Part 15
--Vous voyez, milord-duc, que mes renseignements sont exacts.
--Exacts... exacts... jusqu'à un certain point; vous me supposez capable de m'être remarié après mon exécution à mort, c'est au moins hasardé. Que diable... monsieur, savez-vous qu'il faut être bien sûr de son fait au moins... pour prêter aux gens de pareilles originalités.
--Tenez, milord-duc, vous ne vous croyez pas sans doute en mon pouvoir... et vous plaisantez... votre gaieté ne m'étonne pas, d'ailleurs; votre Grâce a conservé sa liberté d'esprit dans des circonstances plus graves que celle-ci.
--Que voulez-vous, monsieur! la gaieté est la richesse du pauvre...
--Milord-duc! s'écria le colonel d'un ton sévère, le roi, mon maître, ne mérite pas ce reproche...
--Quel reproche, monsieur? demanda le Gascon stupéfait.
--Votre Grâce dit que la gaieté est la richesse du pauvre.
--Eh bien! monsieur, je ne vois pas en quoi... cela insulte le roi, votre maître...
--N'est-ce pas dire, milord, que parce que vous vous voyez au pouvoir de mon maître, vous vous regardez comme dépouillé de tout...
--Vous êtes susceptible, monsieur. Rassurez-vous... Cette réflexion était purement philosophique... et n'avait nullement trait à ma position particulière.
--C'est différent, milord-duc; aussi m'étonnais-je de vous entendre parler de votre pauvreté.
--Parbleu!... cela m'irait bien... de crier misère, dit Croustillac en riant.
--Peu de fortunes égalent encore la vôtre, monseigneur... les sommes énormes que vous avez tirées de la vente d'une partie de vos pierreries seront conservées à vous et aux vôtres. Guillaume d'Orange, mon maître, n'est pas de ceux qui enrichissent leurs créatures par la confiscation des biens d'ennemis politiques.
--Je ne te savais pas si riche, pauvre Croustillac, se dit le Gascon. Si j'avais prévu cela... combien j'aurais peu avalé de bougies pour la plus grande récréation de cet animal marin de maître Daniel! Puis il ajouta tout haut:
--Je reconnais à cela la générosité de votre maître, monsieur; ainsi, mes grands biens... mes trésors... Et le Gascon ajouta tout bas: Cela fait toujours plaisir de dire une fois dans sa vie.. Mes grands biens, mes trésors...
--Le roi mon maître, milord-duc, m'a ordonné de vous dire que vous pourriez faire freter un navire pour conduire en Angleterre toutes vos richesses.
--Oh! mes vieux bas roses! mon vieux justaucorps vert! mon feutre pelé et ma vieille rapière... se dit Croustillac; voilà mon vrai domaine, mes vrais meubles et immeubles. Il ne faudra pas une flotte marchande pour les transporter. Puis il reprit tout haut:
--Mais revenons, monsieur, au sujet qui vous amène et aux découvertes que vous avez faites sur ma vie passée.
--Il y a trois ans, milord-duc, vous êtes venu habiter cette île, restant invisible pour tous et faisant répandre, par un flibustier et autres gens à votre solde, les bruits les plus étranges sur votre habitation, afin d'en éloigner les curieux.
--Je n'y comprends plus rien du tout, pensa Croustillac; la Barbe-Bleue... non... la veuve... c'est-à-dire non... la duchesse... ou plutôt la femme du mort... qui est veuf.... non... enfin la femme de n'importe qui... n'est donc pas du dernier mieux avec ces trois drôles? Pourtant j'ai vu... de mes yeux ses étranges privautés avec eux... j'ai entendu... Allons, allons, pour peu que cela dure... j'en deviendrai fou... je commence à me trouver stupide... et à voir une infinité de chandelles romaines dans l'intérieur de mon cerveau...
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES CHAPITRES.
PREMIÈRE PARTIE.
Pages
CHAPITRE Ier. Le passager 1
--II. La Barbe-Bleue 12
--III. L'arrivée 27
--IV. La maison curiale 40
--V. La surprise 50
--VI. L'avertissement 57
--VII. La caverne 67
--VIII. Le Morne-au-Diable 83
--IX. La nuit 100
--X. Un boucan 110
--XI. Maître Arrache-l'Ame 122
DEUXIÈME PARTIE.
Pages
CHAPITRE XII. Le Mariage 133
--XIII. Le souper 150
--XIV. L'amour vrai 176
--XV. L'envoyé de France 189
--XVI. L'orage 202
--XVII. La surprise 211
--XVIII. Milord-duc 223
FIN DE LA TABLE.
