Part 9
--Pardon, je compte vous tenir compagnie.
Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.
--Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.
--Vous me faites honneur.
--Voulez-vous gagner quinze mille piastres?
--Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.
--Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.
--Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.
--Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.
--Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.
--Elle est fort simple.
--Tant mieux.
--Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?
--Souvent.
--En bien ou en mal?
--En bien et en mal, mais surtout en mal.
--Bon! Il y a tant de mauvaises langues.
--C'est vrai; continuez.
--Vous savez que leur tête est à prix?
--Ah! Tiens, tiens, tiens!
--Vous l'ignoriez?
--Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?
--Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant fixement.
--Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière rencontre.
--N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le second des quatre frères.
--Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.
--Ma tête vaut quinze mille piastres.
--C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.
--Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?
--Ma foi, non! Pas le moins du monde.
--Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.
Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis qu'une pâleur livide couvrait son visage.
--Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?
Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si subitement quittée:
--Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes, je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.
--Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû, s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.
--Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire. Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.
Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit sa place à table à côté de lui.
Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.
Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du repas, il s'endormait en causant.
Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.
L'autre se redressa vivement.
--Que voulez-vous? demanda-t-il.
--Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire; il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement en état de rejoindre vos amis.
--C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.
--Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous ayez à faire en ce moment.
--Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre conseil.
En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.
Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un cigare, s'installa commodément dans une _butaca_ et, tout en digérant son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position dans laquelle il se trouvait.
--Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien, réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement, puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze mille piastres,--une fort belle somme pour celui qui sait la gagner honnêtement,--ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet, ce qui serait excessivement désagréable.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef montonero dormait, suivant l'expression espagnole, _a pierna suelta_. Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus sombre.
Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement l'épaule pour l'éveiller.
Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors du hamac.
--Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.
--Rien, que je sache, répondit le premier.
--Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en bâillant.
--Parce que vous avez assez dormi.
--Ah! fit l'autre.
--Oui, et il est temps de partir.
--Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité, mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser plus longtemps de ma présence.
--Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait. Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!
--Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?
--Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.
--Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?
--Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un moment à l'autre.
--Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me le permettez, je partirai tout de suite.
--Venez choisir votre cheval.
Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils s'enfoncèrent dans la galerie.
Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.
--Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été bouchée depuis longtemps déjà, je crois.
--Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de la prendre pour partir.
--S'il en est ainsi, je suis sauvé! s'écria avec joie le montonero.
--Silence! fit à voix basse le jeune homme en lui mettant vivement la main sur la bouche, j'entends marcher.
Le Pincheyra prêta l'oreille, un bruit de pas assez rapproché arriva jusqu'à lui.
--Oh! fit-il avec un geste de désespoir.
--Demeurez ici, laissez-moi faire, je réponds de tout, dit rapidement le jeune homme à son oreille.
Et il s'élança vivement dans le souterrain; il était temps qu'il arrivât, Tyro allait s'engager à sa recherche dans la galerie.
IX
LE GUARANIS
Ainsi que nous l'avons dit à la fin du précédent chapitre, au moment où le peintre déboucha de la galerie dans le souterrain, il se trouva face à face avec Tyro qui, entré par la galerie opposée et ne le trouvant pas dans la salle, se disposait à aller à sa rencontre, jusqu'à l'écurie, où il supposait qu'il devait être en ce moment.
Les deux hommes demeurèrent un instant immobiles et muets l'un devant l'autre, s'examinant avec soin et assez empêchés pour entamer la conversation.
Cependant la situation, déjà fort embarrassante, menaçait, si elle se prolongeait plus longtemps, de devenir critique. Le Français comprit qu'il fallait à tout prix en sortir, et il résolut de brusquer les choses, persuadé que c'était encore le meilleur moyen de se tirer d'embarras.
--Enfin vous voilà, Tyro! s'écria-t-il en feignant une grande joie, je commençais à me sentir inquiet de cette réclusion à laquelle je ne saurais m'accoutumer.
--Il m'a été impossible de venir plus tôt vous voir, maître, répondit l'Indien en laissant filtrer un regard sournoisement interrogateur entre ses paupières à demi-closes; vous avez, je le suppose, trouvé tout en ordre ici?
