Le morne au diable

Part 18

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--Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont pressantes, il faut se hâter d'agir; les vues secrètes du roi, mon maître, ont été trahies; Guillaume d'Orange avait donné au colonel Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous voir le chef d'une insurrection; monseigneur, il nous faut donc frapper un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la Grande-Bretagne remonte sur son trône.

--Ceci me paraît immanquable... si mon parti a le dessus...

--Et il l'aura, monseigneur, il l'aura...

--Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette fois, ce sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je fais cette réflexion, monsieur; vous comprenez que, d'après les antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort, mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis songez-y donc, monsieur, replonger encore ce malheureux pays dans les horreurs de la guerre civile! Ah! Croustillac poussa un soupir douloureux.

--Sans doute, monseigneur, cette pensée est triste; mais à ces troubles passagers succédera le calme le plus profond; sans doute la guerre a des chances fatales, mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous attend, monseigneur! Les lettres que je dois vous remettre vous prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse vous est destinée, sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et Jacques Stuart, votre oncle, lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il vous devra.

--Peste! vice-roi d'Écosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela mari de la Barbe-Bleue, et par-dessus le marché fils et neveu de roi... Ah! Croustillac, Croustillac, je te l'avais bien dit... ton étoile se lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... tant que cela pourra durer.

M. de Chemeraut, voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et lui dit:

--Il me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... et, si pénible qu'elle soit... je dois obéir aux ordres du roi mon maître.

--Parlez, monsieur...

--Il vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de l'insurrection, monseigneur... on a brûlé vos vaisseaux!

--On a brûlé mes vaisseaux!

--Oui, monseigneur; c'est une métaphore...

--Très bien, monsieur, je comprends; le roi votre maître m'a mis dans la nécessité d'agir selon ses vues?

--Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les _conseils pressants_ du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez ainsi à S. M. le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouant à sa cause comme il l'espérait..

--Eh bien! monsieur, dit l'aventurier, devenu très soucieux en pensant qu'il allait connaître, comme on dit, _le revers de la médaille_.

--Eh bien! monseigneur, le roi, mon maître, par d'imminentes raisons d'état, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre personne... Voilà pourquoi je m'étais fait suivre d'une escorte...

--Monsieur... de la violence!!!...

--Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... Mais je suis sûr d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité de les exécuter...

Cette menace fit réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua:

--Je dois ajouter, monseigneur, que la prudence voulant (vu votre exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais. Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté, j'aurais l'honneur de conduire directement monseigneur aux îles Sainte-Marguerite, où vous resteriez éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos partisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à leur tête.

Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées contraires, Croustillac releva fièrement la tête, et dit à M. de Chemeraut d'un air majestueux:

--Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royauté d'Irlande et d'Écosse, vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce soit la crainte d'une prison perpétuelle qui me force d'agir ainsi. Non, monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de ne convaincre que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque.

--Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria M. de Chemeraut, vive le roi Jacques et S.A.R. monseigneur le duc de Monmouth! vive le roi d'Écosse et d'Irlande!

--J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier.

Et il ajouta tout bas:--Diable d'homme! avec son air doucereux! je ne sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la tour de Londres, ça n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et devient diabolique, grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme des grues à m'attendre à bord de la frégate; demain peut-être tout sera découvert... Et la Barbe-Bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de maître en venant la chercher au Morne-au-Diable!... Mordioux! que va-t-il arriver de tout ceci? Bah! après tout, que peut-il m'arriver? d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... Pendu... c'est un zeste... un clin d'œil... un bâillement... Allons, allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te moquant, à part toi, de ces gens-là, et en t'amusant des étranges aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes partisans! Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs.

--Dites-moi, monsieur, reprit-il tout haut, à bord, mes partisans sont-ils nombreux?

--Monseigneur, ils sont onze.

--Cela doit bien vous gêner; eux-mêmes doivent être très mal à leur aise...

--Ce sont des soldats, monseigneur, ils sont habitués à la rude vie des camps; d'ailleurs le but qu'ils se proposent est si important, si glorieux, qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre Altesse leur fera bientôt oublier...

--C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs... de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux, tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate?... Et puis, pour des raisons à moi connues, je ne me révélerai à ces chers et bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre.

--C'est impossible, monseigneur! Pour être sur le bâtiment où vous serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.

--Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se dit Croustillac.--Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais quel logement nous destinez-vous, à moi et à ma femme?

--Ce logement sera bien modeste, monseigneur, mais Votre Altesse daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des circonstances. D'ailleurs, l'attachement bien connu de Votre Altesse pour madame la duchesse de Monmouth, ajouta M. de Chemeraut en souriant, vous fera, j'en suis sûr, monseigneur, excuser l'exiguïté de l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.