* * * * *
LE
MORNE-AU-DIABLE
IMPRIMERIE DE GUSTAVE GRATIOT, RUE DE LA MONNAIE, 11.
LE
MORNE-AU-DIABLE
PAR
EUGÈNE SÜE
TOME SECOND
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR
RUE RICHELIEU, 60
1846
LE
MORNE-AU-DIABLE.
CHAPITRE XIX.
LA SURPRISE.
Rutler continua:
--Les manœuvres de vos émissaires furent couronnées d'un plein succès, milord-duc, et il fallut le plus grand hasard pour que votre existence fût révélée à mon maître, il y a deux mois, et pour lui apprendre qu'à votre insu, ou de votre plein consentement, on voulait faire de vous, milord-duc... un dangereux instrument...
--De moi... un instrument? et quel instrument, monsieur?
--Votre Grâce le sait aussi bien que moi; les politiques du cabinet de Versailles et de la cour papiste de Saint-Germain ne reculent devant aucun moyen; peu leur importe que la guerre civile déchire longtemps un malheureux pays, pourvu que leurs projets réussissent. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, milord.
--Si... monsieur... si, je désire que vous m'en disiez davantage... je veux voir jusqu'à quel point on a abusé de votre crédulité... Expliquez-vous, monsieur, expliquez-vous.
--La preuve que l'on n'a pas abusé de ma crédulité, milord, c'est que ma mission a pour but de ruiner les projets d'un envoyé de France qui, d'accord ou non avec votre Grâce, doit arriver d'un moment à l'autre dans cette île...
--Je vous donne ma parole de gentilhomme, monsieur, que j'ignorais l'arrivée de cet envoyé français.
--Je dois vous croire, milord... Pourtant, certains bruits avaient autorisé le roi, mon maître, à penser que votre Grâce, oubliant ses anciens ressentiments contre Jacques Stuart son oncle, avait écrit à ce roi détrôné pour lui offrir ses services...
--Jacques Stuart étant détrôné, dit Croustillac avec un accent rempli de dignité, cela changeait singulièrement la face des choses, et j'aurais pu ainsi condescendre envers... mon oncle... à des démarches que ma fierté ne m'aurait pas permises auparavant.
--Aussi, milord... de votre point de vue à vous, votre résolution n'eût-elle pas manqué de générosité...
--Sans doute, j'aurais pu parfaitement, sans me commettre, me rapprocher de... d'un roi détrôné, reprit intrépidement Croustillac, mais je ne l'ai pas fait, je vous en jure ma foi de gentilhomme.
--Je crois votre Grâce.
--Eh bien, alors... votre mission n'ayant plus de but...
--Vous comprenez, milord-duc... que, malgré la garantie de votre parole, les circonstances peuvent changer... et vos résolutions changer... comme les circonstances... L'espoir d'arriver au trône d'Angleterre... peut faire oublier bien des engagements ou éluder bien des promesses, milord-duc... Loin de moi la pensée de vouloir récriminer le passé; mais votre Grâce sait ce qu'elle a sacrifié lorsqu'elle a voulu porter une main audacieuse sur la couronne des Trois-Royaumes!
--Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n'y vais pas de _main-morte_, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m'amuserais beaucoup.
--Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez porté vos vues jusque sur le trône.
--Eh bien, c'est vrai, s'écria Croustillac avec une expression de franchise spontanée, c'est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... l'ambition, la gloire, l'entraînement de la jeunesse... Mais, croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d'un ton mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l'âge nous mûrit... nous rend sages, avec les années l'ambition s'éteint, on vit content de peu dans la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l'océan de l'éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d'audacieuses visées... il ne s'ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n'en reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, aimé de ceux qui m'entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur, voilà la seule existence qui me convienne; je n'hésiterai donc pas, en confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre prétention au trône d'Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n'en ai pas la moindre envie.
--Je n'ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d'accepter votre serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à moi, j'ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir ma mission.
--Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y tenez beaucoup...
--A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu'elle ne me suive sans faire la moindre résistance.
Croustillac avait prolongé l'entretien autant qu'il l'avait pu; il lui fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon dit à Rutler:
--En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel sera notre ordre de marche, comme on dit?
--Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin d'être prêt à vous frapper en cas d'alerte, milord, et nous nous dirigerons vers votre maison.
--Ensuite, monsieur?
--Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un de vos esclaves d'aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m'attend et à bord duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les mains du gouverneur de la Tour.
--Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même l'ordre de préparer tout ce qu'il faut pour mon enlèvement?
--Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la pointe de ce poignard?
--Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez beaucoup, monsieur.
