Part 23
--Monsieur, offrez votre bras a madame, je vous prie, dit le chevalier à M. de Chemeraut d'un air sombre.
Angèle parut frappée d'une idée subite, et dit au chevalier:
--Monseigneur, je voudrais dire quelques mots en secret au père Griffon... me refuserez-vous cette dernière grâce?
--Justement, monseigneur, dit M. de Chemeraut, le révérend éveillé par le bruit venait de faire demander à parler à madame la duchesse.
--Il est là! s'écria Angèle, Dieu soit loué!
--Qu'il entre, dit le Gascon d'un air sombre.
M. de Chemeraut fit un geste, un garde sortit. Le père Griffon entra; il était grave et triste.
--Mon père, lui dit Angèle, veuillez me donner quelques moments d'entretien.
Ce disant, elle passa avec le religieux dans une pièce voisine.
--Monseigneur, dit M. de Chemeraut en montrant un papier au Gascon, voici une lettre saisie sur le colonel Rutler: elle ne laisse aucun doute au sujet des projets de Guillaume d'Orange contre Votre Altesse... Rutler sera fusillé à notre arrivée au Fort-Royal.
--Nous reparlerons de cela, monsieur, mais je pencherais pour la clémence à l'égard du colonel... non par faiblesse, mais par politique. Je vous expliquerai d'ailleurs mes idées à cet égard.
--J'attendrai les ordres de Votre Altesse à ce sujet, dit M. de Chemeraut. Puis il ajouta:
--N'emportez-vous rien, monseigneur?
--Un soldat de l'escorte est chargé de ce que j'ai de plus précieux, dit le chevalier, mes papiers... mes diamants... Quant à cette maison et à ce qu'elle renferme, je donnerai par écrit mes instructions au père Griffon; pour rien au monde, je ne voudrais revoir jamais quoi que ce soit qui pût me rappeler les horribles lieux où j'ai été si affreusement trahi.
--Madame la duchesse ayant une chaise pour être transportée, monseigneur, j'ai fait renfermer le mulâtre dans la litière où il est gardé à vue. Vous et moi, monseigneur, nous escorterons à cheval.
--Très bien, monsieur.... voici ma criminelle épouse.
En effet Angèle sortait avec le père Griffon, elle avait les yeux pleins de larmes...
Au grand étonnement de M. de Chemeraut, ce religieux sortit gravement sans adresser une parole à Croustillac, qui dit tout bas à l'envoyé français:--Le révérend blâme ma conduite, son silence est très significatif... mais il n'ose prendre le parti de ma femme contre moi; voulez-vous offrir votre bras à madame, ajouta le Gascon.
Angèle, M. de Chemeraut et le Gascon sortirent ainsi du Morne-au-Diable.
Les différents personnages dont nous nous occupons gardèrent un profond silence pendant le temps qu'ils mirent à se rendre à l'anse aux Caïmans.
Tous, à l'exception de M. de Chemeraut, étaient gravement préoccupés de l'issue de cette aventure.
La petite baie où était mouillé le _Caméléon_ n'était pas très éloignée de l'habitation de la Barbe-Bleue.
Lorsque l'escorte y arriva, l'horizon se rougissait des premières lueurs du soleil levant.
Le _Caméléon_, brigantin léger et rapide comme un alcyon, se balançait gracieusement sur les vagues, amarré à un coffre de sauvetage, ce mode de mouillage pouvant rendre son appareillage beaucoup plus prompt.
Non loin du _Caméléon_, on voyait un des gardes-côtes de l'île qui croisait toujours dans ces parages, seul point de la Cabesterre qui fût abordable.
La chaloupe du _Caméléon_, commandée par le second du capitaine Ralph, attendait au débarcadère; quatre marins la montaient, tenant leurs avirons levés, prêts à nager au premier signal.
--Le cœur du Gascon battait à se rompre...
Au moment de recueillir le prix de son sacrifice, il tremblait qu'un accident imprévu ne renversât le fragile échafaudage de tant de stratagèmes.
Enfin, la litière où était renfermé Monmouth arriva sur le rivage, et fut bientôt suivie de la chaise d'Angèle.
