Le morne au diable

Part 14

Chapter 143,755 wordsPublic domain

L'aventurier regarda un moment la Barbe-Bleue en silence, puis il dit avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée:

--Vous avez raison... madame... ce sonnet est ridicule... vous faites bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...

--Ah! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je vous ai dit de m'égayer... de m'amuser...

--Et si je souffre, moi?... et si, malgré mes dehors grotesques, je ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?

L'aventurier prononça ces paroles sans emphase, mais d'un ton pénétré, d'une voix émue...

Angèle le regarda avec étonnement, et elle fut presque touchée de l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir pris pour jouet cet homme qui, après tout, ne paraissait pas manquer de cœur, de courage et de bonté; ces réflexions ramenèrent la jeune femme dans un cercle de pensées mélancoliques. Malgré l'effort passager qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon, elle se sentait agitée par d'inexplicables pressentiments, obsédée par des craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui grondaient autour d'elle.

Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...

Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié; elle ne voulut pas prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime; elle sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux:

--Venez, nous causerons dans le jardin, monsieur, et nous irons retrouver Youmaalë. Son absence me tourmente. Je ne sais, mais je me sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette maison.

La veuve sortit du salon, le chevalier lui offrit son bras, tous deux descendirent en se promenant les différentes rampes du jardin.

L'aventurier était si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la promesse que celle-ci lui avait faite. Enfin il lui dit avec embarras:

--Vous m'avez promis, madame, de m'expliquer le mystère de...

La Barbe-Bleue interrompit le chevalier et lui dit:

--Écoutez-moi, monsieur; que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision, je me sens de plus en plus agitée, il me semble qu'un malheur me menace; pour rien au monde je ne voudrais à cette heure, et dans la disposition d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui n'a que trop duré.

--Une plaisanterie, madame?

--Oui, monsieur; mais, je vous en prie, descendons encore cette terrasse. Ne voyez-vous pas Youmaalë là-bas.

Non, madame; la nuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne... Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...

--Oui, monsieur, j'avais su par le père Griffon, notre ami, que vous aviez l'intention de venir me proposer votre main; j'ai envoyé le boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici... Je vous ai accueilli avec l'intention, je vous l'avoue, et je vous en demande pardon, de m'amuser un peu à vos dépens...

--Mais, madame... ce soir même vous deviez m'expliquer le mystère de votre triple veuvage... la mort de vos maris, la présence successive du flibustier, du...

Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant:

--N'entendez-vous pas marcher?... N'est-ce pas Youmaalë?

--Je n'entends rien, dit Croustillac navré de voir ses espérances ruinées, quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.

--Avançons encore, reprit la Barbe-Bleue, le Caraïbe est peut-être dans le bois d'orangers près du bassin.

--Mais, madame, ce mystère?...

--Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un... ne peut pas... ne doit pas être pénétré par vous... ma promesse de vous découvrir ce soir ce secret était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le répète... et si j'avais tenu cette folle promesse, c'eût été en vous rendant le jouet d'une autre mystification plus coupable encore!

--Ah! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel.

--Que voulez-vous de plus, monsieur? je m'accuse et vous en demande pardon, dit Angèle d'une voix douce et triste. Oubliez-vous les folies que je vous ai dites; ne pensez plus à ma main, qui ne peut appartenir à personne; mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du Morne-au-Diable, qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien innocente... Et puis enfin, ajouta-t-elle en hésitant, comme souvenir de la _Barbe-Bleue_... vous me permettrez, n'est-ce pas? de vous offrir quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir vue...

Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin; le sentiment vrai qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.

--Madame, dit-il avec autant de fierté que d'amertume, vous m'avez accordé l'hospitalité pendant deux jours: demain je partirai; la seule grâce que je vous demande, c'est de me donner un guide. Quant à votre proposition, elle me blesse... doublement.

--Monsieur...

--Oui, madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix d'argent un humiliant procédé...

--Monsieur... telle n'est pas mon intention...

--Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce qu'on appelle un homme d'expédient, mais j'ai mon point d'honneur à moi!

--Mais, monsieur...

--Mais, madame, en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance à sa disposition, c'eût été un marché comme un autre..... pire qu'un autre peut-être, soit: quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux que soi, on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la _Licorne_ pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire... Nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier, madame, je le sais mieux que personne, car mieux que personne j'ai souvent connu le malheur...

--Pauvre homme! dit tout bas la veuve attendrie.

