Le morne au diable

Part 10

Chapter 103,836 wordsPublic domain

_Arrache-l'Ame_ avait quitté ses vêtements de chasse; il portait une casaque et de larges chausses d'étoffe appelée _guinée_, soierie épaisse et rayée alternativement de blanc et de ponceau; sa barbe noire tombait sur une chemise d'une blancheur éclatante, et était fermée comme un pourpoint par une rangée de petits boutons de corail: une écharpe de soie ponceau, des bas de même couleur, et des souliers de daim à larges bouffettes de rubans, complétaient l'habillement presque élégant du boucanier et faisaient valoir sa taille robuste et élevée; à la lumière éclatante des bougies, son teint semblait moins hâlé que pendant le jour; ses cheveux noirs, naturellement bouclés, tombaient négligemment sur ses épaules; enfin ses mains étaient restées parfaitement belles, malgré son rude métier de chasseur.

A la vue du boucanier ainsi transformé et presque méconnaissable, malgré le caractère dur que sa barbe épaisse donnait toujours à sa physionomie, le chevalier se dit:

--J'aime mieux que ce personnage ait au moins figure humaine: il eût été par trop humiliant pour Polyphème de Croustillac de triompher d'un rival aussi laid que celui-ci m'avait paru d'abord; seulement, quoique je ne redoute pas ce Nemrod, je trouve que la Barbe-Bleue a de singulières façons d'agir; n'aurait-elle pas pu lui donner congé ailleurs qu'en ma présence? Je n'aime pas à abuser ainsi cruellement de mes avantages, à écraser un pauvre rival... car, mordioux! un homme est un homme! ce pauvre boucanier va se trouver dans une pitoyable position. Mais tenons-nous ferme, montrons bien à la Barbe-Bleue que je ne suis pas dupe de ses confidences sur ses défunts, et que je ne crains pas, moi, de mourir comme eux.

Croustillac terminait cette réflexion, lorsque la petite veuve dit ingénuement au boucanier en lui montrant l'aventurier d'un signe de tête triomphant:--Eh bien! monsieur le chevalier demande ma main!... Vois-tu que tu avais tort de me soutenir que je ne trouverais jamais un quatrième épouseur? Aussi tu penses si j'ai bien vite accepté la proposition du chevalier; c'était une trop belle occasion pour ne pas la saisir.

Le boucanier ne répondit pas sur-le-champ.

Croustillac mit machinalement la main à la garde de son épée pour ne pas être pris sans défense dans le cas où le chasseur, exaspéré par la jalousie, voudrait se livrer à quelque violence.

Quelle fut la surprise de l'aventurier, lorsqu'il entendit _Arrache-l'Ame_ répondre en se carrant dans son fauteuil:

--Je t'ai toujours dit, ma belle, ce que t'a dit le camarade l'Ouragan: Épouse... mille diables!!! épouse..... si tu en trouves l'occasion. Pour toi... les épouseurs sont rares! car on ne sait pas ce que tu en fais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils ne te durent guère!..... Quant à moi, je me doute à peu près de ton petit manége... Je t'ai vu plus d'une fois préparer certains breuvages de tes petites mains blanchettes.

--Oh! fi, fi, le vilain bavard, dit Angèle en menaçant le boucanier du bout de son petit doigt.

--Enfin, est-ce vrai? reprit le boucanier.

--Quel est le secret de cette poudre grise dont j'ai seulement fait prendre une pincée à l'engagé que mes chiens ont mangé plus tard. Quelle infernale préparation était cela?

--Eh bien! madame, cette poudre grise? demanda Croustillac, pourrait-on en savoir les vertus mirifiques?

--Oh! l'indiscret, s'écria Angèle en regardant le boucanier d'un air fâché. M. le chevalier va me prendre pour une enfant; de quoi aurai-je l'air à ses yeux, lorsqu'il saura que je m'amuse à de telles puérilités?

--Ne craignez rien à ce sujet, madame, dit Croustillac; je serais ravi, je vous le jure, d'avoir de nouvelles preuves de votre candeur enfantine... Eh bien! digne Nemrod... cette poudre grise?

--En vérité, je vais être toute honteuse, dit Angèle en baissant les yeux et faisant une adorable petite moue.

--Figurez-vous donc, reprit le boucanier, que j'ai fait prendre à mon engagé une seule pincée de poudre dans un verre d'eau-de-vie.