L'aventurier ne put s'empêcher de sourire à son tour, et il reprit:

--Cette chambre, en effet, nous suffira, monsieur.

--Ainsi Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse?

--Plus que jamais, monsieur; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler, quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes périls à ma femme, et l'abandonner sans la prévenir du sort qui m'attendait.

--Ainsi madame la duchesse ignorait?...

--Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire en quittant le Morne-au-Diable que mon absence ne durerait qu'un jour ou deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur: gloire et périls, elle voudra tout partager; en venant la chercher pour l'emmener avec moi, je devance son plus cher désir.

CHAPITRE XXIII.

LA SURPRISE.

Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.

Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.

De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de clôture de l'habitation de la Barbe-Bleue.

En voyant cette espèce de fortification, M. de Chemeraut dit au chevalier:

--Cette retraite était habilement choisie, monseigneur, pour éloigner et dérouter les curieux; sans compter que les bruits que vous aviez fait répandre par trois drôles qui étaient à votre service ne devaient pas encourager beaucoup les visiteurs.

--Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un flibustier et d'un Caraïbe?...

--Oui, monseigneur, on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la mort.

--En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.

--Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout comment son mari, monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois, comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans doute cela déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux! il me semble à moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac, Croustillac, vous êtes toujours et de plus en plus amoureux, mon ami... c'est surtout la jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant, tâchons d'apprendre comment l'on a su que le prince était caché au Morne-au-Diable.

--Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très importante à vous faire.

--Monseigneur, je vous écoute...

--Dans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre, toutefois, apprenez-moi donc comment on a su à Versailles que j'étais caché à la Martinique.

Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit:

--En vous instruisant de ce que vous désirez connaître, monseigneur, je ne trahis en rien un secret d'état... ni le roi, ni ses ministres ne m'ont rien confié à ce sujet; non, monseigneur, c'est par une circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici que j'ai découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser ignorer, je puis néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet.

--Vous pouvez en être sûr, monsieur.

--D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de la Martinique, feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en Hollande, où il vous avait dû la vie... lors de la bataille de Saint-Denis, où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de M. le maréchal de Luxembourg.

--Cela est vrai de tout point, monsieur, dit imperturbablement Croustillac. Poursuivez.

--Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de Crussol ayant été, par suite des événements, nommé gouverneur de cette colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence mystérieuse d'une jeune veuve, surnommée la _Barbe-Bleue_, se rendit au Morne-au-Diable, ignorant complétement que vous y fussiez réfugié...

--C'est encore vrai, monsieur, vous voyez que je suis franc... dit Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.

--Il paraît enfin certain, monseigneur, que feu M. de Crussol, reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de vous garder le secret...

--Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le Gascon.

--Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur...

--Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...

--Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement religieux que M. de Crussol?...

--Sa piété était proverbiale, monsieur... C'est ce qui fait que je m'étonne de son manque de parole...

--Au moment de mourir, monseigneur, M. de Crussol se fit un cas de conscience de n'avoir pas donné connaissance au roi son maître d'un secret d'état de cette importance... il confessa toute la vérité au révérend père Griffon.

--Je sais tout cela, monsieur... passons, dit Croustillac, qui ne voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il écoutait M. de Chemeraut.

--Aussi, monseigneur, je ne parle de ces précédents que pour mémoire. J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois, de votre Altesse... Sur le point de mourir, M. le chevalier de Crussol, voulant, autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne commençât une nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable. M. de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel, qu'on attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre, il lui affirmait, sous sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la Barbe-Bleue, ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père Griffon, sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir forfait à la parole qu'il vous avait donnée.

--S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté jusqu'à la fin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux, un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré, mais faudrait-il donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscrétion sacrilége?... Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur...

Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier:

--Connaissez-vous, monseigneur, le jeu de l'aiguillette empoisonnée?

Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris:

--Est-ce une plaisanterie, monsieur?

--Je ne prendrais pas cette liberté, monseigneur, dit M. de Chemeraut en s'inclinant...

--Alors, monsieur... quel rapport?

--Permettez-moi, monseigneur, de vous apprendre quel est ce jeu, et à l'aide de cette figure je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la fortune du secret d'état dont il s'agit.

--Voyons cette figure, monsieur...

--Eh bien, monseigneur, ce jeu de l'_aiguillette empoisonnée_ consiste en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé; un homme prend une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans la poche de son voisin le plus subtilement possible, car la personne qui se trouve en possession de l'_aiguillette_ est condamnée à une pénitence.