--Parfaitement; je dois convenir que j'ai passé une excellente nuit.
--Ah! fit le Guaranis, vous n'avez rien entendu? Nul bruit insolite n'est venu troubler votre sommeil?
--Ma foi, non; j'ai dormi tout d'une traite la nuit entière; je suis éveillé depuis une demi-heure à peine.
--Tant mieux, maître, je suis charmé de ce que vous m'annoncez. Si vous ne me le disiez pas aussi péremptoirement, je vous avoue franchement que j'aurais peine à le croire.
--Pourquoi donc? demanda-t-il avec un feint étonnement.
--Parce que, maître, la nuit a été rien moins que tranquille.
--Ah! Bah! s'écria-t-il de l'air le plus naïf qu'il put prendre; que s'est-il donc passé? Vous comprenez que, enterré au fond de ce trou, j'ignore tout, moi.
--Un combat acharné s'est livré, tout près d'ici, entre les Espagnols et les patriotes.
--Diable! C'est sérieux, alors. Et ce combat est terminé?
--Sans cela, serais-je ici, maître?
--C'est juste, mon ami. Et qui a eu le dessus?
--Les patriotes.
--Ah! Ah!
--Oui, et j'en suis même, pour certaines raisons, peiné pour vous.
--Pour moi, dis-tu, Tyro? Que diable ai-je à voir dans tout cela?
--N'êtes-vous pas proscrit par les patriotes?
--En effet, tu m'y fais songer; mais que me fait cela?
--Dame! En ce moment, les Espagnols sont ou du moins passent pour être vos amis.
--C'est juste; mais, vainqueurs ou vaincus, je n'aurais pu réclamer leur aide.
L'Indien demeura un instant silencieux; puis, il fit un pas en arrière et, s'inclinant devant le jeune homme:
--Maître, lui dit-il d'une voix triste, comment ai-je démérité de votre confiance? Qu'ai-je fait pour que vous veuilliez à présent conserver des secrets pour moi?
--Émile se sentit rougir; cependant, il répondit:
--Je ne comprends pas ce reproche que tu m'adresses, mon brave ami; explique-toi plus clairement.
Le Guaranis hocha la tête d'un air sombre.
--A quoi bon, reprit-il, puisque vous vous méfiez de moi?
--Je me méfie de toi! s'écria le jeune homme, qui intérieurement se sentait coupable, mais qui ne se croyait pas autorisé à livrer un secret qui ne lui appartenait pas.
--Certes, maître. Voyez ces deux verres et ces deux tranchoirs; voyez, de plus, ces restes de cigares.
--Eh bien?
--Eh bien, croyez-vous donc que si je ne le savais déjà, ces indices ne suffiraient pas pour me dénoncer ici la présence d'une autre personne que vous?
--Comment? Que sais-tu?
--Je sais, maître, qu'un homme, dont au besoin il me serait facile de vous dire le nom, est entré ce matin dans le souterrain, que vous lui avez accordé l'hospitalité et qu'en ce moment où je vous parle, il est encore ici, caché là, tenez, ajouta-t-il en étendant le bras, dans cette galerie.
--Mais alors, s'écria le jeune homme avec violence, puisque tu es si bien informé, tu m'as donc trahi?
--Ainsi, il est ici réellement, fit l'Indien avec un mouvement de joie.
--Ne viens-tu pas de me le dire toi-même?
--C'est vrai, maître, mais je craignais qu'il ne fût parti déjà.
--Ah çà! Mais qu'est-ce que tout cela signifie? Je n'y suis plus du tout, moi!
--C'est cependant bien simple, maître; appelez cet homme; tout s'expliquera en quelques mots.
--Ma foi, s'écria le jeune homme d'un ton de mauvaise humeur, appelle-le toi-même, puisque tu le connais si bien.
--Vous m'en voulez, maître, vous avez tort, car dans tout ce qui arrive, je n'agis que pour vous et dans votre intérêt.