--Eh bien? dit Croustillac avec intérêt.

--Eh bien! pendant deux jours, il avait des accès de gaieté telle qu'il riait du soir jusqu'au matin et du matin jusqu'au soir...

--Jusqu'ici, dit Croustillac, je ne vois pas grand mal...

--Mais attendez donc, dit le chasseur, il ne faut pas croire que cela l'amusait... mon engagé; il souffrait comme un damné, les yeux lui sortaient de la tête, et il disait, en riant aux éclats, qu'il n'y avait pas de torture pareille à celle qu'il endurait... Le troisième jour, la douleur était si vive, qu'il est tombé comme en faiblesse, et il s'en est ressenti bien longtemps, allez... de la pincée de poudre grise de madame... Il ne faudra donc pas vous étonner si vous entendez dire que le second mari de madame était gai comme un pinson, et qu'il est mort très joyeusement...

--Oh! mon Dieu... si on ne peut pas faire une espiéglerie... sans qu'on vous la reproche, dit Angèle en se dandinant sur sa chaise, comme une petite fille capricieuse.

--Dites donc, camarade, elle appelle ça une espiéglerie, dit le chasseur. Figurez-vous que, grâce à la poudre grise de madame, son second défunt riait si fort que le sang lui sortait par le nez, par les yeux et par les oreilles... Mais pour ce qui est de rire... il riait comme s'il eût vu la chose la plus bouffonne du monde... ce qui ne l'empêchait pas de dire comme mon engagé... qu'il aurait mieux aimé être brûlé à petit feu que d'endurer cette gaieté-là; aussi a-t-il trépassé en riant à gorge déployée et en jurant comme un damné...

--Là... vous voici bien avancé, dit la Barbe-Bleue en haussant les épaules. Puis s'approchant de l'oreille du Gascon, elle dit: Ami... sois tranquille... j'ai perdu le secret de la poudre grise...

Le chevalier, en voulant sourire, fit une sinistre grimace; il avait quitté la France au moment où l'effroyable _affaire des poisons_ était dans tout son retentissement, et l'on ne parlait que de _poudre de succession_, _poudre de vieillesse, poudre de veuvage_, etc. On citait même avec effroi les noms de quelques empoisonneuses; or, la _poudre de gaieté_ de la Barbe-Bleue pouvait faire faire de lugubres réflexions au chevalier; aussi se dit-il en jetant un regard défiant sur Angèle:--Cette créature donnerait-elle en effet dans la chimie et dans la soufflerie; ce récit serait-il vrai?

--Qu'avez-vous donc, frère? dit le boucanier, frappé du silence de Croustillac.

--Voyez-vous! vous me l'avez effarouché, dit la veuve.

--Non... belle dame... non, dit Croustillac, je pensais qu'il devait être très agréable de mourir ainsi... de rire.

--Ma foi, vous avez raison, frère... il vaut mieux cette mort-là... que celle du dernier défunt... Et le boucanier fit un mouvement d'horreur.

--Il paraît que le trépas de celui-ci a été plus sérieux que l'autre, dit Croustillac en affectant de prendre un air dégagé.

--Quant à cette histoire-là, camarade, je ne vous la raconterai pas; vous auriez peur...

--Moi... peur? Et le Gascon haussa les épaules.

La Barbe-Bleue se pencha encore à l'oreille du chevalier et lui dit:

--Laissez-le faire, ami, cette histoire-là, au moins, en vaut la peine... Je vais bien attraper Arrache-l'Ame.

Puis, s'adressant au boucanier:

--Eh bien! voyons... dites... dites donc; ne vous arrêtez pas en si beau chemin... vous voyez bien que le chevalier vous écoute de toutes ses oreilles; voyons, parlez, je ne veux pas qu'il achète, comme on dit, chat en poche...

--Vous voulez dire _tigresse en poche_, reprit en riant le boucanier. Eh bien! mon gentilhomme, dit-il à Croustillac, figurez-vous que ce troisième mari-là était un beau brun, trente-six ans. Espagnol de naissance; nous l'avions empaumé à la Havane.

--Mais, mon Dieu, dis donc vite, _Arrache-l'Ame_; le chevalier s'impatiente.