--Nous autres Flamands, nous avons peu d'imagination... que voulez-vous... il n'y a rien de plus brutal que nos procédés; mais réussir, voilà l'important; or, ce brin d'acier me suffit, car si vous refusez d'obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous en prévenir, je vous tue sans miséricorde...
--J'ai aussi déjà eu l'honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen ne manquait pas d'originalité... mais j'ai des esclaves... des amis, monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...
--Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis Anglais, et je m'introduis en temps de guerre dans cette île, qui est considérée comme une place forte.
--Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.
--En acceptant cette mission, j'ai fait d'avance le sacrifice de ma vie; tout ce que je veux, milord-duc, c'est que vous ne soyez plus pour mon maître un sujet de crainte... pour l'Angleterre un sujet de troubles; le roi Guillaume n'aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer; choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n'étiez pas absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce que je vais vous dire.
--Parlez, monsieur.
--Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à l'Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est pour le roi Guillaume qu'un ennemi tel que vous soit dans l'impossibilité d'agir; les partisans de votre première révolte, qui vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus chers souvenirs.
--Vraiment?... ça ne m'étonne pas de leur part, et c'est d'autant plus désintéressé à eux qu'il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand, qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée fixe à l'endroit de mon exécution.
Le colonel reprit:
--Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.
--Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu'elle est véritablement.
--Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang, que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d'enthousiasme n'exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c'est parce que votre influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu'on doit à tout prix la neutraliser.
--Poignarder quelqu'un ou l'emprisonner éternellement, vous appelez ça _neutraliser une influence_, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur. On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être m'amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s'impatiente à tort; car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du ciel que je ne conspire pas, qu'il peut dormir en paix sur son trône, et que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il assez clair et assez catégorique, monsieur?
--Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les ordres que j'ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l'heure, j'aurai l'honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l'autorité de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous, c'est le sort de la guerre. D'ailleurs si vous hésitez, je compte sur un puissant auxiliaire...
--Et lequel?
--Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de mon poignard...
--Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son poignard... pensa Croustillac; il n'a que ce mot-là... à la main...
--Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j'en suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant, milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s'ils peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter votre départ...
Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu'elle aimait passionnément, et qu'on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener prisonnier à la place du _milord-duc_ inconnu.
Heureux de songer qu'Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la position qu'il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.
--Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à l'instant, dit le colonel avec impatience.
--C'est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.
Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen d'échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la Barbe-Bleue.
--Écoutez-moi, monsieur, dit l'aventurier en prenant un air digne et pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu'après mon départ.
--Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre femme... sans lui faire connaître votre triste position?
--Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à m'épargner des adieux toujours déchirants.
--Mes ordres ne concernant que vous, milord-duc, dit le colonel, vous êtes libre d'agir, au sujet de madame la duchesse, comme bon vous semblera. Rien de plus facile, ce me semble, que d'atteindre le but que vous vous proposez. Si madame votre femme s'étonne de votre départ, vous prétexterez de l'impérieuse nécessité d'un voyage de quelques jours à Saint-Pierre... Quant à ma présence ici... vous l'expliquerez aisément... Nous partons... et votre chaloupe nous conduit à la Barbade...
--Sans doute, sans doute, dit le Gascon embarrassé; car il voyait une foule de périls dans les propositions que lui faisait le colonel, sans doute... mon départ pourrait s'expliquer facilement ainsi; mais, pour donner des ordres aux nègres pêcheurs, il faudra faire du bruit dans la maison, éveiller ainsi l'attention de ma femme... Elle est extrêmement craintive et s'alarme de tout... Votre présence ici, monsieur, où personne au monde ne peut s'introduire, lui donnera des soupçons.... et ils amèneront nécessairement la scène pénible à laquelle je voudrais échapper à tout prix.
--Mais alors, milord, comment faire?
--Il y a un moyen infaillible, monsieur; quelque dangereux que soit le chemin par lequel vous vous êtes introduit ici, prenons-le; nous sortirons de l'île à l'aide du moyen dont vous vous êtes servi pour y entrer... Une fois à la Barbade, j'instruirai ma femme de l'événement... du cruel événement qui me sépare d'elle à jamais, et vous me jurerez à votre tour qu'elle ne sera pas inquiétée après mon départ.
--Malheureusement, milord, ce que vous me proposez est impossible.
--Comment cela?
--Je suis venu par la caverne du pêcheur de perles, milord.
--Eh bien, allons-nous-en par la caverne du pêcheur de perles.
--Il est donc vrai... milord..., vous ignoriez la communication secrète qui existait entre cette caverne et l'abîme qui cerne votre parc?