--Je ne dis pas cela pour être plaint, madame, reprit fièrement Croustillac, je voulais seulement vous faire comprendre que si par nécessité j'ai pu accepter le rôle d'un commensal complaisant, jamais je n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage.--Puis il ajouta d'un ton profondément ému et pénétré:--Puissiez-vous, madame, toujours ignorer le mal que m'a fait cette proposition, moins encore parce qu'elle était bien humiliante que parce qu'elle m'était faite par vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusé de moi.... que je l'aurais souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me dédommager de vos railleries... Ah! madame, vous me faites connaître une des peines de la misère que j'ignorais encore... Après un moment de silence, il reprit avec une nouvelle amertume:--Au fait... pourquoi m'auriez-vous traité autrement? qui suis-je? sous quels auspices suis-je entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement pas.... Pourquoi se gêner avec moi, n'est-ce pas, madame?

Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et de honte si sincère que la jeune femme, touchée de ces paroles, regretta vivement l'offre indiscrète qu'elle avait faite; elle baissa la tête, et marcha ainsi pendant quelque temps auprès de Croustillac.

La veuve et Croustillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre blanc dont on a parlé.

La jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier.

Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit:

--Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... la réparation que je vous offrais était presque une injure... Ne croyez pas, je vous en prie, que j'aie voulu un instant vous humilier... rappelez-vous ce que je vous disais ce matin... de votre courage, de ce qu'il devait y avoir de généreux dans votre cœur... Eh bien! cela... je le pense encore... Vous m'aimez, dites-vous... si cet amour est sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, ajouta-t-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me gardez-vous encore rancune?... dites-moi que non, afin que je puisse vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans crainte d'être refusée.

--Ah! madame! s'écria Croustillac transporté, ordonnez... disposez de moi... je suis votre serviteur... votre esclave... votre chien... Ces bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre ami... vous m'avez appelé votre ami... Ah! madame, pourquoi ne suis-je qu'un pauvre cadet de Gascogne!... Je ne serai jamais assez heureux pour pouvoir vous prouver mon dévouement.

--Qui sait?... mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là, il faut que j'aille voir où est Youmaalë et chercher quelque chose... un présent... oui... monsieur le chevalier, un présent... que je vous défierai bien de refuser cette fois...

--Mais, madame...

--Vous répliquez... Ah! mon Dieu! quand je pense pourtant... que vous vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens.--Et ce disant, Angèle qui, tout en causant était parvenue jusqu'au bassin de marbre, remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison.

--Que veut-elle dire? Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec exaltation:--C'est égal, je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a appelé son ami; je ne la reverrai plus sans doute, mais c'est égal, je l'adore; ça ne fait de mal à personne... et, je ne sais, mais on dirait que ça me rend meilleur... Il y a deux jours, j'aurais accepté ces diamants... Aujourd'hui... cela me fait honte... C'est étonnant comme l'amour vous change...

Croustillac fut tout à coup interrompu dans ses réflexions philosophiques.

Le colonel Rutler, à la faible clarté de la nuit, avait vu l'aventurier se promener avec la Barbe-Bleue; il avait entendu ces derniers mots d'Angèle à Croustillac:--_mon mari... attendez-moi là_.

Rutler ne douta pas que le Gascon ne fût l'homme qu'il cherchait; il sortit tout à coup de sa cachette, s'élança sur le chevalier, lui jeta un voile sur la figure, profita de son saisissement pour le renverser à terre; puis, lui passant un nœud coulant autour des mains, il eut bientôt maîtrisé sa résistance, grâce à sa rare vigueur.

Le chevalier fut ainsi terrassé, garrotté, et bâillonné en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.

Ceci fait, le colonel lui mit un poignard sur la gorge en lui disant:

--Milord-duc, vous êtes mort... si vous faites un mouvement, ou si vous appelez madame la duchesse à votre secours... Au nom de Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre, je vous arrête comme coupable de haute trahison... et vous allez me suivre...

CHAPITRE XVIII.

MILORD-DUC.

Brusquement attaqué par un adversaire d'une force extraordinaire, Croustillac ne tenta pas même de résister.

Le voile dont on lui avait entouré la figure lui ôtait presque la respiration. A peine pouvait-il pousser quelques cris inarticulés.

Rutler se pencha à son oreille, et lui dit en anglais avec un accent hollandais très prononcé:

--Milord-duc, je puis vous débarrasser de ce voile; mais prenez garde... Si vous appelez du secours, vous êtes mort. Sentez-vous la pointe de mon poignard?

Le malheureux Croustillac, n'entendant pas l'anglais, mais sentant la pointe du poignard, s'écria:

--Parlez français! parlez français...