--Ce ne fut pas de la poudre grise qu'il goûta celui-là, reprit le boucanier, mais une goutte... une seule goutte d'une jolie liqueur verte, contenue dans le plus petit flacon que j'aie vu de ma vie, car il est fait d'un seul rubis creusé.

--Mais c'est tout simple, dit Angèle, la force de cette liqueur est telle qu'elle dissoudrait ou briserait tout flacon qui ne serait pas fait d'un rubis ou d'un diamant.

--Vous jugez d'après cela, chevalier, dit le chasseur, de l'agrément que cette liqueur a dû procurer à notre troisième mari. Certes, je ne suis ni tendre ni peureux, mais après tout, on a toujours de la peine à s'habituer à voir un homme qui vous regarde avec des yeux verdâtres, lumineux et retirés si profondément dans leur orbite qu'ils vous font l'effet de vers luisants au fond d'un souterrain.

--Le fait est, dit Croustillac, qui n'avait pu réprimer un léger frisson, le fait est que la première fois cela doit paraître singulier...

--Ce n'est rien encore, ami... Écoutez la suite, dit tout bas la veuve d'un air parfaitement satisfait d'elle-même.

Le boucanier continua:

--Ça n'était que son état ordinaire, à ce pauvre cher homme, d'avoir les yeux comme des vers luisants; mais où ça devenait affreux, c'est lorsque madame nous donnait un gala à moi, à l'Ouragan et au Cannibale. Elle trempait une plume de colibri dans le petit flacon de rubis, elle faisait venir le malheureux Espagnol et lui passait cette plume sur les sourcils... Alors... on eût dit que des sourcils de ce malheureux sortaient des milliers d'étincelles; ses yeux verdâtres, si retirés au fond du crâne, s'avançaient... s'avançaient... en roulant dans leur orbite comme deux globes de feu, et jetaient des clartés si vives et si continues, qu'elles suffisaient pour éclairer notre festin, pendant lequel le défunt se tenait debout et immobile comme une statue de granit, disant d'une voix lamentable:--Mon cerveau fond pour alimenter les lampes de mes yeux... les lampes de mes yeux! Ce qui fait que le pauvre cher homme n'y voyait que du feu, dit le boucanier en riant aux éclats de cette cruelle plaisanterie. Et, comme faute d'huile, la lampe s'éteint, ajouta-t-il, le mari de madame a été rejoindre ses prédécesseurs... pour vous laisser la place libre...

--Ce que dit _Arrache-l'Ame_ est vrai, dit la Barbe-Bleue en minaudant. Il est très indiscret, comme vous voyez, mais il n'est pas menteur... ni moi non plus. Vous le voyez, ami... j'ai de singuliers caprices, de ridicules fantaisies, je le sais.... mon Dieu! je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis. Avant tout, je veux être franche et ne rien vous cacher... Vous allez me demander pourquoi mes maris seuls sont victimes de mes enfantillages? Rien de plus simple, je n'ai de pouvoir que sur eux... et il faut encore que je les prévienne du sort qui les attend... C'est ce qui me rend si difficile à marier... C'est à ces conditions-là seulement que l'_homme rouge_ signe mon contrat, et alors ce contrat signé par lui acquiert une vertu aussi merveilleuse que mystérieuse. Hélas... ami... puisse-t-il bientôt signer au nôtre! J'ai imaginé deux nouvelles préparations qui ne sont rien auprès des autres, et dont j'attends des effets véritablement magiques.

Depuis quelque temps Croustillac éprouvait une sensation étrange, qu'il attribuait aux suites de ses fatigues du jour et de la veille; c'était comme un engourdissement de la pensée, qui lui ôtait presque la force de combattre par le raisonnement les étranges récits de la veuve et du boucanier. Sans croire à ces fabuleuses inventions, il en était pourtant effrayé comme on le serait d'un mauvais songe.

Le chevalier ne savait s'il veillait ou s'il rêvait, il regardait tour à tour le boucanier et la Barbe-Bleue d'un air stupide, presque épouvanté; cependant, ayant honte de sa crédulité, il se leva brusquement et marcha quelque temps avec agitation, comme si le mouvement avait dû dissiper la torpeur dont il se sentait accablé.