--C'est possible, pourtant je suis blessé de la position qui m'est constamment faite par le hasard et du rôle absurde qu'il me condamne à jouer.
--Oh! Maître; ne vous plaignez pas, car cette fois, je vous le certifie, le hasard, ainsi que vous le nommez, a été d'une intelligence rare; bientôt vous en aurez la preuve.
--Je ne demande pas mieux.
--Vous permettez, maître?
--N'es-tu pas chez toi; fais ce que tu voudras, pardieu! Je m'en lave les mains.
Après avoir répondu par cette boutade, le jeune homme s'étendit dans une butaca, alluma un cigare de l'air le plus insouciant qu'il put affecter, bien qu'en réalité il se sentît intérieurement froissé de la situation dans laquelle il croyait se trouver.
L'Indien le regarda un instant avec une expression indéfinissable, puis, lui prenant la main et la baisant respectueusement:
--Oh! Maître, dit-il d'une voix douce et légèrement émue, ne soyez pas injuste envers un serviteur fidèle.
Puis il se dirigea à grands pas vers la galerie.
--Venez, don Santiago, cria-t-il d'une voix forte en s'arrêtant à l'entrée, vous pouvez vous montrer, il n'y a ici que des amis.
Le bruit d'une marche précipitée se fit entendre; le montonero parut presque aussitôt.
Après avoir jeté un regard autour de lui, il s'avança vivement vers le Guaranis, et, lui serrant fortement la main:
--¡Vive Dios! s'écria-t-il, mon brave ami, je suis heureux de vous voir ici.
--Moi de même, señor, répondit respectueusement l'Indien; mais avant tout permettez-moi de vous adresser une prière.
--Laquelle, mon ami?
--En retour du service que je vous ai rendu, rendez m'en un autre.
--Si cela dépend de moi, je ne demande pas mieux.
--Veuillez être assez bon pour expliquer à ce señor, qui est mon maître, ce qui s'est passé il y a deux jours entre vous et moi.
--Eh! fit avec surprise l'Espagnol, ce caballero est votre maître, mon ami; la rencontre est singulière.
--Peut-être l'avais-je préparée ou du moins essayé de la ménager, répondit l'Indien.
--C'est possible, après tout, fit l'Espagnol.
--Vous savez que je ne comprends pas un mot à ce que vous dites, interrompit le Français avec une impatience contenue.
--Parlez, don Santiago, je vous en prie.
--Voici ce qui s'est passé, reprit le montonero; pour certaines raisons trop longues à vous dire, et qui, d'ailleurs, ne vous intéresseraient que fort médiocrement, j'en suis convaincu, je suis l'ami de ce brave Indien auquel je ne puis et je ne veux rien refuser; il y a deux jours donc, il m'est venu trouver à un de mes rendez-vous habituels qu'il connaît de longue date, et m'a fait promettre de me rendre ici avec quelques-uns des hommes de ma cuadrilla, afin de protéger la fuite de plusieurs personnes auxquelles il porte le plus vif intérêt, et que les patriotes, pour je ne sais quels motifs, ont proscrites.
--Hein! s'écria le jeune homme en se levant vivement et en jetant son cigare; continuez, continuez, señor, cela devient pour moi fort intéressant.
--Tant mieux; seulement vous avez eu tort de jeter votre cigare pour cela. Donc je suis venu. Malheureusement, malgré toutes les précautions prises par moi, j'ai été découvert, et vous savez le reste.
--Oui, mais vous ne le savez pas, vous, señor, et je vais vous le dire, répondit l'Indien.
--Je ne demande pas mieux.
--Un instant, s'écria le peintre en tendant la main au Guaranis, je vous dois une réparation, Tyro, pour mes injustes soupçons; je vous la fais du fond du cœur, vous savez combien je dois être aigri par tout ce qui m'arrive depuis quelques jours, je suis convaincu que vous m'excuserez.
--Oh! C'est trop, maître; vos bontés me confondent, répondit avec émotion le Guaranis, je tenais à vous prouver seulement que toujours je vous suis demeuré fidèle.