--Je comprends que votre Grâce, qui a été élevée en France, préfère cette langue, reprit Rutler, qui crut que son accent hollandais rendait ses paroles peu intelligibles, et il ajouta: Vous m'excuserez donc, monseigneur, si je ne m'exprime pas très bien en français... J'avais l'honneur de dire à votre Grâce qu'au moindre cri, je serais obligé de la tuer. Il dépend aussi de vous, milord-duc, d'avoir ou non la vie sauve... en empêchant madame la duchesse, votre femme, d'appeler du secours si elle revient.

Il est évident qu'on me prend pour un autre, pensa le chevalier. Mordioux! dans quel diable de guêpier me suis-je fourré? Quel est ce nouveau mystère?... et à qui en a ce Flamand brutal, avec son éternel poignard et son milord-duc? Après tout, encore est-il bon de n'être pas pris pour un homme de peu. Et la Barbe-Bleue qui serait duchesse... et qui passe pour ma femme!

--Écoutez, milord, dit Rutler après quelques moments de silence, pour la plus grande commodité de votre Grâce, je puis vous délivrer du voile qui vous entoure; mais, je vous le répète, au moindre cri de madame la duchesse, à la moindre manifestation de vos esclaves pour vous défendre... je me verrai forcé de vous tuer... j'ai promis au roi, mon maître, de vous ramener mort on vif.

--J'étouffe!... ôtez-moi d'abord ce voile... je ne crierai pas! murmura Croustillac, pensant que le colonel allait reconnaître son erreur....

Rutler ôta le voile qui enveloppait la figure de l'aventurier... Celui-ci vit un homme agenouillé près de lui et le menaçant d'un poignard.

La nuit était claire, le chevalier distingua parfaitement les traits du colonel, ils lui étaient absolument inconnus.

--Monseigneur, rappelez-vous votre promesse! lui dit Rutler, qui ne manifesta pas le moindre étonnement lorsque le visage de l'aventurier fut découvert.

--Comment.... il ne s'aperçoit pas de sa méprise! pensa le chevalier stupéfait.

--Maintenant, milord-duc, reprit le colonel en aidant Croustillac à s'asseoir assez commodément auprès du bassin de marbre, maintenant, milord-duc, pardonnez-moi la rudesse de mon attaque, mais j'ai dû agir ainsi...

Croustillac ne répondit rien; partagé entre la crainte et la curiosité, il brûlait de savoir à qui s'adressaient ces mots: _Milord-duc_. Naturellement aventureux, ne pouvant que gagner, sans doute, à être pris pour un autre, surtout pour le mari de la _Barbe-Bleue_, le chevalier se résolut de jouer, autant qu'il le pourrait, le rôle qu'on lui prêtait, espérant peut-être ainsi pénétrer le secret des habitants du Morne-au-Diable.

Il répondit néanmoins:

--Et vous êtes sûr, monsieur, que c'est bien moi que vous cherchez?

--Que votre Grâce n'essaie pas de me tromper, dit brusquement Rutler. Il est vrai que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir jusqu'à ce jour, milord-duc; mais j'ai entendu votre conversation avec madame la duchesse... Quel autre d'ailleurs que vous, monseigneur, se promènerait à cette heure avec elle?... Quel autre que votre Grâce serait revêtu de ce justaucorps à manches rouges, illustré par James Syllon, qui vous a peint dans ce costume?

--Aussi trouvais-je cet habillement très bizarre, pensa Croustillac.

--Ce n'est pas à moi, milord-duc, de m'étonner de vous retrouver sous ces vêtements, qui doivent cependant vous rappeler des souvenirs... des souvenirs bien cruels... ajouta Rutler d'un air sombre.

--Des souvenirs cruels? répéta Croustillac.

--Milord-duc, dit le colonel, deux ans avant la fatale journée de Bridge-Water, revêtu de cet habit de votre charge, ne fîtes-vous pas hommage à votre royal père du faucon de Lancastre?

--A mon royal père?... un faucon?... dit le chevalier tout abasourdi.

--Je comprends l'embarras de votre Grâce, ne croyez pas que je veuille rappeler ces tristes discussions dont vous avez été si sévèrement, permettez-moi de vous le dire, milord, si justement puni.

--Je vous permets de tout me dire, monsieur, je vous y engage même très instamment, répondit le Gascon; et il ajouta tout bas:--Peut-être ainsi apprendrai-je quelque chose.

--Les moments sont précieux, reprit Rutler, il faut que je me hâte d'apprendre à votre Grâce ce que j'attends de sa soumission aux ordres de mon maître Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre.