Les soldats de l'escorte se rangèrent le long de l'embarcadère; le Gascon dit à Angèle d'une voix émue;
--Embarquez-vous, madame, avec votre complice. Ce paquet (il le remit au patron du canot) instruira le capitaine Ralph de mes derniers ordres... Pourtant, dit le chevalier tout à coup, attendez... une idée me vient...
M. de Chemeraut et Angèle regardaient Croustillac d'un air surpris.
L'aventurier croyait avoir trouvé le moyen de sauver le duc et d'échapper lui-même à M. de Chemeraut; il ne doutait pas de la résolution et du dévoûment des cinq marins de la chaloupe, il pensait à s'y précipiter avec Angèle et Monmouth, et à ordonner aux matelots de faire force de rames pour rejoindre le _Caméléon_, afin d'appareiller en toute hâte... Les soldats de l'escorte, quoique au nombre de trente, devaient être tellement surpris de cette brusque évasion, que le succès en était possible.
Un nouvel incident vint renverser ce nouveau projet du chevalier.
Une voix, d'abord assez lointaine, mais très retentissante, s'écria:
--Au nom du roi, arrêtez; que personne ne s'embarque!
Croustillac se retourna brusquement du côté d'où venait la voix, et, à la faveur de l'aube naissante, il vit accourir un officier de marine qui sortait d'une redoute placée près de l'anse aux Caïmans.
--Au nom du roi, que personne ne s'embarque! s'écria-t-il de nouveau.
--Soyez tranquille, lieutenant, répondit un factionnaire, que l'on n'avait pas aperçu jusqu'alors, car il était caché par l'avancée des pilotis de l'embarcadère, je n'aurais pas laissé la chaloupe pousser au large sans votre ordre, lieutenant; elle attend les avirons bordés.
--C'est bien, Thomas; et d'ailleurs, ajouta l'officier en tirant un coup de fusil en manière de signal, le garde-côte n'eût pas laissé mettre le brigantin à la voile.
Il est inutile de peindre l'affreuse angoisse des acteurs de cette scène.
Croustillac reconnut que son projet d'évasion était impraticable, puisqu'au moindre signal le garde-côte se fût opposé au départ du _Caméléon_.
L'officier dont nous avons parlé arriva auprès de Croustillac et de M. de Chemeraut et leur dit:
--Au nom du roi, je vous somme de me dire qui vous êtes, et où vous allez, messieurs; d'après l'ordre de M. le gouverneur, personne ne peut s'embarquer ici sans un permis de lui.
--Monsieur, lui dit M. de Chemeraut, l'escorte dont je suis accompagné se compose des gardes du gouverneur; vous le voyez, je n'agis pas sans son agrément.
--Une escorte, monsieur, dit l'officier d'un air étonné, vous avez une escorte?
--Là... près du môle, monsieur, dit Croustillac.
--Oh! c'est différent... monsieur, le jour était tout à l'heure si faible, que je n'avais pas remarqué ces soldats. Veuilles m'excuser, monsieur, veuillez m'excuser.
Cet homme, qui semblait extrêmement bavard, s'approcha des gardes du gouverneur, les examina un instant, et continua avec une excessive volubilité:
--Mon planton m'avait seulement averti que plusieurs personnes se dirigeaient vers l'embarcadère; et comme justement le _Caméléon_, brave navire, du reste, qui appartient à la Barbe-Bleue, et qui a bravement coulé un pirate espagnol; et comme le _Caméléon_, dis-je, était venu cette nuit s'amarrer sur un _corps mort_[5]...
--Monsieur, je vous en supplie, faites taire ce bavard insupportable, dit le chevalier à M. de Chemeraut, vous devez comprendre combien cette scène m'est pénible.
--Vous le voyez, monsieur, dit M. de Chemeraut au lieutenant, les personnes qui vont s'embarquer s'embarquent sous ma responsabilité personnelle. Je suis M. de Chemeraut, commissaire extraordinaire du roi, et chargé de ses pleins-pouvoirs.
