Part 2
--Allons, chevalier, après tout, vous voici à mon bord; il n'y a pas moyen de faire que vous n'y soyez pas; vous êtes un gai compagnon, il y aura toujours pour vous un couvert à ma table, et on trouvera bien à vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux-pont.
Le chevalier se confondit en remercîments et en protestation de reconnaissance, se rendit au gîte qu'on lui avait assigné, et s'endormit bientôt d'un profond sommeil, parfaitement rassuré sur sa condition pendant la traversée, quoiqu'un peu humilié d'avoir été obligé de souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel, qu'il traita mentalement de bête brute et d'ours marin.
Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons, trop heureux, disait-on, de retenir des mois entiers les Européens qui venaient les voir, qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort simple:
«Il y a environ _cinquante_ ou _soixante_ riches habitations à la Martinique et à la Guadeloupe; leurs propriétaires, qui s'ennuient comme des morts, sont ravis de pouvoir garder auprès d'eux des gens d'esprit, de joyeuse humeur et de ressources; je suis essentiellement de ces gens-là; je n'aurai donc qu'à paraître pour être choyé, fêté, adoré; en admettant que j'accorde six mois à chaque habitation l'une dans l'autre, elles sont au nombre de soixante environ, cela me fait donc une moyenne de vingt-cinq à trente ans de joyeuse et excellente vie parfaitement assurée, et encore je ne parle que de la chance la moins favorable. Je suis dans la pleine maturité de mes agréments; je suis aimable, je suis spirituel, j'ai toutes sortes de talents de société; comment croire que les opulentes héritières des colonies seront assez aveugles, assez stupides pour ne pas profiter _de mon occasion_, et s'assurer ainsi du plus charmant mari que jeune fille ou veuve agaçante ait jamais rêvé dans ses nuits d'insomnie?»
Telles étaient les espérances du chevalier; on verra si elles furent déçues....
* * * * *
Le lendemain matin, Croustillac tint sa promesse et se confessa au père Griffon.
Quoique assez véridiques, ses aveux n'apprirent rien de bien nouveau au révérend sur la position de son pénitent, qu'il avait à peu près devinée; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier:
Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel; poursuivi par les lois, se trouvant sans ressources, il avait pris le parti désespéré d'aller chercher fortune aux îles; ne possédant pas de quoi payer son passage, il avait eu recours à la compassion du tonnelier qui l'avait introduit et caché à bord dans une barrique vide.
Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à l'aventurier; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la fortune aux colonies était un leurre; il faut y arriver avec des capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement; le climat était meurtrier, les habitants se défiaient généralement des étrangers, et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les premiers colons étaient complétement oubliées, autant par l'égoïsme des habitants que par la gêne où ils se trouvaient par suite de la guerre avec l'Angleterre qui portait une grave atteinte à leurs intérêts.
En un mot, le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre du capitaine, qui lui avait proposé de le ramener à La Rochelle après avoir touché à la Martinique.
Selon le religieux, Croustillac devait trouver en France mille ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à demi-barbare, la condition des Européens étant telle aux colonies que jamais, par égard pour leur dignité de _blancs_, ils n'occupaient d'emplois trop subalternes.
Le père Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les _ressources_ de la France, qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à abuser que le bon religieux; sa pitié pour le malheur nuisait à sa pénétration habituelle.
La vie passée du chevalier de Croustillac ne lui paraissait pas d'une blancheur immaculée; mais cet homme était si insouciant de sa détresse, si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit par prendre à cet aventurier plus d'intérêt peut-être qu'il n'en méritait et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale de Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique; offre que Croustillac se garda bien de refuser.
Le temps se passait: maître Daniel ne cessait d'admirer les talents prodigieux du chevalier, chez lequel il découvrait chaque jour de nouveaux trésors de prestidigitation.
Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie allumée, et par avaler des fourchettes. Ce dernier trait avait porté l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme; il avait formellement offert au Gascon une place à _vie_ à son bord, pourvu qu'il lui promît de charmer toujours aussi agréablement les loisirs de la navigation de la _Licorne_.
Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer les heures semblent bien longues, que les moindres distractions sont précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.
Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux une triste préoccupation; le terme de la traversée s'approchait; le langage du père Griffon avait été trop sensé, trop sincère, trop juste pour ne pas vivement impressionner notre aventurier, qui avait compté mener joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent plusieurs habitants qui, se trouvant au nombre des passagers, retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances. Malgré les talents qu'il développait et dont ils s'amusaient, nul de ces colons ne fit la plus légère avance au chevalier, quoiqu'il répétât sans cesse qu'il serait ravi de faire dans l'intérieur de l'île une longue exploration.