--Dites, monsieur, surtout ne craignez pas d'entrer dans les plus grands détails.

--Pour faire comprendre à votre Grâce ce qui me reste à exiger d'elle, il est bien nécessaire d'établir nettement votre position, milord-duc, tel pénible que soit ce devoir.

--Établissez, monsieur... établissez franchement. Ne nous déguisons rien.... Nous sommes des hommes et des soldats, nous devons savoir tout entendre.

--Vous avouerez qu'en ce moment vous ne pouvez m'échapper.

--C'est vrai.

--Que votre vie est entre mes mains.

--C'est encore vrai.

--Mais ce qui doit être pour vous d'une très grande considération, milord-duc, c'est que si, en essayant de m'échapper, ou en refusant d'obéir aux ordres dont je suis porteur... vous me mettiez dans la dure nécessité de vous tuer...

--Dure nécessité pour tous deux... monsieur.

--Que votre Grâce fasse bien attention à mes paroles, et le colonel accentua très fortement les mots suivants: Je pourrais d'autant plus impunément vous tuer... milord-duc, que vous ÊTES DÉJA MORT... et que l'on n'aurait ainsi aucun compte à rendre de votre sang.

Le chevalier regarda Rutler d'un air stupide, croyant avoir mal entendu.

--Vous dites, monsieur, reprit-il, que vous pouvez d'autant plus impunément me tuer?...

--Que votre Grâce est déjà morte... dit Rutler avec un sourire sinistre.

Croustillac le regarda de nouveau attentivement, croyant avoir affaire à un fou; puis il reprit, après un moment de silence:

--Si je vous ai bien entendu, monsieur, vous tenez à me faire comprendre que vous pouvez me tuer impunément sous le prétexte, assez spécieux, j'en conviens, que je suis déjà mort?

--Mais, certainement... Milord-duc, c'est tout simple.

--Vous trouvez cela tout simple, monsieur?

--Je ne pense pas, milord-duc, que vous vouliez nier... ce qui est connu de tout le monde, dit Rutler avec une certaine impatience.

--Il me semble pourtant qu'à la rigueur... et sans passer pour un homme d'un entêtement outrageux, et qui a la rage de contredire tout le monde... je pourrais jusqu'à un certain point nier que je sois mort.

--Je n'aurais jamais cru, milord-duc, que vous pussiez plaisanter sur ce terrible moment, qui a dû vous laisser pourtant de bien affreux souvenirs, dit le colonel avec un sombre étonnement.

--Certes, monsieur, un tel moment ne doit jamais s'oublier, jamais... ce qui est seulement assez difficile; c'est d'en conserver la mémoire, dit Croustillac en souriant.

Le colonel ne put retenir un mouvement d'indignation, et s'écria:

--Vous souriez! vous souriez! lorsque c'est au prix du plus noble sang que vous êtes ici... Ah! telle sera donc toujours la reconnaissance des princes!!!

--Je dois vous déclarer, monsieur, reprit impatiemment Croustillac,--qu'il ne s'agit pas de reconnaissance ou d'ingratitude dans cette affaire, et que..... Mais, reprit Croustillac, craignant de dire quelque bévue, mais il me semble que nous nous écartons singulièrement de la question.... je préfère parler d'autre chose...

--Je conçois qu'après tout, un tel sujet d'entretien soit désagréable pour votre Grâce.

--Il y en a de plus gais, monsieur... certainement; mais, revenons au motif qui vous amène: que voulez-vous de moi?

--J'ai l'ordre, monseigneur, de vous conduire à la Barbade; de là vous serez transporté et incarcéré à la Tour de Londres, dont votre Grâce a dû conserver le souvenir.

--Mordioux! en prison... se dit Croustillac, que cette perspective était loin de séduire, en prison... à la Tour de Londres... Je vais avertir cet animal hollandais de sa méprise: le quiproquo ne me convient plus. Diable! à la Tour de Londres... c'est payer votre _Grâce_ et _milord-duc_ un peu trop cher!

--Je n'ai pas besoin de vous dire, milord-duc, que vous y serez traité avec les respecte qui sont dus à vos malheurs et à votre rang. Sauf la liberté, qui ne vous sera jamais rendue, vous serez entouré de soins, d'égards...