--Monsieur, dit le lieutenant, il est inutile de justifier de vos titres... Cette escorte est une garantie suffisante, et...
--Alors, monsieur, levez donc la consigne.
--Rien de plus juste, monsieur; la consigne étant maintenant sans aucun but, il est inutile de la maintenir. Thomas, s'écria le parleur éternel à son factionnaire, tu sais bien la consigne que je t'ai donnée?
--Laquelle, lieutenant?...
--Comment, tête sans cervelle?
--Mais, monsieur, mes moments sont comptés, il faut que je retourne à l'instant au Fort-Royal, dit M. de Chemeraut.
Le lieutenant continua intrépidement:
--Comment, tu as oublié la dernière consigne que je t'ai donnée?
--La dernière... non, lieutenant.
--Non, lieutenant... eh bien! répète-la donc, voyons, cette consigne? Puis s'adressant à M. de Chemeraut, il lui dit en montrant son soldat:--Il n'a pas plus de mémoire qu'un oison, je ne suis pas fâché de lui donner cette petite leçon devant vous, elle lui profitera.
--Morbleu! monsieur, je ne suis pas venu ici pour faire l'éducation de vos factionnaires, dit M. de Chemeraut.
--Eh bien! Thomas, cette consigne?
--Lieutenant, c'est de ne laisser embarquer personne.
--Allons donc, c'est bien heureux... Eh bien! je la lève, cette consigne.
--Embarquez-vous, madame, à l'instant, s'écria Croustillac, ne pouvant modérer son impatience.
Angèle jeta un dernier regard sur lui.
Le duc fit un mouvement désespéré pour rompre ses liens, mais il fut vivement entraîné dans la chaloupe par les marins de l'escorte.
A un signe de la Barbe-Bleue, les marins firent force de rames et se dirigèrent vers le _Caméléon_.
--Monseigneur, vous êtes satisfait, maintenant? dit M. de Chemeraut.
--Non, non... pas encore, monsieur; je ne serai complétement satisfait que lorsque j'aurai vu le bâtiment mettre à la voile, répondit le Gascon d'une voix altérée.
--Le prince est implacable dans sa haine, pensa M. de Chemeraut, il tremble encore de colère, quoique sa vengeance soit assurée.
Tout à coup le ciel s'enflamma des reflets d'une lumière ardente, qui rendit plus sombre encore la ligne d'azur que formait la mer à l'horizon... le soleil commença de s'élever majestueusement en inondant de torrents de clarté vermeille les eaux, les rochers, la baie...
En ce moment le _Caméléon_, qui avait été rejoint par la chaloupe, déployait à la brise ses légères voiles blanches, filant par le bout le câble qui l'amarrait à la bouée...
Le brigantin, dans sa gracieuse évolution, vira lentement de bord... pendant quelques secondes il masqua complétement le disque du soleil et parut enveloppé d'une éblouissante auréole... Puis le léger navire, tournant sa poupe vers l'anse aux Caïmans, commença de s'avancer vers la haute mer.
Croustillac restait immobile dans une contemplation douloureuse, les yeux attachés sur le bâtiment qui emportait cette femme qu'il avait si brusquement, si follement aimée.
L'aventurier, grâce à sa vue perçante, put apercevoir un mouchoir blanc qu'on agitait vivement à l'arrière du brigantin.
C'était un dernier adieu de la Barbe-Bleue.
Bientôt la brise devint plus fraîche... Le petit navire, d'une marche supérieure, s'inclina sous ses voiles et commença de s'éloigner si rapidement qu'il s'effaça peu à peu au milieu de la vapeur chaude et brumeuse du matin...
Puis il entra dans une zone de lumière torride que le soleil jetait sur les flots.
Pendant quelque temps Croustillac ne put suivre des yeux le _Caméléon_... lorsqu'il le revit, le brigantin s'enfonçait de plus en plus à l'horizon et ne paraissait plus qu'un point dans l'espace.
Enfin, doublant la dernière pointe de l'île, il disparut tout à fait.
Lorsque le pauvre Croustillac n'aperçut plus rien, il ressentit une émotion profondément douloureuse son cœur lui sembla vide et désert comme l'Océan.
