour qui sait l'ardente impatience avec laquelle il désire votre retour.
--Tenez, monsieur, dit le Gascon, entre nous, je connais mon Mortimer, il est très nerveux, très impressionnable; je craindrais pour lui... une révolution, un effet de joie trop subite... si je paraissais inopinément à sa vue. Aussi, en montant à bord, j'aurai la précaution de bien m'encaper afin d'échapper à ses regards... et même, s'il vous demande si j'arrive bientôt, obligez-moi de lui répondre d'une manière évasive... de cette façon on pourra le préparer à une entrevue qui, sans ces ménagements, pourrait être funeste à cet ami dévoué.
--Ah! ne craignez rien, monseigneur, l'excès de la joie ne peut jamais être funeste...
--Eh bien! vous vous trompez, monsieur; sans compter mille faits généraux dont je pourrais corroborer mon opinion, je vous citerai à ce sujet un fait tout personnel et justement particulier à l'homme dont nous nous occupons.
--A lord Mortimer?
--A lui-même, monsieur... Je n'oublierai jamais que je l'ai vu une fois saisi de convulsions épouvantables dans une circonstance presque semblable... C'étaient des soubresauts nerveux... des évanouissements...
--Pourtant, monseigneur, lord Mortimer est d'une constitution athlétique.
--D'une constitution athlétique? Allons, il ne me manquait plus que de rencontrer un Hercule dans ce Pylade acharné, pensa Croustillac. Il reprit tout haut:--Vous n'ignorez pas, monsieur, que ce sont justement les hommes d'une force extrême qui ressentent le plus vivement ces secousses; je vous dirai même... mais cela tout à fait entre nous, au moins...
--Monseigneur peut être sûr de ma discrétion...
--Vous comprendrez ma réserve, monsieur... je vous dirai donc que, dans l'occasion dont je vous parle... ce malheureux Mortimer fut tellement stupéfait... (sans notre étroite amitié, je dirais stupide) en revoyant subito quelqu'un qu'il n'avait pas rencontré depuis longtemps... que sa tête... vous comprenez...
--Comment, monseigneur, sa raison?...