Croustillac ne voulait pas servir de jouet à ces deux personnages, et il regrettait presque de s'être imprudemment embarqué dans cette folle aventure. Il dit donc résolument à la Barbe-Bleue:

--Allons, allons, vous voulez railler, madame, ne vous gênez pas, j'entends la plaisanterie... je ne vous crois pas aussi féroce et aussi magicienne que vous voulez le paraître; demain, j'en suis sûr, je saurai le secret de cette comédie... qui, à cette heure, je l'avoue... me donne une espèce de cauchemar.

Ces mots, dits par le chevalier sans autre but que de montrer aux habitants du Morne-au-Diable qu'il ne voulait pas être leur dupe, produisirent sur la Barbe-Bleue un effet singulier.

Elle jeta un regard effrayé au boucanier, et dit à Croustillac avec hauteur:

--Je ne raille pas, monsieur; vous êtes venu ici dans l'intention de m'épouser; je vous offre ma main, je vous dirai à quelles conditions; si elles vous agréent, nous terminerons dans huit jours; il y a une chapelle ici; le révérend père Griffon, de la paroisse de Macouba, viendra nous unir; si mes propositions ne vous conviennent point, vous quitterez cette maison, où vous n'auriez pas dû venir.

A mesure que la Barbe-Bleue parlait, sa physionomie perdait son caractère malin et enjoué; elle devenait triste, presque menaçante.--Une comédie! répéta-t-elle, si je croyais que vous prissiez tout ceci pour un jeu, vous ne resteriez pas une minute de plus dans cette maison, monsieur!--ajouta-t-elle d'une voix altérée qui trahissait une profonde émotion.

--Non... le chevalier ne peut pas prendre ceci pour un jeu, reprit le boucanier en jetant au Gascon un regard scrutateur.

Croustillac, naturellement impatient et vif, éprouvait un dépit réel de ne pouvoir pénétrer ce qu'il y avait de vrai ou de feint dans cette singulière aventure; il s'écria donc:

--Eh! mordioux, madame, que voulez-vous que je pense?... Je rencontre le boucanier dans la forêt, je lui fais part du désir que j'ai de vous connaître; il me dit aussi nettement que vous venez de me le dire vous-même qu'il a le bonheur d'être dans vos bonnes grâces...

--Ensuite, monsieur?

--Ensuite, madame, quoi que je lui aie dit, le boucanier consent à m'amener ici, où l'on m'accueille avec la plus splendide hospitalité, je le reconnais; je suis introduit près de vous; instruite de mes vœux, vous m'offrez votre main avec empressement, vous faites part de mes espérances à votre ami, le chasseur de taureaux.

--Eh bien, monsieur?

--Madame... jusque-là tout allait à peu près bien... Mais voici maintenant que le boucanier veut me faire entendre, d'accord avec vous, que je suis destiné à faire un quatrième défunt et à succéder à l'homme qui meurt de rire ou à celui dont les yeux servent de flambeaux à vos orgies!...

--C'est la vérité, dit le boucanier.

--Comment, c'est la vérité! reprit Croustillac en retrouvant sa vivacité un moment engourdie, est-ce que nous sommes au pays des songes? Est-ce qu'on prend le chevalier de Croustillac pour une buse? Est-ce que je suis de ces esprits faibles qui croient au diable? Je ne suis pas un oison, et je ne demande pas vingt-quatre heures pour démêler ce que cachent toutes ces bizarreries.

Angèle devint très pâle, jeta au boucanier un nouveau regard d'angoisse et de crainte indéfinissables, et répondit au chevalier avec une indignation contenue:

--Eh! qui vous dit, monsieur, que tout ce qui se passe ici soit naturel? Savez-vous pourquoi, moi, jeune, riche, je vous offre ma main dès le premier moment où je vous vois? savez-vous à quel prix je mettrais cette union? Vous vous croyez un esprit fort: qui vous dit que certains phénomènes ne dépassent pas la portée de votre intelligence? Savez-vous qui je suis? savez-vous où vous êtes? savez-vous par suite de quel mystère étrange je vous offre ma main? Une comédie... répéta la Barbe-Bleue avec amertume, en regardant encore le boucanier d'un air effrayé. Puissiez-vous ne pas être forcé de reconnaître que tout ceci n'est pas un jeu, monsieur. Il ne faut pas croire que vous ayez été amené ici par votre bon ange, au moins.

--Et puis surtout, qui vous dit enfin que vous sortirez jamais d'ici?--ajouta froidement le boucanier.