--Il ne me reste pas le moindre doute à cet égard, mon ami.
--Merci, maître.
--Oui, oui, murmura l'Espagnol, croyez-moi, señor, ces peaux-rouges sont meilleurs qu'on ne le suppose généralement, et lorsqu'ils se donnent une fois, on peut à tout jamais compter sur eux; maintenant, mon brave ami, ajouta-t-il en s'adressant à Tyro, racontez-moi cette fin que j'ignore, selon vous.
--Cette fin, la voici, señor: vous avez été trahi.
--¡Vive Dios! Je m'en étais douté; vous connaissez le traître?
--Je le connais.
--Bon! fit-il en se frottant joyeusement les mains, vous allez me dire son nom, sans doute.
--C'est inutile, señor, je me charge de la châtier moi-même.
--Comme il vous plaira, j'aurais cependant bien désiré me donner ce plaisir.
--Croyez-moi, señor, vous ou moi, il n'y perdra rien, reprit l'Indien, avec un accent de haine impossible à rendre.
--Je ne veux pas chicaner plus longtemps avec vous là-dessus; revenons à notre affaire, je suis assez empêché, moi, en ce moment.
L'Indien sourit.
--Ne me connaissez-vous donc pas, don Santiago? dit-il; le mal a été réparé autant que cela était possible.
--Bon, c'est-à-dire?
--C'est-à-dire que j'ai moi-même porté la nouvelle de votre défaite à vos amis, qu'à la tombée de la nuit vingt-cinq cavaliers arriveront ici, où nous les cacherons, tandis que cinquante autres attendront votre retour au Vado del Nendus, embusqués dans les rochers.
--Parfaitement arrangé tout cela, parfaitement, mon maître, fit l'Espagnol d'un ton joyeux. Mais pourquoi n'irai-je pas, moi, tout bonnement au-devant de mes amis? Cela simplifierait extraordinairement les choses, il me semble; je ne tiens pas à être une seconde fois frotté comme je l'ai été cette nuit; je n'y mets pas d'amour-propre, moi, vous savez, d'autant plus que j'espère bien prendre un jour ou l'autre ma revanche.
--Tout cela est juste, don Santiago, répondit l'Indien, mais vous oubliez que je vous ai prié de me rendre un service.
--C'est pardieu vrai! Je ne sais où j'ai la tête en ce moment; excusez-moi, je vous prie, et soyez convaincu que je demeure tout à votre disposition.
--Je vous remercie. Maintenant, maître, ajouta-t-il en se retournant vers le jeune homme, il faut qu'aujourd'hui même les dames que vous savez aient quitté San Miguel; demain il serait trop tard. Vous allez à l'instant reprendre votre déguisement et vous rendre au couvent. Il n'y a d'ici à la ville que deux lieues à peine; vous arriverez juste au coucher du soleil, seulement il faut vous hâter.
--Diable, murmura le jeune homme, mais comment ferai-je pour conduire ces dames ici?
--Que cela ne vous inquiète pas, maître, à la porte même du couvent un guide vous attendra, qui vous amènera en sûreté ici.
--Et ce guide?
--Ce sera moi, maître.
--Oh! Alors tout est pour le mieux, dit le jeune homme.
--Vous n'avez pas un instant à perdre.
--Puis-je reprendre mon somme? demanda l'Espagnol.
--Parfaitement, rien ne vous en empêche, d'autant plus que je serai de retour à temps pour introduire vos compagnons dans le souterrain.
--Fort bien. Bonne chance, alors.
Et il s'étendit commodément dans le hamac, tandis que Tyro aidait son maître à compléter sa métamorphose, ce qui, du reste, ne fut pas long.
Les deux hommes quittèrent alors le souterrain par la galerie qui avait livré passage à Tyro, laissant l'Espagnol plongé déjà dans un profond sommeil.
La galerie par laquelle sortirent le maître et le serviteur débouchait sur le bord même de la rivière et se trouvait si complètement masquée, qu'à moins de la connaître avec certitude, il était impossible de la soupçonner.
Une pirogue, échouée sur le sable à quelques pas de là, semblait les attendre.