--Je l'ignorais complétement... mais puisque cette communication existe, servons-nous-en pour partir.
--Mais c'est impossible, milord; on ne peut parvenir dans l'intérieur de cette caverne qu'en s'abandonnant aux vagues qui vous précipitent au fond d'un lac souterrain, après vous avoir fait franchir une cataracte....
--Et pour sortir de cette caverne?
--Il faudrait, milord, remonter une chute d'eau de vingt pieds de haut...
--C'est trop fort pour moi.... Ainsi, le bâtiment qui vous a amené en dehors de cette caverne...
--Est parti pour la Barbade, milord... Il n'avait pu approcher de cette partie de l'île, malgré les croiseurs français, que parce que cette côte est inabordable...
--Je conçois que ce chemin ne soit guère praticable, dit le chevalier accablé.
--Si vous m'en croyez, milord, vous vous bornerez à annoncer à madame la duchesse que vous vous absentez pour quelques jours seulement... J'ai foi dans votre parole de gentilhomme que vous ne ferez aucune tentative pour vous échapper de mes mains.
--Je vous ai donné cette parole, monsieur.
--J'y crois, milord.... et mon poignard me répond de son exécution.
--J'aurais été en effet bien étonné si le poignard n'avait pas reparu, pensa Croustillac. Il croit parfaitement à ma parole... ce qui ne l'empêche pas de croire autant à son poignard.... Mordioux! cette défiance.... Mais il ne s'agit pas de cela... Que faire... que faire... La duchesse n'est pas prévenue; les esclaves ne m'obéiront pas si je les commande.... C'est fini.... me voici au bout de mon rouleau de mensonges...
Force fut à Croustillac de se résigner à toutes les suites de son quiproquo. Il regretta sincèrement de n'avoir pu se dévouer plus efficacement pour la Barbe-Bleue, car il ne doutait pas que sa ruse ne fût découverte au moment où il mettrait le pied dans la maison.
Il eut bientôt une autre crainte.
Le Caraïbe, voyant Croustillac revenir accompagné d'un étranger armé jusqu'aux dents, pouvait attaquer le colonel. Or, ce dernier avait nettement expliqué à l'aventurier comment, à la première agression, il serait obligé de le tuer sans miséricorde.
Le chevalier commença à trouver son rôle moins divertissant et à maudire la sotte curiosité, l'imprudente étourderie qui l'avaient ainsi jeté au milieu d'une position aussi compliquée que dangereuse.
CHAPITRE XX.
LE DÉPART.
L'esprit de Croustillac était trop mobile et trop aventureux pour s'appesantir longtemps sur de craintives et tristes pensées; il fit le raisonnement suivant: «Cejourd'hui, comme toujours, j'ai peu ou _prou_ à perdre; si je parviens à sortir de la maison, je continue de passer pour le mystérieux milord-duc et je suis traité en prince jusqu'à ce qu'on s'aperçoive de ma supercherie; alors je redeviens Gros-Jean comme devant, et j'ai rendu un grand service à cette jolie petite Barbe-Bleue qui s'est moquée de moi, mais qui m'a ensorcelé, car elle m'intéresse plus que je ne voudrais, plus qu'elle ne le mérite peut-être; car, malgré son amour pour ce mari invisible, elle m'a paru furieusement tendre avec le boucanier et cet autre animal d'anthropophage. Enfin, il n'importe... si c'est mon caprice de me dévouer pour cette petite femme? j'en suis bien le maître; oui... mais si au contraire je ne puis sortir de céans? mais si le Caraïbe s'en mêle? ça se gâte... il est clair que je suis tué comme un chien par cet épais Flamand. Comment donc faire pour échapper à cet inconvénient? Dire maintenant à l'homme au poignard que je ne suis pas son milord-duc?... cela me sauverait peut-être... Mais non, non, ce serait une lâcheté, et de plus une lâcheté inutile, car, pour m'empêcher de jeter l'alarme dans la maison, ce buveur de bière m'expédierait immédiatement... oui, oui... malgré ma parole de gentilhomme de ne pas chercher à m'échapper, il me serre toujours de près. Mordioux! que cet homme-là est donc ridicule avec son poignard... Bah!... son poignard... il ne me tuera qu'une fois, après tout... Allons, courage... courage, Croustillac... et surtout ne réfléchis pas, cela te porte malheur; tu ne fais jamais de plus lourdes sottises, de plus énormes bévues que lorsque tu raisonnes... Abandonne-toi à ton étoile, comme toujours ferme les yeux, et va de l'avant.»