Le terme du voyage arrivait, les dernières illusions de Croustillac étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel, ou de revenir en France affronter les rigueurs des gens du roi.
Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.
La _Licorne_ n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la Martinique, lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français venant de cette île et faisant voile pour la France.
Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la _Licorne_ pour avoir des nouvelles d'Europe; aux colonies tout allait assez bien depuis quelques semaines; on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais. Quelques autres communications échangées, les deux navires se séparèrent.
--Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son chargement à 400,000 francs environ), il n'est guère bien armé, dit le chevalier, ce serait une bonne capture pour les Anglais.
--Ah! bah! reprit un passager d'un air d'envie, la Barbe-Bleue peut bien perdre ce bâtiment-là.
--Pardieu! oui; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en armer d'autres.
--Une vingtaine même si elle le voulait, dit le capitaine Daniel.
--Oh! vingt.... c'est beaucoup, reprit un passager.
--Ma foi, sans compter sa magnifique plantation de l'Anse-aux-Sables, et sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable, reprit un autre; ne dit-on pas qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries...... enfouis dans quelque cachette.
--Ah! voilà... enfouis on ne sait où, reprit le capitaine Daniel, mais pour sûr elle les a, car, moi, je tiens du vieux père l'_Ouvre-l'œil_, qui avait été une fois voir le premier mari de la Barbe-Bleue, au Morne-au-Diable, lequel mari était, disait-on, jeune et beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre-l'œil que la Barbe-Bleue, ce jour-là, s'amusait à mesurer dans un couï[1] des diamants, des perles fines et des émeraudes; or, toutes ces richesses sont encore en sa possession, sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari était puissamment riche, et que toute sa fortune était en poudre d'or.
--Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les siens 10,000 fr. par année... reprit un passager.
--Quant à cela, ça n'est pas sûr, reprit maître Daniel, personne ne peut savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère à la colonie, et qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au Morne-au-Diable.
--Certes, et l'on fait bien: ce n'est pas moi qui aurais la curiosité d'y aller, dit un autre; le Morne-au-Diable ne jouit pas pour cela d'une assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des choses...
--Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois...
--Cela ne m'étonnerait pas; l'on entend, dit-on, des bruits étranges autour de cette habitation.
--On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au milieu des rochers de la Cabesterre...
--Cela se conçoit, si la Barbe-Bleue a tant de trésors à garder...
Croustillac écoutait cette conversation avec une excessive curiosité. Ces trésors, ces diamants miroitaient singulièrement à son imagination.
--Mais de qui donc parlez-vous ainsi, mes gentilshommes? demanda-t-il enfin.
--Nous parlons de la Barbe-Bleue!
--Qu'est-ce que la Barbe-Bleue?
--La Barbe-Bleue? Eh bien! c'est la Barbe-Bleue...
--Mais, enfin, est-ce un homme ou une femme? dit le chevalier.
--La Barbe-Bleue?
--Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.
--Eh! mon Dieu! c'est une femme!
--Comment! une femme? Et pourquoi l'appelle-ton la Barbe-Bleue?
--Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.
--Et elle est veuve!... c'est une veuve!... ce serait une veuve! comment!... s'écria le chevalier avec un battement de cœur inexprimable; une veuve... répéta-t-il en joignant les mains, une veuve! riche à éblouir! à donner le vertige par le seul calcul de ses richesses... une veuve!!
--Une veuve, si veuve qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois ans, dit le capitaine.
--Et elle est aussi riche qu'on le dit?
--Mais, oui, c'est connu, tout le monde le sait, dit le capitaine.
--Riche à millions!! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres... riche à avoir des sacs de diamants et d'émeraudes et de perles fines..., s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se gonflaient, dont les mains se crispaient.
--Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.
--Et vieille... très vieille?... demanda le chevalier avec inquiétude.
Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et dit:--Quel âge peut bien avoir la _Barbe-Bleue_?
--Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un.
--Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que lorsque je suis arrivé dans la colonie, il y a deux ans, elle en était déjà à son second mari, et qu'elle entamait le troisième..., qui ne lui a pas seulement duré un an.
--Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais il a disparu, reprit un autre.
--Il est si bien mort, au contraire, qu'on dit avoir vu la Barbe-Bleue en grand deuil de veuve, dit un passager.