--Maintenant, monseigneur, lui dit M. de Chemeraut, allons retrouver vos partisans qui vous attendent si impatiemment... Dans une heure nous serons à bord de la frégate.
QUATRIÈME PARTIE.
CHAPITRE XXX.
REGRETS.
Tant que Croustillac s'était trouvé en face de son sacrifice, tant qu'il avait été exalté par les périls et soutenu par la présence d'Angèle et de Monmouth, il n'avait pas envisagé les suites cruelles de son dévouement; mais lorsqu'il fut seul, ses réflexions devinrent pénibles; non qu'il redoutât les dangers dont il était menacé, mais il regrettait amèrement la présence de la femme pour laquelle il allait tout braver... Sous le regard d'Angèle il eût gaiement affronté les plus grands périls, mais il ne devait plus jamais la revoir...
Telle était la seule cause de son morne abattement.
Les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, le regard fixe, l'air sombre, l'aventurier restait muet et immobile... Par deux fois. M. de Chemeraut lui dit:
--Monseigneur, il serait temps de partir.
Croustillac ne l'entendit pas...
M. de Chemeraut, voyant l'inutilité de ses paroles, lui toucha légèrement le bras, en répétant plus haut:
--Monseigneur, il nous reste plus de quatre lieues à faire avant d'arriver au Fort-Royal.
--Mordioux, monsieur, que voulez-vous? s'écria le Gascon en se retournant avec impatience vers M. de Chemeraut.
La figure de ce dernier exprima tant d'étonnement en entendant l'homme qu'il prenait pour le duc de Monmouth prononcer cette bizarre exclamation, que le Gascon comprit l'imprudence qu'il avait commise, il retrouva bientôt son sang-froid, regarda M. de Chemeraut d'un air impassible; puis, comme s'il fût sorti d'une distraction profonde, il lui dit d'un ton bref:
--Maintenant, monsieur, partons.
Et remontant à cheval, le Gascon prit la route du Fort-Royal, toujours suivi de l'escorte et accompagné de M. de Chemeraut.
Croustillac n'était pas homme, malgré son chagrin, à désespérer complétement du présent.
M. de Chemeraut, revenu de sa surprise, attribuait la sombre taciturnité du Gascon aux pénibles pensées que devait lui causer la criminelle conduite de la duchesse de Monmouth, tandis que l'aventurier, envisageant les chances de salut qui lui restaient, analysait l'état de son cœur et faisait le raisonnement suivant:
--La Barbe-Bleue (je l'appellerai toujours ainsi; c'est ainsi que je l'ai entendu nommer pour la première fois, lorsque j'ai pensé à elle sans la connaître), la Barbe-Bleue est partie... bien partie, je ne la reverrai jamais, au grand jamais. C'est évident... Il me sera impossible d'échapper à son souvenir. Je sens que je suis pincé au cœur. C'est absurde, c'est stupide, c'est inimaginable, mais cela est... la preuve de cela... c'est que cette petite femme m'a bouleversé complétement. Avant de la connaître, j'étais insoucieux, babillard et gai comme l'oiseau sur la branche... très peu scrupuleux à l'endroit de la délicatesse; et maintenant me voilà triste, morose, taciturne... et d'une délicatesse si outrée que j'avais une peur horrible que la Barbe-Bleue m'offrît en partant quelque rénumération autre que le médaillon dont elle a eu la générosité d'ôter les pierreries. Hélas! désormais ce souvenir fera toute ma joie... triste joie... Quel changement!!! moi qui, autrefois, tenais d'autant plus à la braverie des ajustements que j'étais mal troussé; moi qui aurais fait mes beaux jours de cet habit de velours noir garni de riches boutonnières d'or, j'aspire au moment où je pourrai revêtir mon vieux justaucorps vert et mes bas roses; fier de me dire:--Je suis sorti de ce Potose... du Morne-au-Diable, de cette mine de diamants, tout aussi gueux que lorsque j'y suis entré. N'est-il donc pas, mordioux, bien clair qu'avant de connaître la Barbe-Bleue je n'aurais jamais eu de ma vie ces pensées-là?... Maintenant que me reste-t-il à espérer? se dit Croustillac en adoptant, selon son usage, la forme interrogative pour faire ce qu'il appelait son examen de conscience.