--Après tout, se dit Croustillac, pourquoi me hâterais-je de dissuader cet ours du Nord? Je n'ai aucun espoir, hélas! d'intéresser la Barbe-Bleue à mon martyre. Il me semble que j'entrevois vaguement que l'erreur de ce Flamand à mon endroit peut servir cette adorable petite créature. Si cela était, j'en serais ravi... Une fois arrivé en Angleterre, la méprise sera reconnue, et on m'élargira. Or, comme il faut, après tout, que je retourne en Europe, j'aime bien mieux, si cela se peut, y retourner en _prince_, en _milord_, qu'en _passager-gratis_ de maître Daniel. J'y gagnerai au moins de ne plus mettre de fourchettes en équilibre sur le bout de mon nez, et de ne plus avaler de bougies allumées.

Le colonel, prenant le silence méditatif du Gascon pour de l'accablement, lui dit d'un ton moins brusque:

--Je conçois que votre Grâce envisage avec peine l'avenir qui lui est destiné.

--Il y a bien de quoi, monsieur, ce me semble; éternellement prisonnier à la Tour de Londres!

--Oui, milord-duc... Pourtant... vous ne jouissiez pas ici d'une extrême liberté; peut-être cette vie d'angoisses et d'inquiétudes continuelles n'est pas à regretter beaucoup.

--Vous voulez me dorer la pilule, monsieur, comme on dit vulgairement; le motif est louable... mais vous me paraissez bien certain de m'emmener à la Barbade, et de là à la Tour de Londres.

--Pour remplir cette mission, milord-duc, j'avais amené avec moi un homme déterminé. Il est mort... mort d'une mort affreuse.

Et Rutler frémit malgré lui au souvenir de la mort de John.

--De sorte, monsieur... que maintenant vous êtes réduit à vous-même pour accomplir cette expédition.

--Oui, milord-duc.

--Et vous vous flattez à vous tout seul de m'enlever d'ici?

--Oui, milord-duc...

--Vous en êtes sûr?

--Parfaitement sûr...

--Et par quel miracle?

--Il n'est pas besoin de miracles, milord, rien de plus simple.

--Puis-je savoir?

--Sans doute, vous devez être instruit de tout, milord-duc, puisque je compte principalement sur vous.

--Pour vous aider à m'emmener?

--Oui, milord-duc.

--Le fait est que, sans me vanter, je puis dans cette circonstance, si je veux m'en mêler, vous être de quelque secours.

Après un moment de silence, Rutler reprit:

--L'on ne m'avait pas exagéré la fermeté de votre Grâce... il est impossible de montrer plus de résolution et de sang-froid dans la mauvaise fortune, milord-duc...

--Je vous assure, monsieur, qu'il me serait difficile de la supporter autrement.

--Si je vous fais cette observation, milord, c'est qu'étant vous-même homme de sang-froid et de résolution, vous comprendrez mieux qu'un autre... qu'on peut beaucoup entreprendre avec du sang-froid et de la résolution; or, je n'ai pas d'autre ressource pour vous enlever d'ici...

--Voyons, monsieur, si le moyen est bon, je serai le premier à le reconnaître. Un moment, pourtant: vous semblez oublier que je ne suis pas seul ici?

--Je le sais, milord; madame la duchesse vient de vous quitter... elle peut revenir d'un moment à l'autre.

--Et non pas seule... je vous en préviens.

--Fût-elle accompagnée de cent hommes armés jusqu'aux dents, je ne crains rien.

--Vraiment?

--Non, milord... je dirai plus... je compte même beaucoup sur le retour de madame la duchesse pour vous décider à me suivre, dans le cas où vous hésiteriez encore.

--Monsieur... vous parlez en énigmes.

--Je vous en dirai tout à l'heure le mot, milord; mais auparavant je dois vous prévenir que l'on est à peu près au courant de tout ce qui vous est arrivé depuis votre fuite de Londres.

--En lui niant ceci, je le forcerai à parler, et j'apprendrai peut-être quelque chose de plus, dit le chevalier. Il reprit tout haut:

--Quant à cela, monsieur, je ne le crois pas... c'est impossible.

--Écoutez-moi donc, milord-duc; il y a quatre ans, vous avez épousé, en France, la maîtresse de cette maison. Que ce mariage soit légal ou non, ayant été contracté après votre exécution à mort, et par conséquent pendant le veuvage de votre première femme... cela ne me regarde pas, c'est une affaire de conscience et de théologie.

--Décidément, mon Sosie, le milord-duc s'est mis dans une position tout exceptionnelle, se dit Croustillac, on peut le tuer parce qu'il est mort... et il peut se remarier parce que sa femme est veuve de lui. Je commence à avoir les idées singulièrement embrouillées, car, depuis hier, il se passe autour de moi des événements bien étranges.