--Sans doute, sans doute, ajouta un troisième interlocuteur; la preuve qu'il est mort, c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.
--Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un autre.
--Assassiné... par sa femme, sans doute, reprit-on avec une unanimité qui prouvait peu en faveur de la Barbe-Bleue.
--Non pas par sa femme!
--Ah! ah! voilà du nouveau.
--Pas par sa femme? et par qui donc alors?
--Par des ennemis qu'il avait à la Barbade.
--Par des colons anglais?
--Oui, par des Anglais, puisqu'il était, dit-on, Anglais lui-même...
--Toujours est-il, mon gentilhomme, que le troisième mari est mort... et bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.
--Oh! pour mort..., oui, oui, répéta-t-on en chœur.
Croustillac respira; un moment comprimées, ses espérances reprirent leur vol audacieux.
--Mais l'âge de la Barbe-Bleue le sait-on? reprit-il.
--Pour son âge, je puis vous satisfaire: elle doit avoir environ... de vingt... oui, c'est à peu près cela, de vingt... à soixante ans, dit le capitaine Daniel.
--Mais vous ne l'avez donc pas vue? dit le chevalier impatienté de cette plaisanterie.
--Vue!! moi? et pourquoi diable voulez-vous que j'aie vue la Barbe-Bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?
--Comment?
--Entendez-vous... mes compères..., dit le capitaine à ses passagers; il me demande si j'ai vu la Barbe-Bleue.
Les passagers haussèrent les épaules.
--Mais, reprit Croustillac, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma question?
--Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel.
--Oui.
--Tenez... vous venez de Paris, vous, n'est-ce pas? et c'est bien moins grand que la Martinique.
--Sans doute!
--Eh bien! avez-vous vu le bourreau à Paris?
--Le bourreau? non... mais quel rapport?
--Eh bien! une fois pour toutes, sachez qu'on est aussi peu curieux de voir la Barbe-Bleue, qu'on est curieux de voir le bourreau... mon gentilhomme. D'abord, parce que la maison qu'elle habite est située au milieu des solitudes du Morne-au-Diable, où l'on ne se soucie pas de s'aventurer... Puis, parce qu'une _assassine_ n'est pas d'une agréable société, et puis parce que la Barbe-Bleue a de trop mauvaises connaissances.
--De mauvaises connaissances? fit le chevalier.
--Oui, des amis... des amis de _cœur_... pour ne pas dire plus, qu'il ne fait pas bon rencontrer le soir sur la grève, la nuit dans les bois ou au coucher du soleil sous le vent de l'île, dit le capitaine.
--L'_Ouragan_... le capitaine flibustier, d'abord..., dit un des passagers d'un air d'effroi.
--Puis _Arrache-l'Ame_... le boucanier de Marie-Galande, dit un autre.
--Puis _Youmaalë_... le Caraïbe anthropophage de l'anse aux Caïmans, reprit un troisième.
--Comment! s'écria le chevalier, est-ce que la Barbe-Bleue serait à la fois en coquetterie réglée avec un flibustier, un boucanier et un cannibale... Peste... Quelle matrone!
--Comme vous dites, mon gentilhomme... elle passe pour une matrone, une _buonaroba_, comme disent les Espagnols.
CHAPITRE III.
L'ARRIVÉE.
Ces singulières révélations sur le moral de la Barbe-Bleue parurent impressionner assez le chevalier.
Après quelques moments de silence il demanda au capitaine:--Quel est cet homme, ce flibustier qu'on appelle l'Ouragan?
--Un mulâtre de Saint-Domingue, dit-on, reprit maître Daniel, l'un des plus déterminés flibustiers des Antilles; il est venu habiter la Martinique depuis deux ans, dans une maison isolée, où il vit maintenant en bourgeois; on dit qu'il se servait, lorsqu'il faisait sa course, de pirogues à soupape.
--Qu'est-ce qu'une pirogue à soupape? demanda le chevalier.