Le chevalier recula d'un pas, tressaillit, et s'écria:

--Mordioux! pas de violence... au moins... ou sinon...

--Ou sinon que feriez-vous? dit la Barbe-Bleue avec un sourire qui parut au Gascon d'une implacable cruauté.

Croustillac se souvint trop tard des portes qui s'étaient refermées sur lui, des voûtes épaisses qu'il avait eu à traverser pour arriver dans cette maison diabolique; il se voyait à la merci de la veuve, du boucanier et de leurs nombreux esclaves. Il se repentit de nouveau, et plus sérieusement encore, de s'être aveuglément engagé dans cette entreprise.

Pourtant Croustillac, en contemplant la figure enchanteresse de la Barbe-Bleue, ne pouvait croire cette jeune femme capable de quelque sanglante perfidie; néanmoins les singuliers aveux qu'elle venait de lui faire, les bruits terribles qui couraient sur elle, les menaces du boucanier, commençaient à faire quelque impression sur le chevalier.

Une mulâtresse vint annoncer que le souper était servi.

Pendant les sombres réflexions de l'aventurier, Angèle avait eu à voix basse un entretien de quelques secondes avec le boucanier; elle en fut sans doute satisfaite, et surtout rassurée, car peu à peu son front s'éclairait, et le sourire reparut sur ses lèvres.

--Allons, brave paladin, dit-elle gaiement au chevalier, n'ayez plus peur de moi; ne me prenez pas pour le diable, et faites honneur au modeste souper qu'une pauvre veuve est trop heureuse de vous offrir.

En disant ces mots, elle offrit gracieusement sa main à Croustillac.

Le souper fut servi avec une somptuosité, avec une recherche qui ne pouvaient laisser aucun doute au chevalier sur l'énorme fortune de la veuve.

Seulement, nous dirons au lecteur que la vaisselle de vermeil n'était pas écussonnée des armes royales d'Angleterre, ainsi que l'étaient les objets qui servaient seulement au petit couvert de la Barbe-Bleue.

Malgré l'enjouement et la grâce idéale de la veuve, malgré les saillies joviales du boucanier, le souper fut assez triste pour Croustillac; son assurance habituelle avait fait place à une sorte de vague inquiétude. Plus Angèle lui semblait charmante, plus elle déployait de séductions, plus le luxe qui l'entourait était éblouissant, plus l'aventurier sentait augmenter sa méfiance.

Malgré leur absurdité, les étranges récits du boucanier revenaient sans cesse au souvenir de Croustillac, ainsi que les contes de la _poudre grise_, qui faisait mourir de rire, de la liqueur au _flacon de rubis_, qui changeait les yeux en lampes ardentes. Quoique ces récits n'eussent pas plus de réalité qu'un mauvais rêve passé, le Gascon, dans la crainte d'un ragoût infernal, ne put s'empêcher de s'inquiéter des mets et des vins qu'on lui servait. Il observait attentivement la veuve et le boucanier; leurs manières n'avaient rien de choquant; _Rache-l'Ame_ se comportait envers la Barbe-Bleue avec cette sorte de familiarité convenable qu'un mari a pour sa femme devant un étranger.

--Mais alors, se demandait le chevalier, comment allier cette réserve avec le cynisme de la petite veuve, qui avouait si cavalièrement que le Caraïbe et le flibustier partageaient ses bonnes grâces avec le boucanier, sans que ce dernier témoignât la moindre jalousie?

Le Gascon se demandait encore quel était le but de la Barbe-Bleue en lui offrant sa main, et à quel prix elle mettrait cette union? Malgré son outrecuidance, il avait trop de perspicacité pour n'avoir pas remarqué l'émotion vive, sincère de la veuve, lorsque celle-ci s'était indignée de ce que l'aventurier l'avait crue capable de railler et de jouer la comédie en lui offrant sa main?

En cela Croustillac ne s'était pas trompé, la Barbe-Bleue avait été péniblement émue; elle aurait été au désespoir de voir le Gascon prendre pour un jeu ou pour une comédie tout ce qui se passait au Morne-au-Diable.

Elle s'était rassurée en voyant la vague inquiétude que la physionomie du chevalier révélait malgré lui. En effet, il se perdait en vaines conjectures. Jamais il ne s'était trouvé dans une position assez étrange pour que l'idée d'une influence ou d'un pouvoir surnaturel se fût présentée à son esprit. Malgré lui, il se demanda s'il n'y avait rien que de très humain dans ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.