Tyro se dirigea effectivement vers elle; il la mit à flot, y fit entrer son maître, y entra à son tour, puis, prenant les pagayes, il la lança dans le courant.
--Nous arriverons plus vite ainsi, dit-il: par ce moyen, je vous déposerai à quelques pas seulement de l'endroit où vous vous rendez.
Le peintre fit un signe d'assentiment et ils continuèrent leur route.
L'idée de l'Indien était excellente, en ce sens que, non seulement ce moyen de locomotion, fort rapide, raccourcissait extrêmement le trajet qu'il fallait faire, mais il avait en outre l'avantage de supprimer l'espionnage, toujours à redouter, en entrant dans la ville et en traversant des rues remplies de monde.
Bientôt l'avant de la pirogue cria sur le sable de la rive; ils étaient arrivés. Le Français descendit à terre.
--Bonne chance! murmura Tyro en reprenant le large.
Malgré lui, en se trouvant de nouveau au milieu d'une ville où il se savait poursuivi comme un criminel et traqué presque comme une bête fauve, le jeune homme éprouva une légère émotion et sentit battre son cœur plus fort que de coutume.
Il comprit qu'il jouait sa tête sur un coup de dé, dans une entreprise que bien d'autres à sa place eussent considérée comme insensée, surtout dans la situation critique dans laquelle il se trouvait lui-même placé.
Mais Émile avait un cœur dévoué et intrépide, il avait promis aux deux dames de tout tenter pour leur venir en aide, et, malgré la juste appréhension qu'il éprouvait sur le résultat probable de son expédition, il n'eut pas un instant la pensée de manquer à sa parole.
D'ailleurs, qu'avait-il à redouter de plus que la mort? Rien. En butte déjà à la haine des patriotes, au cas d'une surprise, il lui restait la chance de vendre chèrement sa vie. Sous son déguisement il était bien armé, et puis le sort en était jeté maintenant: le rubicond était passé, il n'y avait plus à reculer; il jeta un regard investigateur autour de lui, s'assura que les environs étaient déserts, et après avoir une dernière fois touché les pistolets, placés sous son poncho, à sa ceinture, il entra résolument dans la rue.
Comme le bord de la rivière, la rue était déserte.
Le jeune homme, tout en affectant le pas un peu traînant d'un vieillard et regardant avec soin autour de lui, prit le côté de la rue opposé à celui où se trouvait le couvent. Puis, arrivé devant les fenêtres, il répéta à deux reprises le signal dont il était précédemment convenu avec la marquise.
--Pourvu, murmura-t-il à voix basse, qu'elles aient placé quelqu'un en vedette et que mon signal ait été aperçu.
Puis, après un instant employé sans doute à s'affermir encore dans sa résolution, il traversa la rue et s'approcha de la porte.
Au moment où il se préparait à frapper, cette porte s'ouvrit.
Il entra, la porte se referma immédiatement derrière lui.
--Ouf! fit-il, me voici dans la souricière; que va-t-il se passer maintenant?
Une religieuse, autre que celle qui, la première fois, lui avait ouvert, se tenait devant lui. Sans prononcer une parole, elle lui fit signe de la suivre et se mit aussitôt en marche.
Ils traversèrent ainsi silencieusement et d'un pas rapide, les longs corridors, les cloîtres, et atteignirent enfin la cellule de la supérieure. La porte était ouverte.
La conductrice du jeune homme s'effaça pour lui livrer passage et, lorsqu'il fut entré, referma la porte derrière lui, tout en demeurant elle-même au dehors.
Une seule personne se trouvait dans la cellule, cette personne était la supérieure.
Le jeune homme la salua respectueusement.
--Eh bien, lui demanda-t-elle en s'approchant vivement de lui, que se passe-t-il? Parlez sans crainte, nul ne nous peut entendre.
--Il se passe, madame, répondit-il, que si ces dames sont toujours dans l'intention de fuir, tout est prêt.
--Dieu soit loué! s'écria la supérieure avec joie, et quand fuiront-elles?