--Voyons: sois franc, Polyphème! tiens-tu beaucoup à la vie?
--Eh!... eh!...
--Que t'en dirait d'être pendu?
--Hem! hem!
--Voyons, franchement!
--Franchement? Eh bien! la potence pourrait, à la rigueur, m'agréer, si la Barbe-Bleue était à même de me voir pendre. Et encore, non... c'est une mort ignoble, une mort ridicule: on tire la langue! on gigote!
--Polyphème, vous avez peur... d'être pendu?
--Non, mordioux, mais pendu tout seul, pendu à l'écart... pendu comme un chien enragé, pendu sans que deux beaux yeux vous regardent, sans qu'une jolie bouche vous sourie...
--Polyphème, vous êtes un fat et un stupide; croyez-vous pas que sa Grâce madame la duchesse de Monmouth serait venue applaudir à votre dernière danse? Encore une fois, Polyphème, vous rusez, vous cherchez toutes sortes d'échappatoires... Vous avez peur d'être pendu, vous dis-je.
--Soit, allons... oui, j'ai bien peur de la potence, j'en conviens, n'en parlons plus... écartons ces probabilités-là... n'admettons pas dans notre avenir cette crainte exagérée, mordioux! on ne vous pend pas pour si peu... tandis que la prison est possible, pour ne pas dire probable... Parlons donc de la prison.
--Eh bien! que vous semble de la prison, Polyphème?
--Eh!... eh!... la prison est monotone en diable; je sais bien que j'aurai la ressource de penser à la Barbe-Bleue, mais j'y penserais autant, j'y penserais même mieux dans la paisible solitude des bois, dans le calme de la vallée paternelle... La vallée paternelle! oui, décidément, c'est là que je veux finir mes jours, rêvant à la Barbe-Bleue. Seulement la retrouverais-je cette vallée paternelle? hélas! les brouillards de notre Garonne sont si épais, que j'errerai longtemps, sans doute, sans retrouver cette chère vallée.
--Polyphème, vous divaguez à dessein, vous voulez échapper à la prison aussi bien qu'à la corde, malgré votre phébus philosophique.
--Eh bien! oui, mordioux! j'y veux échapper; à qui avouerai-je cela, si ce n'est à moi-même? qui me comprendra, si ce n'est moi-même?
--Ceci admis, Polyphème, comment éviterez-vous le sort qui vous menace?
--Jusqu'à présent cette route n'est guère propre à une évasion, je le sais... à droite des rochers, à gauche la mer; devant moi, derrière moi l'escorte... mon cheval n'est pas mauvais; s'il était meilleur que celui du bonhomme Chemeraut, je pourrais essayer de lutter de vitesse avec lui.
--Et puis, Polyphème?
--Et puis je laisserais en route le bonhomme Chemeraut.
--Et puis?
--Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, je gravirais les rochers; j'ai de longues jambes et des jarrets d'acier...
--Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres _marrons_; vous qui n'avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d'échapper à la _battue_ qu'on fera pour vous rattraper.
--Oui... mais au moins j'ai quelque chance d'échapper, tandis que suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le Mortimer me saute au cou, non pour m'embrasser, mais pour m'étrangler en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en tentant de m'échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je saurai toujours où elle est, s'il le sait...
--Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu'on vous ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de peu, quoique de race antique... Polyphème.
--Eh! mordioux! que m'importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai pas heureux, c'est vrai... mais je serai content... Est-ce qu'on ne jouit pas d'un beau site, d'un admirable tableau, d'un magnifique poëme, d'une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l'espèce de mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.
--Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, n'éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l'avoue, assez habilement sauvés?
--Il n'y a rien à craindre de ce côté: le _Caméléon_ marche comme un albatros; il est déjà le diable sait où; l'on mettrait à ses trousses tous les gardes-côtes de l'île qu'on ne saurait où le chercher. Ainsi donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je partais.