Par cela même qu'il ressentait les premières et sourdes angoisses d'une terreur superstitieuse, Croustillac en était davantage frappé. Il n'osait s'avouer que des hommes plus énergiques, plus sages ou plus savants que lui, avaient, dans ce siècle et récemment encore, ajouté foi à la _présence réelle_ du démon.

Et puis enfin l'aventurier avait été jusqu'alors beaucoup trop indifférent en matière de religion pour ne pas croire au diable tôt ou tard.

Cette première crainte ne fit que traverser rapidement l'esprit du chevalier, mais elle devait y laisser pour l'avenir une ineffaçable empreinte; pourtant il se rasséréna peu à peu en voyant la jolie veuve faire honneur au souper; elle se montrait par trop friande pour être un esprit des ténèbres.

Le souper terminé, les trois convives rentrent dans le salon; la Barbe-Bleue dit au chevalier d'une voix solennelle:

--Demain, je vous apprendrai à quelles conditions je vous offrirai ma main; si vous refusez, vous quitterez le Morne-au-Diable. Pour vous donner une preuve de ma confiance en vous, je consens à ce que vous passiez la nuit dans l'intérieur de cette maison, quoique je n'accorde jamais cette faveur à des étrangers. Arrache-l'Ame vous conduira dans l'appartement qui vous est destiné.

En disant ces derniers mots, la veuve rentra dans sa chambre.

Croustillac resta soucieux et absorbé.

--Eh bien! frère, lui dit le boucanier, décidément, comment la trouvez-vous?

--Quelle est votre intention en me faisant cette question, monsieur? Est-ce un sarcasme? s'écria le chevalier.

--Mon intention est seulement de savoir comment vous trouvez notre hôtesse.

--Hum... hum... sans vouloir en médire... vous avouerez que c'est une femme qu'il est assez difficile de classer à la première vue, dit Croustillac avec une certaine amertume. Vous ne vous étonnerez donc pas si je veux réfléchir avant de me prononcer... Demain je vous répondrai, si je parviens à me répondre à moi-même.

--A votre place, moi, dit le boucanier, je ne réfléchirais pas. J'accepterais les yeux fermés tout ce qu'elle me proposerait, et je l'épouserais; car, ma foi, on ne sait qui vit, qui meurt; les goûts changent avec l'âge. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

--Ah çà! mordioux! où voulez-vous en venir avec vos proverbes et vos paraboles? s'écria le Gascon courroucé. Pourquoi ne l'épousez-vous pas alors, vous qui parlez?...

--Moi?

--Oui, vous?

--Parce que je ne me soucie pas de mourir de rire, ou d'être changé en lampe ardente...

--Et croyez-vous que je m'en soucie, moi?

--Vous?

--Oui... Pourquoi plus que vous aimerais-je à voir signer l'_Homme rouge_ à mon contrat... comme dit cette femme bizarre?

--Alors ne l'épousez pas. Vous en êtes le maître. Ça vous regarde.

--Certainement, cela me regarde... et je l'épouserai si je veux... mordioux! s'écria le chevalier, qui commençait à craindre que sa raison ne s'égarât au milieu de ce chaos de pensées étranges.

--Voyons, frère, calmez-vous, dit le boucanier, ne vous fâchez pas, vous auriez tort. Est-ce que je n'ai pas tenu ma parole? je vous amène au Morne-au-Diable; la plus jolie femme du monde vous offre sa main, son cœur et ses trésors; que voulez-vous de plus?

--Je veux comprendre tout ce qui se passe ici, je veux comprendre tout ce qui m'arrive depuis deux jours, tout ce que j'ai vu et entendu ce soir! s'écria Croustillac exaspéré, je veux savoir si je veille ou si je rêve!...

--Vous n'êtes pas dégoûté, frère; peut-être cette nuit ferez-vous un songe qui vous éclairera... Ah ça! il est tard, la chasse a été rude, suivez-moi.

En disant ces mots, le boucanier prit une bougie et fit signe au chevalier de le suivre.

Ils traversèrent plusieurs pièces somptueusement meublées, et une petite galerie au bout de laquelle ils trouvèrent une chambre très élégante, dont les croisées s'ouvraient sur le délicieux jardin dont nous avons parlé...