--Très bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se débarrasser le plus lestement possible de l'aiguillette, en la passant adroitement à une autre.

--Vous y voilà, monseigneur...

--Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'état qui me concerne... et... ce jeu-là.

--Pardonnez-moi, monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions font le même effet que l'_aiguillette_ dans le jeu de ce nom... lesdites consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute responsabilité...

--Très bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se pourrait qu'on eût joué à l'_aiguillette empoisonnée_ avec la confession de ce malheureux chevalier de Crussol...

--C'est justement ce qui est arrivé, monseigneur... Le père Griffon, se voyant dépositaire d'un secret d'état si important, s'est trouvé dans un mortel embarras; il craignait de commettre une action coupable envers son souverain en se taisant; il craignait, en parlant de violer le sceau de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative, voulant mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en France, de tout confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de toute responsabilité...

--Je comprends très bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais pour que ce secret se soit ébruité, il faut nécessairement, pour suivre toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché...

--Je puis affirmer à Votre Altesse qu'il y a quelques mois, le père Griffon, ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France et a tout confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui toute la responsabilité, a déchargé complétement le père Griffon en lui recommandant le plus grand secret.

--Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette? dit le Gascon, que ce récit amusait beaucoup.

--Avant de répondre à Votre Altesse, je dois lui dire que don Sanche, le général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition effrénée; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de l'intrigue, se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû lui faire, comme à son supérieur spirituel, pour le repos de sa conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi Jacques, le père Briars, jésuite madré, qui connaît parfaitement l'état des partis en Angleterre, il amena un jour la conversation sur la position de ce pays, et don Sanche demanda au père Briars si, dans le cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu beaucoup de chances pour rallier autour de vous les partisans des Stuarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, votre influence eût été immense dans le cas où vous seriez sincèrement dévoué à la cause du roi Jacques; que ce prince déplorait souvent votre mort, en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des Stuarts... Vous concevez, monseigneur, quelle fut la joie de don Sanche... le secret de la confession fut trahi, et votre existence révélée, monseigneur...

--Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche! s'écria Croustillac.

--Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; et, comme premier moteur de l'entreprise, il sera prince de l'Église, si le roi Jacques, votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du secret, il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Stuart.

--Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus de l'inquiétude du père Griffon lorsque je voulais absolument aller au Morne-au-Diable. Connaissant tout le mystère de cette habitation, il me prenait sans doute pour un espion; je m'explique aussi maintenant les questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient si saugrenues.

M. de Chemeraut, attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où le plongeait cette révélation lui dit:

--Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si secrets que Guillaume d'Orange n'en ait été instruit par ses espions, qui pénètrent dans le cabinet de Versailles, et jusqu'au sein de la petite cour de Saint-Germain. Pour déjouer des projets qui reposent entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en tout ceci le père Griffon est complétement innocent; on a fait de sa confidence un abus sacrilége; mais après tout, monseigneur, il vous faut être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le trône d'Angleterre.

Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il regrettait alors de l'avoir provoquée; s'il était découvert, on lui ferait sans doute payer cher le secret d'état qu'il avait involontairement surpris; mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il marchait.

L'escorte arriva sur la plate-forme, au pied de la muraille de l'habitation du Morne-au-Diable.

Il fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors, et que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et Croustillac.

Arrivé au pied du mur, le Gascon appela résolument:

--Holà! les esclaves!

Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens, entrèrent dans la maison; la porte voûtée, particulièrement habitée par la Barbe-Bleue, fut ouverte par Mirette. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six soldats de rester en dehors de la voûte.

Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire, et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon, et s'écria:

--Ah! monseigneur!

--Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?...

--Comment, monseigneur, c'est vous?

--Certainement, c'est moi; mais le père Griffon où est-il?

--En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours, madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.

--Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc pas vu ta maîtresse?

--Mon, monseigneur; madame m'avait dit de ne laisser entrer personne; alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments extérieurs.

--Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour?

--Non, monseigneur, mais...

--C'est bon, laisse-nous.

--Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...

--Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant Mirette et en se dirigeant vers le salon.

--Vous allez, monseigneur, causer une adorable surprise à madame la duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme.

--Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie! elle devient d'une sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis plus là, il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce bon religieux; ma plus légère absence lui cause une douleur, un chagrin, une désolation, des larmes... qui, quelquefois m'inquiètent... C'est tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est horriblement pénible... pauvre chère âme!...

--Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante! Si Votre Altesse me permet de lui donner un avis, je l'engagerai à supplier madame la duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car, monseigneur, vous le savez, notre entreprise ne peut réussir que grâce à une extrême célérité dans l'action...

--Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus promptement possible.