--Voyons... essayez... Partez, Polyphème!
A peine l'aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, qu'appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement avec une grande rapidité.
M. de Chemeraut, un moment surpris, regarda fuir le chevalier; puis, ne comprenant rien à cette _bizarrerie_ du prince, il se mit à sa poursuite.
M. de Chemeraut avait longtemps fait la guerre et était excellent écuyer... Son cheval, sans être supérieur à celui de Croustillac, étant beaucoup mieux conduit et mené, regagna bientôt l'avance que le chevalier avait déjà prise.
M. de Chemeraut courut sur les traces de l'aventurier en criant:
--Monseigneur... monseigneur... où allez-vous donc?
Le chevalier, se voyant serré de près, hâtait de toutes ses forces la course de sa monture.
Bientôt l'aventurier fut obligé de s'arrêter court, la grève formait un coude en cet endroit et le Gascon se trouva en face d'énormes blocs de rochers qui ne laissaient qu'un passage étroit et dangereux.
M. de Chemeraut rejoignit son compagnon.
--Morbleu! monseigneur, s'écria-t-il, quelle mouche a piqué Votre Altesse? pourquoi ce courre si furieux et si subit?
Le Gascon répondit froidement et hardiment:
--J'ai grande hâte, monsieur, de rejoindre mes partisans... Ce pauvre Mortimer surtout, qui m'attend avec une si vive impatience... Et puis... malgré moi... je suis assiégé de certaines idées fâcheuses à l'endroit de ma femme, et je voulais les fuir, ces idées.... les fuir! à toute force... dit le Gascon avec un douloureux soupir.
--Il me paraît, monseigneur, que moralement et physiquement vous les fuyez à toutes jambes; malheureusement le chemin s'oppose à ce que vous leur échappiez davantage.
M. de Chemeraut appela le guide.
--A combien de distance sommes-nous du Fort-Royal? lui demanda-t-il.
--Tout au plus à une lieue, monsieur.
M. de Chemeraut tira sa montre et dit à Croustillac:
--Si le vent est bon, à onze heures nous pourrons être sous voile, et en route pour la côte de Cornouailles, où la gloire vous attend, monseigneur.
--Je l'espère, monsieur, sans cela, il serait absurde à moi d'y aller. Mais à propos de notre entreprise, il me semble que ce serait mal commencer que de l'inaugurer par un meurtre.
--Que voulez-vous dire, monseigneur?
--Je verrais avec peine fusiller le colonel Rutler. Je suis superstitieux, monsieur; cette mort me semblerait d'un fâcheux présage... Son attentat m'a été tout personnel. Je vous demande donc formellement sa grâce.
--Monseigneur, son crime a été flagrant, et...
--Mais, monsieur, ce crime n'a pas été commis; j'insiste pour que le colonel ne soit pas fusillé.
--Il expiera, du moins, monseigneur, par une détention perpétuelle son audacieuse tentative.
--En prison... soit... on en peut sortir, Dieu merci... ou on l'espère du moins, ce qui abrège infiniment le temps. D'ailleurs le colonel pourrait ébruiter ma prochaine descente en Cornouailles, ce qui serait vraiment dommage.
--Il sera fait, à ce sujet, ainsi que vous le désirez, monseigneur.
--Autre chose, monsieur... Je suis superstitieux, je vous l'ai dit... J'ai remarqué dans ma vie certains jours fastes et néfastes; le jour d'aujourd'hui, comme disent les bonnes gens, est néfaste... Or, pour rien au monde je ne voudrais commencer une entreprise aussi importante que la nôtre sous l'influence d'une heure que je me crois fatale... D'ailleurs, je me sens fatigué, vous devez le concevoir, en songeant aux émotions de toutes sortes qui m'assiégent depuis hier.
--Quels sont donc vos desseins, monseigneur?
--Ils contrarieront peut-être les vôtres, mais je vous saurai gré de faire ce que je désire... c'est-à-dire de ne mettre à la voile que demain matin au soleil levant.
--Monseigneur...