--C'est une grande embarcation, noire, longue et mince comme un serpent; au fond de son arrière, près du gouvernail, il y a une large soupape qui s'ouvre à volonté. Dès qu'un navire était en vue, on dit que l'Ouragan s'embarquait dans une pareille pirogue avec une cinquantaine de flibustiers armés de coutelas et de pistolets, voilà tout; la pirogue marchait à rames, parce qu'en se privant de voiles elle pouvait s'approcher plus près de l'ennemi sans être aperçue; la pirogue piquait donc droit au navire: si ledit navire se défiait et se défendait, son artillerie n'avait guère de prise sur l'avant de la pirogue, avant étroit et tranchant comme le coupant d'une hache: quant à la mousqueterie de l'ennemi, l'Ouragan n'y croyait pas, dit-on. Lorsqu'il abordait le navire qu'il voulait enlever, l'Ouragan, qui gouvernait toujours, ouvrait sa soupape; l'embarcation commençait à couler à fond par l'arrière, ce qui obligeait nécessairement les plus engourdis à s'élancer sur le pont du bâtiment ennemi afin d'échapper à la noyade; une fois à l'abordage, les flibustiers poignardaient tout ce qui résistait et jetaient à la mer tout ce qui ne résistait pas; l'Ouragan conduisait sa prise à Saint-Thomas, où il vendait l'huître et sa coquille (c'est ainsi que les pirates appellent le bâtiment et ses marchandises), et il partageait l'argent avec ses compagnons. Quand il n'avait plus le sou, l'Ouragan faisait construire une nouvelle pirogue à soupape, la faisait bénir par un prêtre et recommençait sa course; on dit que quand il est en bonne humeur, il calcule avec la Barbe-Bleue le nombre des Espagnols et des Anglais qu'il a tués ou noyés, lui et ses flibustiers; il dit que cela ne va pas loin de trois à quatre mille. Voilà ce que c'est que l'Ouragan, mon gentilhomme.
--Et vous croyez que ce matamore n'est pas indifférent à la Barbe-Bleue? demanda négligemment le chevalier.
--On dit que tout le temps que l'Ouragan ne passe pas chez lui, il le passe au Morne-au-Diable.
--Cela prouve au moins que la Barbe-Bleue n'aime guère les Céladons de Bergerades, dit le chevalier. Ah çà! mais le boucanier?
--Ma foi, s'écria un passager, je ne sais si je n'aimerais pas mieux encore avoir pour ennemi l'Ouragan que le boucanier Arrache-l'Ame!
--Peste! voilà du moins un nom qui promet, dit Croustillac.
--Et qui tient, dit le passager, car le boucanier, je l'ai vu...
--Et il est... terrible?
--Il est au moins aussi farouche que les sangliers ou les taureaux qu'il chasse. Je puis vous en parler. Il y a un an environ, je suis allé à son boucan de la grande Tari, au nord de la Martinique, lui acheter des peaux de bœufs sauvages; il était tout seul avec sa meute de vingt chiens courants, qui avaient l'air aussi méchants et aussi sauvages que lui; quand je suis arrivé il se frottait le visage avec de l'huile de palmes, car il n'y avait pas un seul endroit de sa figure qui ne fût bleu, jaune, violet et pourpre.
--J'y suis, dit le chevalier, les nuances irisées d'un coup de poing sur l'œil, mais... en grand.
--Juste, mon gentilhomme. Je lui demandai ce qu'il avait; voici ce qu'il me raconta: «Mes chiens, menés par mon _engagé_[2], me dit-il, avaient lancé un taureau de deux ans; il me passe, je lui envoie une balle à l'épaule; il bondit dans un hallier; mes chiens arrivent, il fait tête et m'en découd deux. Pendant que je rechargeais en double, mon engagé arrive, tire et manque le taureau. Mon garçon se voyant désarmé, veut couper le jarret du taureau, mais le taureau l'éventre et le foule aux pieds. Placé comme j'étais, je ne pouvais tirer l'animal, de peur d'achever mon engagé; je prends mon grand couteau de boucan et je me jette entre eux deux; je reçois un coup de corne qui m'ouvre la cuisse; un second me casse ce bras-là (il me montre son bras gauche qui, en effet, était serré contre son corps avec une liane); le taureau continue de me charger; comme il ne me restait que la main droite de bonne, je prends mon temps, et au moment où l'animal baisse la tête pour me découdre, je le saisis aux cornes, je l'abaisse à ma portée, je lui saute aux lèvres avec mes dents, et je ne démords pas plus qu'un boule-dogue anglais, pendant que mes chiens lui travaillaient les côtes.»
--Mais c'est une vraie mâchoire que cet homme-là? dit dédaigneusement Croustillac. S'il n'a pas d'autres moyens de plaire, mordioux! je plains sa maîtresse...
--Je vous disais bien que c'était une espèce d'animal sauvage, reprit le narrateur; mais je continue mon récit: «Une fois mordu aux lèvres, ajouta le boucanier, un taureau est bien bas. Au bout de cinq minutes, épuisé par la perte du sang, car mes balles avaient porté, le taureau tombe à genoux et se renverse; mes chiens montent sur lui, le prennent à la gorge et l'achèvent. La lutte m'avait affaibli, je perdais beaucoup de sang: pour la première fois de ma vie, je m'évanouis ni plus ni moins qu'une petite femme... Vous allez voir que mal m'en a pris! Ne voilà-t-il pas mes chiens qui, pendant mon évanouissement, s'amusent à dévorer mon engagé!!! tant ils sont mordants et bien dressés! Comment, dis-je tout effrayé à Arrache-l'Ame, parce que vos chiens ont dévoré votre engagé, cela prouve qu'ils sont bien dressés? Et je vous avoue, monsieur, ajouta le passager qui racontait au Gascon la prouesse du boucanier, je vous avoue que je regardais avec un certain effroi ces féroces animaux qui tournaient et rôdaient autour de moi en me flairant d'une façon très peu rassurante...
--Le fait est que ce sont là des mœurs tant soit peu brutales, dit Croustillac, et l'on serait mal venu à parler à cet homme des bois le beau langage de la belle galanterie... Mais quelle diable de conversation peut-il avoir avec la Barbe-Bleue?
--Dieu me préserve d'aller les écouter! dit le narrateur.
--Une fois qu'Arrache-l'Ame à la Barbe-Bleue a dit:--J'ai mordu un taureau au nez, et mes chiens ont dévoré mon engagé, reprit le Gascon, la conversation doit devenir languissante, et, mordioux! on ne fait pas tous les jours manger un homme aux chiens pour avoir un sujet d'entretien.
--Ma foi, monsieur, on ne sait pas, dit un auditeur, ces gens-là sont capables de tout!
--Mais, dit impatiemment Croustillac, un pareil animal ne doit pas savoir ce que c'est que les petits soins, le parler fleuri qui subjugue les belles...
--Non certainement, reprit le narrateur (que nous soupçonnons fort d'exagérer les faits), car il sacre, il jure à faire abîmer l'île, et il a une voix... une voix... qui ressemble au beuglement d'un taureau.
--C'est tout simple, à force de les fréquenter il aura pris leur accent, dit le chevalier, mais la fin de votre histoire, je vous prie.
--M'y voici. Je demandai donc au boucanier, comment il osait soutenir que des chiens qui dévoraient un homme étaient bien dressés.--«Sans doute, reprit-il; mes chiens sont dressés à ne jamais donner un coup de dent à un taureau lorsqu'il est mis bas, car je vends les peaux, et il faut qu'elles soient intactes; une fois l'animal mort, ces pauvres bêtes, si affamées qu'elles soient, ont le courage de le respecter et d'attendre la curée; or, ce matin ils avaient une faim d'enfer: mon engagé était à moitié tué et couvert de sang. Il était très dur avec eux: ils ont sans doute commencé par lécher ses blessures: puis, comme on dit, l'appétit leur sera venu en mangeant; ça leur a mis l'eau à la bouche, à ces pauvres bêtes; finalement ils ne m'ont laissé que les os de mon engagé. Sans la morsure d'un serpent à tête d'agouti qui pince fort, mais qui n'est pas venimeux, je serais peut-être encore évanoui. Je reviens à moi, j'arrache le serpent de ma jambe droite où il s'était enroulé, je le prends par la queue, je le fais tourner comme qui dirait une fronde et je lui écrase la tête sur un tronc de goyavier; je me tâte, je n'avait presque rien... la cuisse fendue et le bras cassé; je bande la plaie de ma cuisse avec une feuille de balisier bien fraîche, attachée avec une liane. Quant à mon aileron gauche, il était brisé entre le coude et le poignet; je coupe trois petits bâtons et une longue liane, et je ficelle mon bras cassé comme une carotte de tabac; une fois pansé, je cherche mon engagé, car je ne m'étais pas encore aperçu du tour... je l'appelle, il ne répond pas; mes chiens étaient couchés à mes pieds, ils faisaient les innocents, les sournois! et me regardaient en remuant la queue, comme si de rien n'était; enfin je me lève et qu'est-ce que je vois à vingt pas: la carcasse de mon engagé! je le connais à sa corne à poudre et à sa gaine à couteaux. Voilà tout ce qu'il en restait. C'était pour en revenir à ce que je vous disais, ajouta Arrache-l'Ame en terminant son horrible histoire, et pour vous prouver que mes chiens étaient bien mordants et bien dressés; car il ne manque pas un poil à la peau du taureau.»